Lundi 10 décembre 2018

Patrimoine

Le patrimoine libyen sur le fil du rasoir

Le patrimoine archéologique libyen, entre oubli et vandalisme

Par Marie Zawisza · Le Journal des Arts

Le 7 décembre 2018 - 1598 mots

LIBYE

Riche de plusieurs sites antiques, le patrimoine libyen a relativement été épargné de la fureur des islamistes et des combats entre belligérants, si on le compare à la situation en Syrie ou en Irak. Il n’est pas pour autant à l’abri, le vandalisme des habitants et le manque d’entretien l’affectent. Quelques programmes de protection se mettent en place.

Leptis Magna
Le site antique de Leptis Magna et l'arc de triomphe de Septime Savere n'ont heureusement pas été la cible des belligérants
© UNESCO

Libye. Les destructions du temple de Bêl et de l’arc de Palmyre, des génies ailés de Mossoul, l’ancienne Ninive, ont causé l’effroi des populations et de la communauté internationale. Mais le patrimoine libyen, lui, s’est fait oublier. Ainsi, dans l’actuelle exposition « Cités millénaires, voyage virtuel de Palmyre à Mossoul » à l’Institut du monde arabe, on s’étonne presque de trouver, au terme d’un parcours qui fait prendre conscience de l’ampleur des destructions, un site antique libyen dont nombre de visiteurs, sans doute, ignorent jusqu’à l’existence : la sublime Leptis Magna. Fondée à la fin du VIe siècle avant J.-C., deuxième ville romaine d’Afrique du Nord après Carthage, cette cité fut qualifiée de « Rome de l’Afrique », par les Romains eux-mêmes. « Leptis Magna porte une charge symbolique importante, qui aurait pu faire d’elle une cible pour les radicaux », reconnaît Ezzedin al Feghi, conservateur et contrôleur des antiquités du musée et du site de Leptis Magna. Mais il n’en fut rien : cette cité antique admirablement conservée n’a pas subi d’attaque ciblée. Et comme elle, la majeure partie du patrimoine libyen a su se faire oublier des exactions des islamistes. Avec ce paradoxe : ce patrimoine exceptionnel apparaît néanmoins en péril, du fait même du désintérêt qui l’a protégé.

Les combats et l’instabilité du pays depuis 2011 affectent néanmoins durement le patrimoine libyen. Depuis 2016, cinq sites labellisés « Patrimoine mondial de l’Unesco » – Leptis Magna, la colonie grecque de Cyrène, l’antique cité romaine de Sabratha, les sites rupestres du Tadrart Acacus et la vieille cité présaharienne de Ghadamès – sont inscrits sur la Liste du patrimoine en péril de l’organisation onusienne. Après les destructions en Syrie et en Irak, le Comité du patrimoine mondial a fait état de son inquiétude « du fait des dégâts subis et des risques encourus en lien avec le conflit qui affecte le pays », en soulignant que « des groupes armés sont présents sur ces sites ou dans leur immédiate proximité ».

Ainsi, le site archéologique de Sabratha, près de Tripoli, dont la région est tombée aux mains de Daesh en 2015, a été le théâtre d’affrontements entre les milices à propos du contrôle de l’immigration, en septembre et octobre 2017, avant d’être sécurisé par l’armée. Mais si ce joyau de l’empire romain a subi de nombreux impacts de balles, on reste loin du désastre de Palmyre. De fait, en Libye, « les sites archéologiques n’ont jamais été pris comme cible par les belligérants et n’ont jamais constitué un enjeu stratégique », observe Vincent Michel, professeur d’archéologie à l’Université de Poitiers et directeur de la mission archéologique française de Libye.

La cause ? Le manque d’éducation de la population. « C’est le résultat de la politique menée par le régime kadhafiste pendant quarante-deux ans. Son désintérêt pour le patrimoine et l’histoire se traduisait par un manque de moyens criant pour la culture », explique Mohamed Fallos, directeur du Département des antiquités en Libye. De plus, le pays était peu ouvert au tourisme, si bien que sa richesse patrimoniale reste largement méconnue en Occident – ce qui l’a protégé, paradoxalement, des destructions médiatiques. À ceci près que des islamistes se sont attaqués à des mosquées et tombeaux soufis, et des sanctuaires musulmans au sein même de Tripoli, comme la mosquée de Karamanli, construite au XVIIIe siècle. « Il nous a cependant parfois été possible de négocier avec les radicaux et de démonter certains décors pour les conserver », indique Mohamed Fakroun, membre du Département des Antiquités de Libye, ancien directeur du Musée national de Tripoli.

