Vendredi 3 décembre 2021

Politique

Le ministère de la culture russe dissout l’art contemporain dans le soviétisme

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · lejournaldesarts.fr

Le 27 mai 2016 - 619 mots

MOSCOU / RUSSIE

MOSCOU (RUSSIE) [27.05.16] – L’agence d’Etat qui gérait jusqu’à présent les musées d’art contemporain de manière plutôt progressiste est absorbée par une autre structure nettement plus conservatrice. Un signe de plus du raidissement des autorités russes.

Vladimir Medinski, ministre russe de la culture
Vladimir Medinski, ministre russe de la culture
© Photo Zaman

Vladimir Medinski, le très conservateur ministre de la culture russe, a annoncé mercredi la fusion de deux structures muséales. Une décision qui remet fortement en cause le soutien gouvernemental à la création contemporaine. Le Centre d’Etat pour l’Art Contemporain (CEAC) passe sous la coupe de ROSIZO, un organisme spécialisé dans les expositions (souvent ternes) d’artistes de l’époque soviétique.

A contrario, le CEAC gérait de manière très dynamique un réseau de huit musées d’art contemporain à travers la Russie. Son directeur Mikhaïl Mindlin, qui possède une bonne réputation, est relevé de ses fonctions. Pour arrondir les angles, le ministre de la culture a remercié Mkhaïl Mindlin « pour sa contribution au développement du CEAC » et dit lui avoir fait « plusieurs propositions alléchantes ».

C’est le directeur actuel de ROSIZO, Sergueï Perov, une figure peu connue, qui dirigera la nouvelle structure. Dans sa première interview, accordée au quotidien conservateur Izvestia, il annonce la couleur : « Ma formation, c’est l’école militaire. Elle m’a appris le principal : organiser des processus et soumettre les personnes à ces processus. (…) Je suis, je l’avoue, un technocrate et ne m’imaginais pas un jour travailler dans la culture ». Pour la petite histoire, ROSIZO fut créé à l’époque soviétique et son nom exact jusqu’en 1994 était RosizoPropaganda.

D’après Medinsky, connu pour favoriser tout ce qui est à ses yeux patriotique, mais aussi pour son antipathie aiguë envers l’art contemporain, la Russie compte « plusieurs grands centres d’art classique et à peine une poignée de centres dédiés à l’art contemporain », rapporte l’agence TASS. Pour lui, les tâches de ROSIZO et du CEAC se rejoignent.

Fondé en 1994, le CEAC fut la première organisation gouvernementale entièrement dédiée à l’art contemporain. Depuis 2002, il organise un festival annuel dédié aux jeunes créateurs, qui s’est transformé à partir de 2008 en biennale de la jeune création. Mais surtout, le CEAC organise chaque année le concours Innovations récompensant de jeunes artistes russes. Un conflit a éclaté au sein du concours cette année suite à la disqualification de l’actionniste Piotr Pavlensky de la catégorie art visuel. Pavlensky est actuellement en prison suite à une performance intitulée Menace au cours de laquelle il a mis le feu à une porte du siège de la sécurité d’Etat (FSB).

Une partie du jury a menacé de quitter le concours, mais un compromis a été trouvé, suite auquel la catégorie art visuel a été supprimée cette année. Le ministère de la culture aurait posé un ultimatum à Mindlin au cas où Pavlensky n’était pas exclu, racontent des sources proches du concours. L’ombre de Pavlensky a néanmoins flotté sur la cérémonie Innovation le 19 mai. Un jeune artiste, Matveï Krylov, a projeté la performance Menace sur les murs de la salle du Musée Pouchkine, au moment de la remise des prix.

« ROSIZO est chargé de populariser l’art soviétique officiel et l’art contemporain patriotique », estime le critique d’art Vladimir Bogdanov. « De son côté, le CEAC était l’une des principales institutions diffusant auprès de la population l’art non officiel d’après-guerre, les non-conformistes, [et d’autres courants plus récents]. On avait depuis longtemps le sentiment que l’Etat n’était pas satisfait de la ligne suivie par le CEAC ». Bogdanov cite un autre scandale ayant émaillé le concours Innovations en 2011, lorsque le groupe très politisé Voïna (guerre) avait été nommé, à la fureur du ministère de la culture. La soumission de Mindlin cette année sur le cas Pavlensky « n’a pas suffi à le sauver », conclut Bogdanov.

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