Histoire de l'art

ENTRETIEN

Philippe Costamagna : « L’attribution à Bronzino ne faisait plus aucun doute »

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 5 février 2020 - 875 mots

PARIS

Le conservateur et expert du peintre est convaincu que le tableau de la Collection Alana saisi par la justice est de la main de l’artiste maniériste.

Philippe Costamagna © Palais Fesch.
Philippe Costamagna
© Palais Fesch

Lundi 20 janvier, au dernier jour de l’exposition « La collection Alana » au Musée Jacquemart-André, la justice saisissait un tableau attribué à Agnolo Bronzino (1503-1572) représentant saint Côme. Le musée en avait été prévenu « par courtoisie » quelques jours auparavant. La justice suspecte qu’il s’agit d’un faux à la suite « d’une information anonyme ». Le petit milieu des tableaux anciens se demande qui peut bien être cet informateur mystérieux et certains ont leur petite idée sur la question.

Agnolo di Cosimo, dit Bronzino, Saint Côme, 1543-1545, huile sur panneau, 73 x 51 cm. © Collection Alana.
Agnolo di Cosimo, dit Bronzino, Saint Côme, 1543-1545, huile sur panneau, 73 x 51 cm.
© Collection Alana.

Pour la justice, le fait que le tableau ait transité par Guliano Ruffini serait un élément probant. Elle enquête, en effet, sur le marchand français installé en Italie par lequel seraient passés plusieurs tableaux considérés comme des faux : un tableau de Franz Hals vendu par Sotheby’s, une Vénus de Lucas Cranach appartenant au prince de Lichtenstein.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Culturespaces, l’administrateur du Musée Jacquemart-André est confronté à une telle situation. Le Cranach avait été saisi par l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC) en 2016, alors qu’il faisait partie d’une exposition présentée à l’hôtel de Caumont (appartenant à Culturespaces) à Aix-en-Provence.

Culturespaces a fait savoir qu’il entendait apporter toute son aide à la justice. Il est probable d’ailleurs que le tableau soit encore dans ses murs. Une experte mandatée par le juge d’instruction serait venue prélever quelques fragments de la couche picturale.

De son côté, Pierre Curie, le conservateur du Musée Jacquemart-André, est convaincu de l’authenticité du tableau, comme Philippe Costamagna, expert de Bronzino, conservateur et directeur du Palais Fesch - Musée des beaux-arts d’Ajaccio.

Vous racontez dans Histoire d’œils, comment vous avez reconnu un Bronzino dans un tableau que l’on vous a présenté à Paris. Est-ce celui-ci ?

Pouvez-vous revenir sur le contexte de cette « découverte » ? Oui, le saint Côme de Bronzino est bien le tableau que j’évoque dans mon livre Histoires d’œils. La « découverte » du tableau remonte à l’année 2008. Monsieur Ruffini, qui s’était présenté comme un collectionneur/marchand voulait me faire voir un portrait qu’il pensait être de la main de Pontormo. En premier lieu, je lui avais demandé de me faire parvenir une photographie de ladite œuvre qui, après réception du cliché, m’avait surpris, bien qu’elle semblât reprendre un dessin célèbre des Offices de Florence. Rendez-vous fut pris dans un appartement du Faubourg Saint-Honoré, à Paris. La mauvaise impression que m’avait faite sa reproduction fut amplifiée par son aspect laiteux, difficilement explicable pour une œuvre du XVIe siècle, et surtout par un réseau de craquelures étrangement uniforme dû à la volonté d’un vieillissement forcé.

J’informais alors Monsieur Ruffini que ce tableau devait être un faux. Cet échange s’était produit devant deux Espagnols qui m’avaient été présentés comme étant des marchands et, afin de détendre l’atmosphère, se proposèrent de me faire voir un autre tableau dont ils m’avaient envoyé, par courrier, une photographie plusieurs mois auparavant. Je n’avais pas répondu, l’œuvre reproduite étant visiblement fragmentaire, avec de nombreux repeints ; il était donc difficile d’émettre une hypothèse sensée, bien que mon sentiment ait été d’y voir la main d’un artiste de l’entourage d’Alessandro Allori, le principal élève de Bronzino. Ils allèrent chercher un tableau enveloppé dans des pages d’un quotidien espagnol. À la vue du tableau, malgré les repeints faits à différentes époques, destinés en partie à masquer l’aspect fragmentaire de l’œuvre, je reconnus grâce à la touche visible sur la main, parfaitement conservée, l’œuvre de Bronzino.

Qu’est-ce qui vous fait penser que ce tableau est de Bronzino ?

Ma seule connaissance de Bronzino – que je pense bien posséder – me permit de reconnaître l’œuvre de l’artiste. Cette première impression fut confirmée par sa restauration faite par la restauratrice, qui avait déjà travaillé sur les œuvres de l’artiste conservées à Florence, en vue de son exposition dans la rétrospective « Bronzino » prévue en 2010 au Palazzo Strozzi de Florence. Une fois les repeints ajoutés à des périodes différentes retirés, cette touche de Bronzino particulière aux années 1540, outre celle déjà visible sur la main, s’est révélée dans l’ensemble des draperies. L’attribution ne faisait, ni à moi, ni à Carlo Falciani, autre grand spécialiste de Bronzino, plus aucun doute.

En fait, cette découverte constitue la pièce manquante (fragmentaire) du principal ensemble de Bronzino qui décorait à l’origine la chapelle d’Éléonore de Tolède, au Palazzo Vecchio de Florence. L’importance de l’enjeu pour le peintre est confirmée par la reflectographie du saint Côme qui montre les hésitations de l’artiste, notamment dans la position du visage et de la main du saint. Image surprenante au point que nous l’avons reproduite dans le catalogue de l’exposition de Florence.

Le marchand chez qui vous avez vu le tableau était-il Guliano Ruffini ? Connaissiez-vous sa réputation ?

Tout cela s’est, en effet, passé chez Ruffini. J’ai découvert qui était Ruffini uniquement après cette rencontre, par la presse.

Que savez-vous de la provenance du tableau ?

Comme je l’ai indiqué, j’avais reçu une photographie du tableau de la part d’un Espagnol plusieurs mois avant la rencontre chez Ruffini. C’est cette même personne, accompagnée d’un autre Espagnol, qui m’a montré le tableau chez Guliano Ruffini. Je n’en sais pas davantage.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°538 du 31 janvier 2020, avec le titre suivant : Philippe Costamagna : « L’attribution à Bronzino ne faisait plus aucun doute »

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