Chronique mitterrandienne (IV) : les chantiers en cours

Par Jean-Christophe Castelain · lejournaldesarts.fr

Le 25 juin 2010

PARIS [25.06.2010] - Nous poursuivons notre bilan de la première année de Frédéric Mitterrand en évaluant chaque grand chantier du ministère de la Culture. La relative bonne fortune du patrimoine symbolise un certain conservatisme du ministre.

« Un ministre est quelqu'un qui hérite la responsabilité des initiatives de ses prédécesseurs et dont les propres initiatives seront endossées par ses successeurs » expliquait en 1973, devant les députés, le bref ministre de la Culture qu'a été l'académicien Maurice Druon. Si Frédéric Mitterrand devait quitter aujourd’hui son ministère, son successeur n’aurait pas beaucoup d’initiatives à endosser. Revue de détail.

Démocratisation de l’art : « un cache misère des lacunes de l’action »

En ouverture à un colloque sur le ministère de la Culture en octobre dernier, le ministre pointait une tendance historique du ministère à développer « une politique du verbe qui serait une sorte de cache-misère des lacunes de l’action ». S’il est un domaine qui n’échappe pas à ce tropisme c’est bien celui de la démocratisation culturelle. Tous les derniers occupants de la rue de Vallois l’ont placé en frontispice de leur programme sans jamais avoir mené une véritable politique volontariste.

Frédéric Mitterrand en a fait lui aussi une priorité et pour bien montrer sa détermination use et abuse d’une formule bien sentie : la culture pour chacun. « Ma devise, mon viatique, et presque mon slogan » disait-il lors des vœux à la presse en janvier 2010. Or si le slogan claque fort, on peine à entendre les actions. Le ministre veut cibler « l’Outre-Mer, la ruralité… » mais à ce jour, la seule mesure géographique à consister à exiler l’ancien directeur du MUCEM, Michel Colardelle à la DRAC Guyanne. Il répète à l’envie que les musées sont des médiateurs de proximité, ce qui n’est pas faux, sans leur proposer d’outils pour attirer les publics rétifs ou défavorisés et briser « le plafond de verre ». Il voit dans le numérique une porte d’entrée vers la culture, ce qui n’est pas faux non plus, sans mesurer qu’il ne sert à rien d’accumuler des bases de données en ligne si on n’a pas internet. Et il faut ranger la convention entre la RMN et les écoles, de décembre 2009 au rayon des gentils contrats-cadre qui agglomère des initiatives déjà existantes : conférenciers RMN pour les scolaires, portail « l’histoire en image ... »

En définitive, la seule mesure concrète dans le domaine de la démocratisation culturelle, au cours de la première année aura été l’extension de la gratuité d’entrée dans les musées nationaux aux jeunes résidants dans l’Union Européenne.

Le patrimoine, objet de toutes les attentions

Dès son arrivée, le ministre fait office de médiateur sur deux sujets brûlants. Plusieurs textes de loi (Grenelle I, Plan de relance puis Grenelle II) ont tenté de limiter le rôle des architectes des bâtiments de France (ABF) dans les zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP), malgré la censure récurrente du Conseil Constitutionnel. Le ministre nomme une commission pour tenter de sortir de cette crise. Un consensus, qui amoindrit tout de même le rôle des ABF, sera finalement trouvé dans le cadre du Grenelle II, qui vient d'être voté.

Le ministre parvient également à déminer le terrain dans l'affaire de l'Hôtel Lambert en rouvrant le dialogue avec la ville de Paris. Un protocole d'accord avec l'association hostile au projet pourra être signé en janvier 2010, juste avant que le Conseil d'Etat ne rende sa décision sur la faisabilité des travaux, qui avaient été suspendus par décision du tribunal administratif.

En termes budgétaires, les arbitrages obtenus précédemment par Christine Albanel sont confortés lors de la présentation du budget du Ministère, à la rentrée 2009. De quoi permettre au secteur, doté de 100 millions d'euros supplémentaires, de revenir au niveau d'équilibre d'avant 2003, soit 400 millions d'euros par an.

