Dimanche 8 décembre 2019

Société

HISTOIRE AMERICAINE

À New York, les statues de la discorde

Par Capucine Moulas, correspondante à New York · Le Journal des Arts

Le 23 février 2018 - 1020 mots

NEW YORK / ETATS-UNIS

À la suite de la controverse à l’été 2017 aux États-Unis sur les statues érigées en l’honneur des généraux confédérés, la Ville américaine a statué sur le cas de quatre monuments décriés, révélant des tensions entre les différentes communautés ethniques.

Juchée sur son piédestal de 8,40 mètres de haut, la statue de Christophe Colomb domine l’unique rond-point de New York, à quelques pas de Central Park dans Manhattan. Pour des milliers de passants pressés, cette sculpture, érigée en 1892 à l’occasion du 400e anniversaire du débarquement de l’explorateur en Amérique, fait partie du paysage. Pour certains elle est le symbole glorieux de celui qui conquit le continent. Pour d’autres elle représente un barbare qui massacra les peuples précolombiens.

Comme pour de nombreux autres « héros » controversés de l’histoire américaine, la représentation de Christophe Colomb dans l’espace public fait débat depuis des années entre les différentes communautés aux États-Unis, pays où les crimes à caractère ethnique ont grimpé de près de 20 % dans les principales villes en 2017, selon un rapport de l’Université d’État de Californie. Faut-il conserver les monuments publics érigés à la gloire de meurtriers ? Cette question a déchiré le pays en août dernier, après les émeutes de Charlottesville en Virginie provoquées par un rassemblement d’extrême droite visant à défendre la statue du général confédéré Robert E. Lee.

Quelques jours plus tard, un collectif de Noirs américains protestait au cœur de Manhattan à New York devant la statue de J. Marion Sims, un gynécologue connu pour avoir pratiqué des expérimentations sur des femmes esclaves noires au XIXe siècle. Au mois d’octobre, le socle de la sculpture équestre de Theodore Roosevelt, flanquée d’un Amérindien et d’un Africain, tous deux à pied, était couvert de peinture rouge sang, en signe de protestation.

Une commission d’experts et trois mois de débats
« Il y a en ce moment même un débat très important sur l’histoire et sa représentation dans l’art public et les monuments », a reconnu le maire de New York Bill de Blasio. Décidé à trancher sur l’avenir de ces œuvres décriées, ce dernier a réuni au mois de septembre une commission consultative composée de dix-neuf experts, ayant pour mission de débattre pendant quatre-vingt-dix jours, à la lumière de cinq auditions publiques et d’une enquête d’opinion en ligne. Le but : étudier le cas de quatre monuments new-yorkais symbolisant ce débat musclé, soit la statue de Christophe Colomb, celle de J. Marion Sims, la sculpture équestre de Theodore Roosevelt et une plaque commémorant le maréchal Pétain sur Broadway.

« Personne parmi nous n’était d’avis de détruire ces monuments », précise Richard Alba, sociologue à l’Université de la ville de New York et membre de la commission. Pour John Kuo Wei Tchen, historien spécialiste de la communauté sino-américaine à l’Université de New York et lui aussi membre de la commission : « Ce débat s’inscrit dans une question plus profonde à New York, celle de la dépossession et de l’esclavagisme en lien avec l’histoire coloniale de la ville. Il s’agit de l’histoire disparue, que la ville n’a jamais vraiment reconnue, qui est trop difficile à soulever pour les politiciens, les citoyens ou les hommes d’affaires. »

Qu’en est-il de la valeur artistique de ces monuments ? Harriet F. Senie était l’unique historienne de l’art présente parmi les membres de la commission, en sa qualité de professeure à l’Université de la Ville de New York. « Nous devons remettre ces œuvres dans leurs contextes historiques. Je pense que l’on a tendance aujourd’hui à adopter une approche très “présentiste”, fondée sur les valeurs de justice sociale – que certes nous partageons tous –, mais qui ne permet pas de comprendre l’œuvre »,argue-t-elle. « Prenons la statue équestre de Theodore Roosevelt. J’ai pu lire dans la presse des protestations contre la représentation d’un Amérindien et d’un Africain-Américain soumis. Je suis donc allée plus loin dans la recherche et j’ai découvert qu’il s’agissait en réalité de figures allégoriques représentant les continents de l’Amérique et de l’Afrique. C’était clairement l’intention de l’artiste, qui l’a même incluse dans sa déclaration », explique l’experte.

Sous-représentation des peuples indigènes
Un rapport consultatif détaillé, trois réunions et quarante heures de travail plus tard, le maire a rendu son verdict le 12 janvier : seule la statue de J. Marion Sims sera déplacée et franchira l’East River pour rejoindre la stèle du gynécologue enterré dans le cimetière de Greenwood à Brooklyn où elle sera « nettement moins visible », commente Richard Alba. Un verdict qui déçoit cependant Rick Chavolla, président de la Maison communautaire des Amérindiens de Manhattan. « Le maire n’a simplement pas eu le courage de désinstaller la statue de Christophe Colomb », lâche-t-il d’une voix calme. « C’est une sculpture hautement visible. Il a beau avoir commis des crimes atroces, il reste la star surplombant tout le reste », déplore celui qui souhaite « décoloniser » New York. « Sans parler de se débarrasser de la statue, elle pourrait être posée à terre, elle n’aurait plus cette suprématie », suggère-t-il. Une décision qui, selon Harriet F. Senie, « dénaturerait complètement l’œuvre et l’intention de l’artiste ».

Comment replacer le monument dans son contexte historique sans pour autant le défigurer ? La réponse de la Ville de New York : apposer des plaques explicatives. « Le texte n’altère pas l’œuvre. Comme dans un musée, les écriteaux n’altèrent pas les tableaux », approuve Harriet F. Senie.

« Le plus grand problème, ce ne sont pas les monuments existants, c’est le manque de monuments dédiés aux groupes sous-représentés, résume le sociologue Richard Alba. À New York, il y a quatre mémoriaux dédiés à Christophe Colomb et aucun qui fasse référence aux peuples indigènes. » Afin de remédier à ce manque, une somme de 10 millions de dollars (8,1 millions d’euros) devrait être mise à disposition sur quatre ans pour financer « des projets artistiques permanents honorant les différentes communautés sous-représentées », a promis Bill de Blasio dans un communiqué publié en janvier. La première œuvre à venir sera dédiée aux Amérindiens, et installée dans un lieu qui reste encore à définir. Rick Chavolla, qui espère pouvoir créer ce dialogue tant attendu et « donner davantage de visibilité à l’art amérindien », se dit quant à lui « optimiste ». Il regrette cependant de n’avoir jamais été contacté ou consulté par la Ville.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°495 du 16 février 2018, avec le titre suivant : À New York, les statues de la discorde

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