Samedi 16 novembre 2019

Politique

ENTRETIEN

Sergueï Perov, directeur général de Rosizo, à Moscou : « La province russe regorge d’artistes talentueux »

MOSCOU / RUSSIE

Soutenir l’achat d’œuvres, créer des centres d’art dans les régions et mener à bien le projet de création d’un musée national d’art contemporain, telles sont les principales tâches que s’est fixées cet inattendu gardien de l’art contemporain russe .

Militaire de formation, Sergueï Perov commande les destinées de l’art contemporain en Russie depuis que l’administration qu’il dirige a absorbé l’année dernière le Centre d’État pour l’art contemporain (Ceac). Âgé de 44 ans, il est le directeur général de l’agence Rosizo, chargée de l’organisation des expositions et de la conservation de la collection nationale d’art du ministère de la Culture russe. Lui, dont le C.V. n’avait jusqu’en 2015 jamais croisé la culture, s’est trouvé parachuté sur le pont d’un vaisseau au bord de la mutinerie. Son profil inhabituel a ulcéré un milieu de l’art contemporain déjà confronté à l’hostilité croissante des autorités. Or, sous ses abords de technocrate, Sergueï Perov manifeste un intérêt sincère pour l’art et s’est rapidement familiarisé avec un milieu qui lui tournait le dos. À défaut d’avoir conquis les cœurs, il se distingue de ses collègues du ministère de la Culture par sa neutralité bienveillante dépourvue de propos moralisateurs. Dans le contexte russe actuel, c’est déjà un bon point.

Beaucoup d’acteurs de l’art contemporain trouvent opaque ou incompréhensible la politique d’achat d’art contemporain par l’État russe. Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?
Déjà à l’époque de l’URSS, Rosizo s’était vu confier le monopole de l’acquisition des œuvres d’art contemporain, ainsi que la répartition de ces achats dans les musées russes. Rosizo a rempli cette fonction jusqu’à la création en 1994 du « Centre d’État pour l’art contemporain ». Par la suite, Rosizo a été chargée d’organiser le pavillon russe de la Biennale de Venise, et a fondé la Biennale d’art contemporain de Moscou. Parallèlement, nous avons continué à enrichir la collection nationale avec de l’art contemporain. Au cours des deux dernières années, nous avons par exemple acheté Le Trompettiste de Boris Orlov [1925-1981].

Il semble que l’État russe ait complètement cessé d’acheter de l’art contemporain ces dernières années. Pourquoi ? Au cours des trois dernières années, un moratoire a été imposé sur les acquisitions d’art contemporain. Auparavant le ministère de la Culture consacrait un budget relativement important pour l’enrichissement du fonds national. Ce moratoire est dû au fait qu’il n’y avait plus d’argent ; il fallait aussi revoir la procédure d’acquisition. Les achats étaient effectués de manière non régulière. À chaque fois, le ministère nous demandait de justifier l’acquisition.

Quand les acquisitions reprendront-elles ?
Depuis la fusion avec le Ceac, nous avons organisé plusieurs expositions, dont « Russie actuelle ». Il s’agit d’une « photographie » de l’art contemporain de toutes les régions russes. Cette exposition a eu un grand succès, et, pour la première fois, tous les dirigeants du ministère de la Culture, dont le ministre lui-même, se sont rendus au vernissage. À cette occasion, le ministre a déclaré qu’il accrocherait volontiers chez lui certaines des œuvres présentées dans l’exposition. Il nous a demandé d’acheter des œuvres de cette exposition pour qu’elles soient intégrées au fonds national de la Fédération de Russie. Une « commission d’experts pour l’acquisition » a déterminé onze œuvres à acheter et nous avons présenté au ministère les documents nécessaires pour l’acquisition. C’est la première fois dans l’histoire récente qu’une grande acquisition d’art contemporain est réalisée avec les fonds fédéraux du ministère de la Culture. Jusqu’ici, le fonds s’enrichissait de dons de collectionneurs, de galeries, d’hommes d’affaires ou d’artistes ; beaucoup d’œuvres sont arrivées ainsi.

De nombreuses voix de l’art contemporain, y compris au sein du Ceac, se sont élevées contre votre nomination. Sur quoi repose votre légitimité pour diriger Rosizo ?
Nous ne prétendons pas être des experts. Nous sommes des managers. Le Ceac comprend suffisamment de spécialistes et d’experts de l’art. Ma tâche consiste à faire de cette institution une structure plus efficace, mieux gérée, avec une répartition des tâches et un choix des priorités pertinents. Dans le futur proche, notre priorité est unique : développer l’art contemporain en province. La province regorge d’artistes talentueux paradoxalement plus connus à l’étranger que chez nous. Nous possédons huit antennes en régions et nous allons les utiliser pour en faire des centres d’art contemporain.

À quel stade en est la construction du musée national d’art contemporain, dont la première pierre a été posée à Moscou en novembre 2014 ?
C’est un projet qui a beaucoup souffert, dont l’aspect change d’année en année et dont la construction a été reportée à plusieurs reprises. Le chantier n’est pas allé au-delà de la pose de la première pierre. Tout est prêt, sauf qu’il manque le financement public, absent cette année encore. Mais nous avons remporté une grande victoire en obtenant l’aval du ministère de la Culture pour un partenariat public-privé.

Avez-vous trouvé un partenaire ? Qui va cohabiter avec le musée et quelle surface d’exposition restera-t-il ?
Nous n’avons actuellement pas d’accord final avec un partenaire particulier. Notre charte nous interdit de partager le bâtiment avec des magasins d’alimentation ou des restaurants. Nous préférerions également éviter un centre commercial. Pour nous, le partenaire idéal aménagerait dans le bâtiment un hôtel ou des appartements. Ce serait la meilleure formule de cohabitation, car nous aimerions héberger des artistes. Pas seulement en y installant des ateliers, mais également en les logeant. Pour l’instant, trois investisseurs se disent prêts à construire le musée en y développant des logements.

Mais cela implique des changements majeurs dans le projet de Heneghan Peng Architects…
La condition, c’est que l’extérieur du projet ne doit pas changer. L’aménagement de l’intérieur du bâtiment peut évoluer, parce qu’il n’est pas possible, dans le projet actuel et sa hauteur sous plafond de 10 mètres, de bâtir des appartements. Le problème, c’est que l’architecture actuelle du bâtiment entraîne un coût très élevé (251 millions d’euros), c’est pourquoi nous ne pouvons pas demander une grande part du bâtiment. Mais quels que soient les changements, nous voulons conserver un minimum de 30 % du total des 47 000 mètres carrés.

Légende photo

Sergueï Perov © Photo : Valeri Nezymaev.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°483 du 7 juillet 2017, avec le titre suivant : Sergueï Perov, directeur général de Rosizo, à Moscou : « La province russe regorge d’artistes talentueux »

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