Archéologie

Le réchauffement climatique met l’archéologie en ébullition

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 28 mars 2019 - 1725 mots

MONDE

Avec les dérèglements du climat, certains témoignages archéologiques refont surface. D’autres disparaissent. La vitesse parfois vertigineuse de ces bouleversements pourrait avoir un impact aussi bien sur notre patrimoine et nos connaissances historiques que sur les consciences politiques de certains peuples.

C’est une curieuse exposition qui s’est achevée le 3 mars dernier au Musée d’histoire du Valais, en Suisse. Et pour cause : cette exposition d’archéologie n’aurait pu avoir lieu… sans le réchauffement climatique. Intitulée « Mémoire de glace : vestiges en péril », elle présentait une sélection d’objets – d’une statuette en bois de mélèze remontant sans doute à l’âge de fer à des chaussures datées de la Seconde Guerre mondiale en passant par un outil en fer du Moyen Âge –, découverts grâce à l’accélération de la fonte des glaciers dans le massif alpin. « À cet égard du moins, le réchauffement est une aubaine ! », observe l’archéologue Pierre-Yves Nicod, conservateur du département Préhistoire et Antiquité du Musée d’histoire du Valais et commissaire de l’exposition.

De fait, les changements climatiques induisent des bouleversements qui rendent possibles de nouvelles découvertes. Mais si certains archéologues, d’une certaine manière, s’en réjouissent, d’autres scientifiques tirent la sonnette d’alarme : avec la fonte des glaces, la montée du niveau de la mer, l’érosion et autres événements climatiques extrêmes, des sites encore non explorés disparaissent, et d’autres, classés au patrimoine mondial de l’Unesco seront de plus en plus menacés dans les décennies à venir. Quel impact aura donc le réchauffement climatique sur nos connaissances et la sauvegarde des vestiges de notre histoire ?

Un corps momifié libéré par la fonte des glaces


Si les premières découvertes liées au réchauffement climatique – qui a commencé au XIXe siècle – remontent au début du XXe siècle, la prise de conscience de son impact sur l’archéologie date sans doute de l’été 1991 : cette année-là, la fonte des glaciers dans les Alpes de l’Ötzal, en Italie, est telle qu’un corps, naturellement momifié par la glace qui le retenait prisonnier, refait surface. Les randonneurs qui le découvrent croient dans un premier qu’il s’agit d’un randonneur, mort de froid. Les analyses révéleront que ce corps est celui d’un homme ayant vécu autour de 3300 av. J.-C., auquel on donne le nom d’Ötzi.

La découverte d’Ötzi marque le début de la reconnaissance internationale de l’archéologie glaciaire. Depuis trois décennies, cette discipline ne cesse de se développer dans les régions froides du globe. En effet, à mesure que le climat se réchauffe et que la glace de mer et le pergélisol se retirent, les glaciers reculent et les plaques de glace se contractent, rendant possible la découverte de vestiges restés gelés et conservés pendant des centaines, voire des milliers d’années (dans le Yukon, au nord-ouest du Canada, en Alaska, en Norvège, ou encore dans les Andes ou le massif alpin). « La corrélation entre l’accélération du réchauffement climatique et la multiplication des découvertes archéologiques dans les zones glaciaires apparaît désormais évidente », observe Pierre-Yves Nicod, en soulignant que le massif alpin, dans lequel il officie, a déjà perdu un tiers de ses glaciers.

L’exposition « Mémoire de glace : vestiges en péril » a été conçue dans le but de faire découvrir ce nouveau champ de l’archéologie au public, et s’assortit d’un appel à la mobilisation de chacun. De fait, ces vestiges sont souvent découverts de façon accidentelle par des promeneurs ou des randonneurs. Or ces objets libérés par les glaces peuvent être d’une fragilité extrême, en particulier pour les matériaux organiques – bois, cuir ou textile –, conservés de façon exceptionnelle grâce au froid. « On ne retrouve pas de tels vestiges en plaine », insiste Pierre-Yves Nicod. Il importe donc de ne pas les toucher et de préserver absolument la chaîne du froid, en alertant les autorités après les avoir photographiés et localisés : elles feront alors le nécessaire pour assurer leur collecte, leur transport et leur conservation.

Le Musée d’histoire du Valais abrite ainsi désormais un grand réfrigérateur où ces vestiges sont conservés jusqu’à leur analyse, leur restauration et leur étude. « Ces artefacts permettent de découvrir des pans nouveaux de notre histoire, témoignant de la circulation des hommes dans les cols, parfois à plus de 2 500 mètres d’altitude, depuis plus de 6 000 ans, de leur exploitation des ressources, de leurs croyances, mais aussi de leur équipement et leur habillement », explique Pierre-Yves Nicod.

 

La sécheresse à l’origine de la découverte de sites

Dans la pluvieuse Grande-Bretagne, c’est au contraire l’inhabituelle sécheresse de l’été 2018 qui a permis des découvertes archéologiques inattendues. La société Historic England, organisme public chargé de la préservation du patrimoine outre-Manche, a ainsi repéré plusieurs centaines de sites archéologiques grâce à des photographies aériennes réalisées durant cet été particulièrement aride. La sécheresse a en effet favorisé l’apparition dans les champs de motifs géométriques caractéristiques d’une lointaine activité humaine. « Cette période de temps très chaud a fourni aux archéologues aériens les conditions idéales pour voir sous le sol, car les repères de culture sont beaucoup mieux définis lorsque le sol est moins humide. Le temps exceptionnel a ouvert des zones entières à la fois plutôt qu’un ou deux champs et il a été fascinant de voir tant de traces de notre passé révélées graphiquement », explique Duncan Wilson, directeur de Historic England. L’analyse des premiers clichés a ainsi permis d’identifier plusieurs sites funéraires préhistoriques, l’emplacement de deux monuments probablement érigés à l’époque néolithique, à une centaine de kilomètres au nord de Londres, ainsi que des habitations de forme ronde remontant à l’âge de fer, ou encore des vestiges de l’âge de bronze, dans les Cornouailles.

