Samedi 26 septembre 2020

Art contemporain - Société

Les artistes sauveront-ils la planète ?

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 17 novembre 2015 - 1759 mots

PARIS

Avec la tenue en décembre à Paris de la COP21 (Conférence des Parties), la conférence sur les changements climatiques, les initiatives artistiques et écologiques se multiplient. Elles le font parfois avec plus ou moins d’opportunisme entre des artistes dont la pratique ne laissait jusqu’à présent pas soupçonner cette fibre et d’autres formellement engagés depuis des décennies, comme Janet Laurence et Olafur Eliasson. Et tous d’endosser, plus ou moins malgré eux, une question vieille comme l’écologie : l’art peut-il faire une différence ?

Le changement climatique n’est pas un domaine dénué de représentations, bien au contraire. Il est saturé de graphiques statistiques, de schémas scientifiques expliquant les phénomènes avec leurs effets, d’images satellitaires et météorologiques. Et c’est sans compter la forme du reportage photographique et vidéo qui sature l’espace médiatique depuis le sermon visuel jusqu’à l’image de catastrophes. Cependant, l’appétit du public et des institutions pour des matérialisations, des gestes forts qui viennent incarner les effets du changement climatique, ne se dément pas. Ainsi, cet été, à la Biennale de Venise, l’un des pavillons les plus photographiés fut celui de l’archipel des Tuvalu dans le Pacifique avec Crossing the Tide. L’installation de l’artiste taïwanais Vincent J.F. Huang a frappé les esprits par sa simplicité : la salle de l’Arsenal octroyée à cette nation de 9 800 habitants (population d’ailleurs en déclin) était ainsi submergée par des eaux azuréennes que le visiteur pouvait traverser au sec. Une manière bien littérale de démontrer la menace effective que la montée des eaux, liée au réchauffement climatique, fait planer sur ces territoires… tout en gardant à l’abri le visiteur occidental, un effet collatéral cynique qu’on devine involontaire. Certes, l’œuvre a un certain mérite, celui de sensibiliser à une cause des antipodes souvent abstraite pour les esprits occidentaux – pourtant responsables par leur mode de vie de cette situation –, mais l’installation avait quelque chose d’un peu simpliste, d’un peu trop joli aussi, occultant la force potentielle du geste et surtout la complexité des enjeux.

Cette simplification ronge l’écologie elle-même, tiraillée entre l’exigence du domaine scientifique dont elle découle et le besoin de vulgariser des contenus et des problématiques exigeants. Ainsi, peu de commentateurs ont repris l’information donnée dans le catalogue sur la condition du pays d’origine de Vincent Huang, Taïwan, exclue des Nations unies en 1971 pour laisser sa place à la Chine, et donc, depuis, inaudible sur certains sujets comme l’écologie. Une information qui donne une autre substance à cette installation illustrative à la métaphore de prime abord un peu courte. À cela s’ajoute l’endroit depuis lequel s’adresse l’artiste. Depuis l’agora de la biennale, l’œuvre de Huang a été vue par des centaines de milliers de visiteurs, mais avec quel impact ? Nul ne le sait vraiment...

