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Cosmoscow 2016 signale un repli sur soi du marché russe

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · lejournaldesarts.fr

Le 14 septembre 2016 - 1017 mots

MOSCOU (RUSSIE) [14.09.16] - La quatrième édition de la plus importante foire russe d’art contemporain a principalement exposé des artistes locaux. Très peu de galeries étrangères avaient fait le déplacement.

S’il fallait encore démontrer combien le climat politique pèse sur le marché de l’art, Cosmoscow 2016 l’a confirmé à ses dépens. L’unique foire russe de l’art contemporain, dont la quatrième édition a fermé ses portes dimanche soir 11 septembre, affiche un surprenant repli sur soi du marché de l’art russe. Au-delà des apparences cosmopolites, des déclarations et des aspirations internationales, Cosmoscow obéit à une logique commerciale qui suit inconsciemment la ligne isolationniste tracée par le Kremlin.

Il n’y a jamais eu aussi peu d’oeuvres d’artistes étrangers dans les murs du Gostinny Dvor, le vaste bâtiment à deux pas de la place Rouge, accueillant la manifestation ces dernières années. La plupart des 38 galeries participantes sont des habituées de la manifestation. Autour des enseignes moscovites bien établies, brillait la galaxie traditionnelle des acteurs provinciaux et des anciennes républiques soviétiques.

A peine cinq galeries occidentales ont fait le déplacement, dont deux londoniennes (Frameless, White Space), une madrilène (Javier Lopez & Fer Frances), NK d’Anvers et One Gallery de New York. Ce sont également des habituées de Cosmoscow, hormis White Space, dont c’était la première participation. Pas une réussite d’ailleurs, puisqu’elle n’a rien vendu du tout, ni les photographies du jeune lituanien Arturas Morozovas à 1 600 euros, ni les peintures de l’Italien Giorgio Silvestrini (800 à 12 000 euros). « On voit beaucoup de jolies filles à Cosmoscow, des gens visiblement très aisés qui viennent se montrer. Mais on voit peu de gens venus pour acheter », déplore-t-on chez White Space.

« Ce n’est pas facile pour les étrangers », admet Anna Luneva, de la galerie moscovite Pechersky, « les Russes ont des goûts très spécifiques et les galeristes venus d’ailleurs ont souvent besoin de temps et d’expérience pour taper dans l’oeil des collectionneurs locaux ». Anna Luneva ne se plaint pas, elle a vendu quatre tirages du jeune photographe russe Danila Tkachenko, à 6 000 euros pièce, et négocie deux photos supplémentaires. De grands tirages noirs au centre desquels émergent des symboles soviétiques de la conquête du cosmos. « C’est une bonne édition et nous sommes très satisfaits de Cosmoscow », se réjouit-elle. Les collectionneurs russes ont en effet une nette préférence pour les oeuvres tournant autour de l’identité russe / soviétique. Avec Tkachenko, la galerie Pechersky a tapé dans le mille.

Pechersky et White Space ont toutes les deux présenté des jeunes artistes, et partagent avec une petite dizaine d’autres galeries l’aile latérale de Cosmoscow, baptisée « nouveaux noms ». L’allée centrale de la foire est bordée par les grandes galeries moscovites (Regina, XL, Pop/off/art, Frolov, 11.12). Bien que les artistes exposés soient nettement plus renommés, les prix restent ici très raisonnables, pour l’essentiel en-dessous de 20 000 euros. C’est la ligne choisie par la directrice de la foire Margarita Pushkina, qui incite les galeries à réduire le ticket d’entrée pour appâter les jeunes collectionneurs et constituer ainsi la base d’une future clientèle pour l’art contemporain.

Là encore, les ventes varient fortement d’une galerie à l’autre. Alexandre Charov, propriétaire de la galerie 11.12 (Moscou et Singapour) déplore que Cosmoscow ne lui ait pas apporté de nouveaux clients : « Nous avons vendu beaucoup moins que l’année dernière, et uniquement à des collectionneurs avec qui nous travaillons déjà ». 11.12 a misé sur les noms déjà bien établis –en Russie- de Rinat Voligamsi et de Vasily Slonov (entre 11 000 et 22 000 euros). Avec ses masques à gaz d’un noir d’ébène ornés de motifs traditionnels russe interrogeant les tendances agressives / régressive de sa patrie, Vasily Slonov est pourtant l’artiste qui a le plus attiré l’attention des 16 0000 visiteurs de la foire.

Charov se plaint que Cosmoscow ait coïncidé cette année avec le « jour de Moscou », une célébration durant laquelle les rues du centre-ville sont fermées aux voitures. « Les collectionneurs n’aiment pas venir à pied », râle Charov. Il est rejoint en cela par d’autres galeristes interrogés par Le Journal des Arts. « Nous allons en parler avec Margarita [Pushkina] après la foire », poursuit Charov, qui se dit aussi mécontent de la présence de plusieurs galeries « qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’art contemporain ». Il fait indirectement référence à la galerie Frères lumières, affichant les nus racoleurs du photographe portraitiste hollywoodien Greg Gorman et aux oeuvres d’un niveau douteux de la galerie Hermitage.

À la galerie pétersbourgeoise Anna Nova, en revanche, on se frotte les mains. La directrice artistique Marina Vinogradova dit avoir presque tout vendu le premier soir - celui réservé aux collectionneurs. Là encore, les peintures d’Alexander Dashevsky et les sculptures d’Aljosha font référence à un univers profondément ancré dans le monde russe. « Notre seule réserve : Cosmoscow impose une limite de deux artistes maximum par galerie », regrette Vinogradova.

Chez Regina (l’une des plus anciennes galeries moscovites), le directeur Mikhaïl Ovcharenko se déclare également très satisfait de ses ventes. Regina a opté pour une stratégie inverse à celle de 11.12, en exposant deux peintres dans la trentaine (Vlad Kulkov et Egor Koshelov) dont les oeuvres sont affichées à 6 000 euros. « Nous n’avons pas voulu participer l’année dernière à Cosmoscow car l’accent était trop mis sur les enchères aux dépends des galeries », explique Ovcharenko. Les ventes aux enchères « off white », traditionnellement associées à Cosmoscow, et dont les bénéfices vont à la fondation Naked Heart de la célèbre modèle Natalia Vodianova, ont encaissé 154 500 euros, soit moins que les 168 000 euros de l’année dernière ou les 231 000 euros de 2014. Son père Vladimir Ovcharenko, co-fondateur de Cosmoscow, était présent avec sa maison de ventes Vladey, qui affichait les oeuvres les plus chères de la foire (250 000 euros pour une peinture de Semyon Faibisovich). Le retour des Ovcharenko a permis d’atténuer l’absence cette année de Tatintsian et de Triumph, deux des principales galeries moscovites.

Modification - 14.09.2016 à 18h17

Titre initial : "Cosmoscow 2016, symbole du repli identitaire russe"

Légende photo

Vasily Slonov - Masque à gaz "Espoir", 2016 - photo Courtesy 11.12 Gallery

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