Mais il y avait aussi un loup dans ce projet de loi de finances : l'article 52 que le ministre avait évité de présenter à la presse et que les parlementaires ont découvert, à leur grande surprise, lors de leur examen du budget en commission. Rajouté à la demande du Premier Ministre, cet article prévoyait de relancer la dévolution aux collectivités des monuments historiques appartenant à l'État, en faisant sauter tous les verrous de la loi de 2004. Piètre défenseur de cet article – dont le caractère technique semblait le dépasser – le ministre a dû faire face à un premier mouvement d'humeur et à la censure du texte par le Conseil Constitutionnel. Les parlementaires ont repris la main sur le sujet et un nouveau texte devrait être proposé par le Sénat à la rentrée.

Parallèlement, la Rue de Valois envisage une exploitation plus touristique des monuments nationaux, en lançant une étude sur la possibilité d'y implanter hôtels et restaurants.

Numérique : Google et le Grand Emprunt

Il faut mettre à l’actif du ministre d’avoir réussi à dépassionner le débat entre partisans et contempteurs du géant américain Google. Durant l'été 2009, la BNF lance l'idée, suggérée par l'entourage de la ministre précédente, de recourir à Google pour faire face à l'ampleur de la numérisation des livres. La polémique s'enflamme. Dès le mois d'octobre, Frédéric Mitterrand nomme l'ancien PDG de France Télévisions, Marc Tessier à la tête d'une mission sur la numérisation du patrimoine écrit. Le rapport rebat les cartes et affirme que l'Etat ne se laissera pas dicter les règles par le secteur privé. « Il s'agit de l'un des sujets marquants de l'année estime Emmanuel Wallon, professeur de sociologie politique à l’université Paris-Ouest Nanterre et spécialiste des politiques culturelles. Sur ce point, le ministre a été sauvé par le grand emprunt. Sans cet apport d'oxygène, je doute qu'on aurait pu affronter vraiment le dossier ». Les appels à projet ont été lancés début juin.

Concernant Hadopi, après sa censure par le Conseil, le texte prévoyant la mise en place d'une autorité administrative chargée des sanctions sera finalement adopté par le parlement.

Marché de l’art : le désert des Tartares

Tel le lieutenant Drogo dans le roman de Dino Buzzati, antiquaires, galeristes et maisons de vente attendent désespérément que le ministre fasse avancer les dossiers. « Frédéric Mitterrand est très sympathique, nous avons pu rencontrer ses collaborateurs, mais lui ne nous a pas reçu et surtout on ne voit rien venir » constatent Hervé Aaron et Patrick Bongers, respectivement président du SNA et président du comité des galeries d’art. L’un et l’autre demandent un assouplissement du droit de suite et un rééquilibrage des règles de concurrence avec les maisons de ventes, qu’ils estiment trop privilégiées. Patrick Bongers a également interpellé le ministre sur les commandes publiques qu’il voudrait voir transiter par les galeries des artistes concernés.

Les maisons de ventes, meilleurs lobbyistes, comptent sur une proposition de loi du Sénat pour assouplir la réglementation relative aux ventes de gré à gré. Mais la réforme fait du surplace depuis le scandale des cols rouges à Drouot. Michèle Alliot-Marie voudrait lier la proposition de loi du Sénat à l’instauration de règles plus fermes à Drouot.

On note que le ministre ne s’est pas beaucoup intéressé au rapport Bethenod sur le marché de l’art, très médiatisé lors de sa sortie et depuis quelque peu tombé dans l’oubli, notamment le volet grand public.

RGPP : le ministre assume l’héritage de Christine Albanel

La RGPP préexistait à Frédéric Mitterrand et le ministre n'a guère souhaité apporter sa contribution à la déconstruction de l'administration centrale du ministère. Malgré les interpellations des syndicats, le nouvel organigramme a été mis en place comme prévu, début 2010, réduisant à trois directions centrales et à un secrétariat général le ministère. « L'administration a été profondément bouleversée et démoralisée par la fusion des directions générales et la refonte des Drac souligne Emmanuel Wallon. Le ministère est affaibli et il se relèvera difficilement des deux années passées en réorganisation interne et à la mise en oeuvre de la RGPP ». La grève des musées, qui s'est enlisée au Centre Pompidou, ne l'aura guère fait davantage fléchir. Il a remporté le premier round, mais le non remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ne passera pas aussi facilement à mesure que les années passent.