Des sites placés en état d’urgence

L’archéologie et l’histoire, grandes gagnantes du réchauffement de la planète donc ? Pas si vite. Car si les dérèglements climatiques mettent au jour des vestiges archéologiques, les pertes qu’ils engendrent par ailleurs sont considérables. En 2018, des archéologues originaires du Danemark, de Norvège, du Royaume-Uni, du Canada, des États-Unis et de Russie ont ainsi appelé à agir d’urgence pour le sauvetage des milliers de sites historiques situés dans l’Arctique : ces derniers, dont certains n’ont pas encore été fouillés, disparaissent rapidement en raison du changement climatique, deux fois plus prononcé dans le Grand Nord que sur le reste de la planète.

Au point que dans les régions froides du globe, une catastrophe patrimoniale semble amorcée. Ainsi, au Canada, des efforts ont été déployés dès les années 1970 et 1980 pour évaluer l’état des dommages liés au réchauffement. « Même si l’élévation du niveau de la mer était alarmant, on a supposé qu’elle serait progressive et pourrait être gérée avec les programmes actuels. Cependant, avec le réchauffement mondial accéléré et l’instabilité climatique accrue, le rythme et l’ampleur des destructions ont considérablement augmenté. Les archéologues se démènent pour faire face à l’impact. Nous réalisons que l’ampleur des dégâts est considérable », s’inquiète Matthew Betts, conservateur au Musée canadien de l’histoire, musée qui coordonne un programme réunissant archéologues et dirigeants amérindiens afin de dégager des solutions d’urgence à cette crise.

Son espoir : financer et mettre en place des fouilles d’urgence, pour sauver les sites avant leur destruction. « Cette catastrophe est comparable à l’incendie de la Grande Bibliothèque d’Alexandrie », déplore Matthew Betts. Elle est d’autant plus préoccupante que, si elle affecte l’histoire et la science, elle a aussi, pour certaines communautés indigènes, des conséquences politiques majeures. « Malgré des lacunes dans leur histoire, l’archéologie est, dans de nombreux pays, un moyen par lequel les peuples autochtones apportent la preuve d’une utilisation répétée et à long terme des terres et des ressources. La perte de sites archéologiques a donc un impact considérable sur leur capacité à poursuivre et à préserver leurs droits sur les ressources et les terres : dans de nombreux endroits, l’érosion des sites autochtones signifie littéralement l’érosion des droits des peuples autochtones », explique Matthew Betts. En Nouvelle-Écosse, où il mène des fouilles, près de 2 000 ans d’histoire de peuples indigènes auraient, d’après lui, d’ores et déjà disparu.

49 sites menacés par la montée des eaux

La menace qui pèse sur les sites méditerranéens aura-t-elle également un impact politique ? À l’heure où des attaques perpétrées contre le patrimoine antéislamique ont fait prendre conscience à chacun de la dimension politique des sites archéologiques, on peut en effet redouter que les conséquences des dérèglements climatiques sur les sites du patrimoine mondial de l’Unesco se traduisent aussi bien en termes culturels et historiques que politiques. Or, le risque d’une détérioration, voire d’une disparition, de sites archéologiques majeurs est réel. Plusieurs équipes de recherche européennes travaillent actuellement sur la problématique de l’érosion du littoral et la protection du patrimoine archéologique. En octobre 2018, une équipe de chercheurs britanniques et allemands a publié une liste de quarante-neuf sites méditerranéens du patrimoine mondial menacés par l’érosion et la montée des eaux, en établissant quatre scénarios d’évolution du climat d’ici à 2100. « La plupart de ces sites – 91 à 93 % – sont dès à présent menacés par les risques d’inondation et l’érosion. Et ces risques vont s’accroître », prévient Lena Reimann, qui participe à ce programme de recherche mené sur les risques engendrés par l’érosion et la montée du niveau de la mer au sein du département de géographie de l’Université de Kiel, en Allemagne.

Ainsi, le site antique de Tyr, au Liban, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, « est déjà très exposé à l’érosion côtière dans les conditions climatiques actuelles, ce qui est également dû au fait qu’au moins une partie du site est située directement sur la côte. En fonction de l’ampleur de l’élévation du niveau de la mer, nous assisterons à une augmentation de l’érosion et éventuellement à une submersion partielle de la cité si aucune mesure de protection n’est prise », s’inquiète Lena Reimann. Parmi les autres sites les plus menacés par l’érosion : les vestiges antiques de l’île de Samos, en Grèce, l’ensemble archéologique de Tarraco, à Tarragone, en Espagne, ainsi que de nombreux sites italiens, dont Syracuse, les ruines de Paestum ou les sites de la côte amalfitaine. « La nature emblématique des sites du patrimoine mondial peut être utilisée pour souligner la gravité de leur perte afin de sensibiliser les décideurs et les gestionnaires du patrimoine et de promouvoir l’atténuation du changement climatique », souligne Lena Reimann. De fait, si l’atténuation rigoureuse du changement climatique se poursuit bien comme cela a été prévu dans l’Accord de Paris fin 2015, l’augmentation du risque d’inondation et du risque d’érosion pourrait être atténuée, et notre mémoire, peut-être, sauvegardée.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°722 du 1 avril 2019, avec le titre suivant : Le réchauffement climatique met l’archéologie en ébullition

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