Mardi 11 décembre 2018

Chronique

Sackler, nouveau dilemme pour les musées

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 15 février 2018 - 578 mots

Sackler, un nom qui fait désormais polémique aux États-Unis et en Grande-Bretagne, mais pas en France où il est moins connu.

Celui d’une famille de « généreux » philanthropes américains, par qui est relancé le débat sur la nécessité éthique, ou non, des musées d’apprécier l’origine des fonds qu’ils reçoivent de la part de mécènes, à une époque où les pouvoirs publics rognent leurs subventions et poussent ces institutions à leur ouvrir plus largement les bras. Époque aussi où les musées doivent avoir des salles encore plus accueillantes et ouvrir de nouveaux espaces pour des collections qui s’agrandissent.

Les trois frères Arthur, Mortimer et Raymond Sackler, médecins, ont amassé une fortune évaluée à 14 milliards de dollars, grâce à leurs activités dans l’industrie pharmaceutique. Depuis les années 1970, ils ont contribué au financement d’une myriade d’universités, de musées, de centres d’art : le Sackler Museum à Harvard, le Sackler Center for Arts Education au Guggenheim, la Sackler Wing au Metropolitan de New York, la Sackler Gallery au Smithsonian de Washington… À Londres, le nom « Sackler » est accolé à une courtyard du Victoria and Albert Museum, sur le fronton de la Serpentine Sackler Gallery, ouverte en 2013. Au Louvre, dans la Cour carrée, il y a une aile Sackler des Antiquités orientales, à la suite d’un don de 10 millions de francs en 1997 par Mortimer Sackler.

En 1995, le laboratoire Purdue Pharma, propriété des trois frères, lance un puissant antidouleur, l’OxyContin, à base d’oxycodone dont l’action est similaire à celle de la morphine. D’abord prescrit uniquement aux malades souffrant de cancer, son usage s’étend largement puisqu’il est recommandé, par la suite, à ceux se plaignant de douleurs modérées. Depuis 1995, l’OxyContin aurait généré 35 milliards de dollars de chiffre d’affaires ! Et pour cause, l’opiacé miracle est onéreux et crée, en outre, une lourde addiction. Le patient devenu toxicomane à son insu en redemande. Faute d’ordonnance ou d’argent, il s’approvisionne en héroïne. Les États-Unis déplorent 150 morts par jour par overdose. Purdue Pharma est accusé d’avoir dissimulé le risque d’addiction, d’avoir corrompu administration, scientifiques et médecins pour développer un marketing diabolique niant le danger de cet opiacé. Il tente de se défendre en arguant que seul l’usage de l’OxyContin est en cause et non l’antalgique lui-même.

À la suite d’un long article paru dans le magazine américain The New Yorker (octobre 2017), révélant l’ampleur du scandale et de l’épidémie, des voix s’élèvent pour exiger des musées qu’ils refusent désormais l’argent Sackler, certaines réclamant même que les lieux soient débaptisés. Les noms de rue changent, faire de même pour des ailes de musée serait juridiquement plus âpre. D’autres plaident pour que les trois frères et leurs héritiers ne soient pas accusés en bloc, Arthur étant décédé en 1987, avant l’OxyContin. De leur côté, les institutions restent prudemment muettes. Nan Goldin, récemment désintoxiquée de l’OxyContin, vient de lancer une pétition et un groupe d’activistes, P.A.I.N. (1) [acronyme signifiant « douleur » en anglais] pour les faire plier et contraindre le mécène à financer, à la place, des centres de soins et de désintoxication. La photographe des drogués et des années sida accompagne sa lutte d’un travail photographique efficace et compare l’hécatombe actuelle à celle causée par le V.I.H. Les musées feraient bien d’y prendre garde. À Londres, ce sont les activistes de Platform qui ont contraint la Tate à revoir sa collaboration avec British Petroleum (BP), après trois années de procédure acharnée et de coups d’éclat médiatisés.

informations

1)  ou « Prescription Addiction Intervention Now ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°495 du 16 février 2018, avec le titre suivant : Sackler, nouveau dilemme pour les musées

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