Prudent, le ministre a refusé la chasse aux sorcières annoncée à la tête des grands établissements publics. Malgré les spéculations du microcosme, Henri Loyrette, Stéphane Martin, Bruno Racine et Jean-Jacques Aillagon ont tous été reconduits à leurs postes. Il a préféré garder son énergie pour obtenir la nomination de son jeune protégé, Mathieu Gallet, à la tête de l'Institut national de l'audiovisuel (INA).

Le mécano des opérateurs publics

Si Frédéric Mitterrand a repris la main d'un ministère ébranlé par les problèmes de gouvernance vis-à-vis des grands établissements publics, il doit cependant affronter plusieurs arbitrages d'importance. L'avenir des musées nationaux a en effet été scellé par la RGPP. Mais le scenario final n'a toujours pas été acté: devront-il être rattachés au projet, très politique, de Maison de l'histoire de France ? Promesse de campagne de Nicolas Sarkozy, ce projet, annoncé comme un musée, s'est mué au fil du temps pour devenir un socle commun - à implanter dans un lieu non déterminé - fédérant les ressources de plusieurs musées nationaux. Soit une manière de concilier un projet politique et un problème administratif, à savoir le sort des musées dits service à compétence nationale (SCN), statut dont Bercy ne veut plus. Tel est le sens du rapport remis en avril par Jean-François Hébert au ministre, en attente d'arbitrage. A moins que le plan d’austérité gouvernemental n'en ait raison ?

Idem pour les travaux du Grand Palais - dont le sort est désormais lié à la RMN - et pour lesquels Jean-Paul Cluzel, président de la RMN, a proposé un plan de financement. Dans une lettre du 23 juin, le ministre a fait savoir que des études complémentaires sur le financement des travaux devront être engagées avant toute décision des pouvoirs publics, dans « le contexte budgétaire délicat actuel ». Que dire enfin du MUCEM, dont on peine à croire qu'il pourra être inauguré pour les manifestations de Marseille capitale européenne de la culture en 2013, et dont le coût de fonctionnement n'est toujours pas budgétisé.

Soutien à la création artistique : zéro pointé

Est-ce parce que son frère tient une galerie d’art et qu’il ne souhaite pas être soupçonné de conflit d’intérêt ? Est-ce par indifférence ? Toujours est-il que le ministre n’a pas encore montré une grande passion pour le soutien à l’art contemporain. Pas la moindre mesurette ne pointe son nez. On note tout au plus que le ministre a inauguré en janvier 2010 les Colonnes restaurées de Buren (décidé en 2008 par Christine Albanel) et désigné les architectes pour l’aménagement des espaces en friche du Palais de Tokyo.

Et ce qui est apparu à tous comme une grande habilité : l’encapsulage en douceur du Conseil de la création artistique (« une DRAC in partibus »), pourrait bien être une occasion ratée. Voilà une boite à outils, comme aime à se présenter Marin Karmitz dans laquelle pourrait s’approvisionner le ministère même si elle décontenance l’administration centrale comme l’indique Emmanuel Wallon. Imaginez maintenant, le premier événement national (du 1er au 4 juillet 2010) conçu par le Conseil est présenté comme une commande de Martin Hirsch, Haut commissaire à la jeunesse.

« J’ignore si je serais un aussi bon ministre que [Lang, Trautman, Tasca ou Albanel] mais je protégerai leur héritage car il est bon. » déclarait le tout nouveau ministre de la Culture lors d’un discours à l’Assemblée nationale le 21 juillet 2009. Tout est dit.

Légende photo

Frédéric Mitterrand pendant les débats sur HADOPI 2 (21 juillet 2009) - Photographe Richard Ying - Licence Creative Commons 2.0

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