La COP21, un prétexte
Depuis 1972, année au cours de laquelle s’est tenu un premier symposium marquant à propos du rôle et de l’engagement des institutions muséales dans la cause environnementale, la question de la distance et de la mesure institutionnelle ne cesse de se poser, les musées étant toujours maladroits avec le sujet. Bien sûr, l’écologie est une hydre bien difficile à manier, depuis ses extensions politiques jusqu’à ses implications sociales, scientifiques ; se sont même développées des branches postcoloniales et d’autres conditionnées au genre ou au féminisme. L’écologie implique de surcroît un parti pris parfois difficile à assumer, mais il n’est certainement pas la seule affaire des musées des sciences naturelles comme en témoignait « Radical Nature » à la Barbican de Londres en 2009, et comme l’écrit actuellement « Nature, Arte ed Ecologia » au MArt de Rovereto. D’ailleurs, on attend toujours d’un grand musée français qu’il propose une histoire d’un art écologique – un projet était dans les tuyaux du Centre Pompidou depuis plusieurs années, mais il n’a pas abouti. Depuis « Villette-Amazone », exposition manifeste concoctée par Bettina Laville et Jacques Leenhardt en 1996, il n’y a pas eu en France d’exposition ample et significative sur l’environnement qui dresserait une histoire exhaustive et critique d’un mélange des genres encore trop souvent confondu avec le Land Art.
Bien sûr, les initiatives au moment de la COP21 sont foisonnantes jusqu’à donner le tournis : du Muséum d’histoire naturelle au Musée de l’homme en passant par la Fondation EDF, beaucoup d’institutions proposent leur version des effets du réchauffement climatique. Certains interrogent le futur, d’autres constatent la situation. La difficulté du discours écologique est qu’il implique tous les temps : le présent, bien sûr, et son incidence sur un avenir bien difficile à imaginer, mais aussi le passé avec la somme des erreurs commises par l’humanité. Alors si, en plus, on ajoute à cela de nouveaux concepts comme l’anthropocène, cette supposée ère géologique où se lit l’influence de l’homme jusque dans sa structure minérale, l’écologie peut rapidement s’opacifier et peiner à impliquer de façon constructive, qui plus est sans générer une morale culpabilisante plutôt inefficace.
La tâche est donc ardue. L’écologie étant au centre du débat public, faut-il que l’art descende dans la rue ? Pour quelle efficacité sans doute relative ? Ainsi, l’événement organisé par Yann Toma en septembre 2011 au Grand Palais, « Dynamo-Fukushima », où de l’énergie et de la lumière étaient produites par l’action de volontaires pédalant sur des vélos équipés de dynamos, en soutien aux victimes nippones. L’entreprise pouvait aussi être interprétée comme un symbole versatile de l’impuissance patente de l’art à créer autre chose que des tempêtes dans un verre d’eau.

Visualiser des superphénomènes
Dans un autre cadre et avec une autre fonction, le projet en cours de construction d’un centre de valorisation de déchets en énergie électrique dans la banlieue de Copenhague conçu par le cabinet d’architectes BIG (Bjarke Ingels Group) est des plus stimulants. Outre le fait que l’usine serve à terme de piste de ski urbaine, la cheminée de l’usine recrachera dans le ciel un parfait rond de fumée de 30 m de diamètre pour chaque tonne de CO2. Personne ne pourra ainsi dire qu’il n’avait aucune idée de l’impact de la surconsommation et de ses déchets. Car il faut toujours voir pour le croire, pour réaliser l’incidence des actes dans l’environnement. Ainsi, l’artiste américaine Andrea Polli, invitée par la Fondation Mona Bismarck pour la COP21, n’agit-elle pas différemment en faisant réagir un faisceau lumineux à la qualité de l’air environnant (Particle Falls, jusqu’au 13 décembre 2015).
À mi-chemin entre plusieurs formes de matérialisation, et comprenant parfaitement la nécessité actuelle de faire le lien entre des situations locales et leurs répercussions à l’échelle globale, l’Urban DataScape produit par l’artiste Olga Kisseleva dans le cadre l’ArtCOP21, offre une perspective intéressante. Le long des berges de la Seine aux alentours du pont de la Concorde, de gros QRcodes (ces mosaïques noir et blanc que l’on peut « flasher » avec son téléphone) renvoient le promeneur connecté à des informations en ligne qui relient le passant à des ressources renseignant son environnement immédiat autant que simultanément mondial. Une manière intelligente de contourner l’écueil de l’écologie pour accorder les situations de proximité à des hyper-effets dont l’échelle est planétaire.

Quand la catastrophe fait écran
Au milieu de cette polyphonie de moyens, de stratégies et de cas mis en œuvre au service de la cause environnementale, la photographie reste un médium de choix. Et l’on n’échappera pas à ce qui est qualifié aujourd’hui d’« éco-porn », l’image de la catastrophe sublimée, de la pollution grandiose telle qu’a su la mettre en scène avec force de formats épiques, le Canadien Edward Burtynsky. C’est avec des extraits de la série Water qu’il sera présent sur le site de la Conférence des Parties au Bourget, des photographies souvent aériennes jouant sur les concentrations d’objets jusqu’à l’overdose létale ou sur les effets hypnotiques de plaques d’hydrocarbure à la surface des eaux. Cette célébration de la catastrophe, mais aussi d’une certaine résilience naturelle, irrite autant qu’elle fascine de la même façon que Yann Arthus-Bertrand de ce côté-ci de l’Atlantique. Chris Jordan et ses fascinantes visions de casses numériques ou de carcasses d’albatros saturées de plastiques participent aussi de ce registre de l’obscénité écologique, de cet instinct du sublime qui hante la photographie environnementale. Reste à savoir si cet effroi provoqué par l’image est efficace, ce qui se joue précisément chez le spectateur.

