Dimanche 8 décembre 2019

Musée

Le « Centre Pompidou Bruxelles » ne fait pas l’unanimité

Par Pauline Vidal · Le Journal des Arts

Le 16 janvier 2018 - 947 mots

BRUXELLES / BELGIQUE

Une convention vient d’être signée entre l’établissement français et la Région bruxelloise pour créer un musée d’ art contemporain dans la capitale belge, sur fond de scepticisme et d’inquiétudes des acteurs culturels locaux.

Le bâtiment Citroën, édifice moderniste du quartier Yser, sera le siège du futur musée d'art contemporain de la ville de Bruxelles
Le bâtiment Citroën, édifice moderniste du quartier Yser, sera le siège du futur musée d'art contemporain de la ville de Bruxelles
Courtesy Collection Citroën Belux

Bruxelles. Lundi 18 décembre, le Centre Georges Pompidou a signé avec la Région bruxelloise un partenariat structurel de dix ans qui pose les bases de ce que sera le futur musée d’art contemporain de Bruxelles. Le mastodonte français s’engage ainsi à prêter des œuvres, en échange d’une redevance de 2 millions d’euros par an à compter de l’ouverture prévue en 2022 et ce, pendant cinq années. D’ici là, le Centre recevra annuellement 200 000 euros. Fort de son savoir-faire, il va également aider à formuler un projet scientifique et culturel et accompagner la mise en place d’une politique d’acquisition.

Le Centre Pompidou poursuit depuis quelques années une politique d’implantation temporaire à l’international lancée par Alain Seban, ancien président du Centre, et confirmée par son successeur, Serge Lasvignes (Malaga depuis 2015 et bientôt Shanghaï).

Installé au nord de Bruxelles, aux confins des quartiers délaissés de Molenbeek, dans les anciens garages Art déco Citroën, qui accueilleront également différentes infrastructures culturelles sur 10 000 mètres carrés, mais aussi les activités du CIVA (Centre international pour la ville, l’architecture et le paysage) sur 10 000 autres mètres carrés, le futur musée s’étendra sur 15 000 mètres carrés. 8 000 mètres carrés seront dévolus à la présentation permanente de la collection, 4 000 mètres carrés à deux expositions temporaires annuelles et 3 000 mètres carrés seront consacrés aux bureaux. Soit, au total, un pôle culturel de 35 000 mètres carrés, appelé pour l’instant « Fondation Kanal-Centre Pompidou ».

Avant de lancer les travaux de transformation du bâtiment Citroën en 2019, une exposition de préfiguration a été confiée à l’équipe scientifique de Bernard Blistène, directeur du Centre Pompidou. Elle ouvrira le 5 mai 2018 et fermera à l’automne 2019. Pour commencer à constituer un embryon de collection, la Fondation Kanal va dès à présent lancer une politique de commandes aux artistes de la scène bruxelloise pour un montant de 250 000 euros annuels. L’autre axe envisagé dans un deuxième temps sera le recours aux dépôts et dons de collectionneurs privés. « L’objectif à terme est bien sûr que Bruxelles devienne totalement autonome », insiste Yves Goldstein, aux manettes du projet.

L’équipe d’architectes sélectionnée sera connue en mars prochain. Elle devra notamment affronter le défi de mettre aux normes muséographiques une verrière orientée sud-ouest. Le budget des travaux est estimé à 125 millions d’euros (hors TVA et frais d’honoraires d’architectes). C’est d’ailleurs là les seuls chiffres connus. Aucune information financière n’est encore communiquée ni sur le budget d’acquisition, ni sur le budget de fonctionnement qui s’annonce déjà colossal au vu de la superficie du projet.

Une pertinence discutée
Si ce projet engendre beaucoup d’attente, il suscite aussi de nombreuses interrogations parmi les acteurs institutionnels bruxellois. L’appel à une collection étrangère fait ressurgir la question des collections fédérales d’art moderne et contemporain, inaccessibles au public depuis 2011 après la fermeture du département d’art moderne et contemporain des Musées royaux des beaux-arts de Bruxelles par son conservateur. « Nous comblons un manque, justifie Yves Goldstein, Si un musée d’art moderne et contemporain existait, nous n’aurions pas entrepris ce projet. » Certes lacunaires et peu ancrées dans le contemporain récent, comme le souligne notamment Laurent Busine (membre du conseil d’administration et fondateur du Grand Hornu), des collections fédérales existent pourtant bel et bien. Et Michel Draguet, directeur des Musées royaux des beaux-arts, d’insister « En effet, l’ancienne ministre Elke Sleurs avait exprimé son refus de voir des collections fédérales exposées hors des Musées royaux, mais depuis elle a été remplacée par quelqu’un de beaucoup plus souple. Je suis surpris de voir qu’on ne soit même pas venu lui reposer la question. » « Peut-être aurait-on pu travailler d’ores et déjà avec les collections privées existantes », poursuit Carine Fol, directrice artistique de La Centrale for Contemporary Art.

Cet appel à une entité étrangère conduit aussi à s’interroger sur l’histoire de l’art moderne et contemporain qui sera racontée par ce musée. « La Belgique a toujours été périphérique et provinciale et le revendique. Nous n’écrivons pas la même histoire que celle écrite par la France… », souligne Dirk Snauwaert, directeur du Wiels.

Tenue d’accélérer le cours des choses pour entériner un maximum de décisions avant les prochaines élections régionales en mai 2019, l’équipe bruxelloise qui conduit le projet est accusée d’improvisation. Ce, d’autant plus que le concours d’architecture a été lancé avant même d’avoir défini un programme scientifique et culturel. La méthode expéditive employée n’est pas du goût de tous. Au lieu de fédérer dès le départ les énergies existantes, ce n’est qu’une fois l’accord avec le Centre Pompidou conclu que les institutions culturelles bruxelloises ont été approchées pour intégrer le comité scientifique. Les Musées royaux déclarent, eux, ne pas avoir été contactés du tout.

La Région bruxelloise tente de se montrer rassurante, mais comme le confie Carine Fol « certaines structures se sentent menacées, craignant des arbitrages financiers in fine entre eux et le projet Kanal ». Mais surtout, la détresse financière dans laquelle se trouvent les musées fédéraux (les Musées royaux des beaux-arts et le Cinquantenaire) laisse songeur. « C’est dommage que l’on ne commence pas à mettre d’équerre ce qui existe avant de lancer de nouveaux projets. Cette semaine nous avons dû décrocher des œuvres dans des salles, car il y avait une fuite d’eau », poursuit Michel Draguet. À l’heure où les budgets culturels fondent comme neige au soleil, certains s’interrogent d’ailleurs sur la capacité financière de la Région à pouvoir assumer, à long terme, le fonctionnement de ce nouveau lieu.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°492 du 4 janvier 2018, avec le titre suivant : Le « Centre Pompidou Bruxelles » ne fait pas l’unanimité

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