Évidemment, les débats sont aussi sans fin quant au bilan carbone désastreux totalisé par les équipes de prise de vue et de tournage (car Burtynsky ou Jordan plébiscitent aussi l’image animée) pour se rendre sur ces sites dévastés à travers la planète. L’opinion a besoin de symboles et d’icônes auxquels se raccrocher, qu’ils soient spectaculaires ou dans une veine documentaire comme le montre l’agence Magnum qui organise l’exposition « We Have the Power » au Musée de l’homme. Pour l’occasion, des photographes de l’agence ont suivi les améliorations apportées par le programme des Nations unies pour l’environnement, un peu partout dans le monde. Toutes ces démarches se complètent, pour nourrir une volonté de contrer la croissance du désordre environnemental qui atteint aujourd’hui des proportions inégalées. Impossible en tout cas de dire qu’on ne s’était pas rendu compte, tant l’espace médiatique et culturel va être saturé d’initiatives durables, de « coups » visuels, d’expositions, de conférences, tous tournés vers une mission : celle de mettre l’art au service de l’écologie. À une époque où, dans certaines démocraties, les partis verts sont en recul (Canada, Suisse), voire inaudibles comme aux États-Unis, l’art prend plus que jamais le parti d’assumer la fonction de veille critique.

À la Fondation EDF, un climat de rêve

Alors que la tenue de la COP21 donne lieu à des propositions tous azimuts sur le changement climatique, la Fondation EDF se démarque du lot avec la très réussie proposition de Camille Morineau qui, plutôt que de surfer sur la vague écolo-responsable et de contenter son commanditaire avec une exposition promotionnelle, propose une collection de climats artificiels. Dans une scénographie volontairement dépouillée qui fait confiance aux quelque trente œuvres choisies avec d’à-propos, Morineau assume le poétique plus que le politique, laissant cela au catalogue et à d’autres pratiques. Elle a plébiscité des œuvres d’ambiances, comme l’installation centrale de Tetsuo Kondo qui produit des nuages, l’éclair d’orage en néon de Cécile Beau qui éclate de façon aléatoire, et les ballons à la couleur du temps par Spencer Finch. En trois chapitres pour autant de niveaux à visiter – « L’état du ciel », « Équilibres précaires » et « Catastrophes ordinaires » – ces « Climats artificiels » entraînent le visiteur dans des évocations subtiles plutôt que des leçons de choses, privilégiant l’imagination en contrepoint de l’overdose d’informations qui croît à l’extérieur de ces murs.

« Villes potentielles. architecture et anthropocène »
Jusqu’au 5 janvier 2016. Maison de l’architecture en Ile-de-France, Paris-10e. Ouvert de 9 h à 22 h. Entrée libre. Commissaires : Henry Bony, Léa Mosconi, Fanny Benguigui et Félix Chameroy. www.villespotentielles.fr

« Olafur Eliasson. Baroque Baroque »
Jusqu’au 6 mars 2016. Palais d’hiver, Belvedere, Vienne (Autriche). Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h. Tarifs : 9 et 7 €. Commissaires : Daniela Zyman et Mario Codognato. www.belevedere.at

« Climats artificiels »
Jusqu’au 28 février 2016. Espace Fondation EDF. Ouvert du mardi au dimanche de 12 h à 19 h. Entrée libre. Commissaire : Camille Morineau. fondation.edf.com

« Andrea Polli. Particles Falls »
Jusqu’au 13 décembre. Mona Bismarck American Center. Installation sur la façade de l’établissement, tous les soirs, à partir de 18 h. www.monabismarck.org

« Michael Pinsky. L’eau qui dort »
Jusqu’au 3 janvier 2016. Installation sur le canal de l’Ourcq

« Exit, alerte/installation »
L’exposition de la Fondation cartier au Palais de Tokyo, du 25 novembre au 10 janvier 2016. Accès libre. www.palaisdetokyo.com

« Pascale Marthine Tayou »
Jusqu’au 13 juin 2016. Musée de l’Homme. Commissaire : Jean-Hubert Martin. www.museedelhomme.fr

« Solutions COP21 », et « Le bureau des passeports, Lucy & Jorge Orta »
Du 4 au 10 décembre 2015. Grand Palais, Paris. www.grandpalais.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°685 du 1 décembre 2015, avec le titre suivant : Les artistes sauveront-ils la planète ?

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