Pourtant, le patrimoine oublié de la Libye subit bien de plein fouet le climat sécuritaire chaotique du pays. Des actes de vandalisme ont ainsi été observés sur des peintures rupestres du Tadrart Acacus, dans la zone désertique dans l’ouest du pays, recouvertes de graffiti. La zone étant considérée comme trop dangereuse, rien ne peut être fait pour conserver ces peintures, par ailleurs exposées au sable et à la lumière, et qui risquent de disparaître. Au nord, à une dizaine de kilomètres de la Méditerranée, l’impunité des malfaiteurs a fortement touché Cyrène, la plus grande colonie grecque fondée en 631 av. J.-C. : des parcelles de son ancienne nécropole ont été vendues pour y construire maisons et magasins. Quant à l’ancienne colonie de Messa, qualifiée par les archéologues de « petite Cyrène », elle a été rasée au bulldozer par des personnes pourtant connues des autorités, qui se sont approprié ces terres. Ses vestiges ont été abandonnés au bord de la route ainsi que dans une décharge, et les objets découverts circulent « sous le manteau ».

Sanctuaire Apollon Cyrène Libye
Le sanctuaire d'Apollon, dans la cité antique de Cyrène, en Libye, inscrit en 2016 par l'UNESCO sur la liste du patrimoine en péril
© Photo UNESCO

Mobilisation nationale et internationale

Dès 2011, les autorités libyennes et le Département des antiquités se sont mobilisés pour préserver le patrimoine. Inquiètes des exactions commises en Égypte, en Irak et en Syrie, mais aussi du vol du trésor de Benghazi en 2011 (voir encadré), elles ont ainsi mis à l’abri les collections des musées. « Grâce à leur mobilisation, les grands musées libyens n’ont été le terrain d’aucun pillage. De même, les principaux sites ont été et demeurent bien protégés », relève Vincent Michel.

Les autorités et le Département des antiquités reçoivent actuellement un soutien de plusieurs organisations non gouvernementales – dont l’Unesco –, d’universités et de missions archéologiques étrangères. « Ce soutien permet la mise en place de programmes de formation pour la protection du patrimoine menacé, la conservation, la constitution des inventaires, l’élaboration d’un plan de management des sites. Il doit permettre aussi de renforcer la législation en matière de construction, et développer une politique d’éducation, de sensibilisation et de réappropriation du patrimoine et de l’histoire par la population », explique Hafed Walda, conseiller culturel auprès de la Délégation permanente de la Libye à l’Unesco. Un soutien d’autant plus précieux que le départ du pays des missions archéologiques étrangères, une première fois pendant les combats de 2011, puis à nouveau depuis 2014, a privé l’archéologie libyenne de moyens adaptés. « D’un coup, tout est retombé sur les épaules du Département des antiquités, qui avait des ressources très limitées. Les restaurations et les fouilles ont été suspendues. Et les produits nécessaires pour la conservation n’ont plus pu être importés », regrette Mohamed Fallos.

Car aujourd’hui, la plus grande crainte du Département des antiquités concerne la conservation des sites. « Les sites de Leptis Magna et de Sabratha ne cessent de se dégrader, à cause du vent, de l’humidité de la chaleur », s’inquiètent Ezzedin al Feghi, conservateur de Leptis Magna et Mohamed Abuojaulah, conservateur de Sabratha. « Sabratha est de plus en plus envahie par la végétation. Pourtant, le nombre de visiteurs libyens ne cesse d’augmenter depuis 2011 ! », observe ce dernier.

En effet, depuis que les armes ont mis paradoxalement le pays à feu et à sang, « les Libyens s’intéressent de plus en plus à leur patrimoine, ils vont visiter les sites et se mobilisent pour les préserver », observe l’ancien directeur du Musée national de Tripoli Mohamed Fakroun. « La communauté régionale, très présente pour aider dans la protection des sites, organise régulièrement des campagnes de nettoyage et des récoltes de fonds », observe Mohamed Abuojaulah.

À côté des programmes lancés par l’Unesco et diverses missions archéologiques étrangères, la Mission archéologique française de Libye a été à l’initiative de programmes de formation au profit des cadres du Département des antiquités, notamment fin 2017 en faisant accueillir ces derniers à l’Institut national de recherches archéologiques préventives pour l’archéologie préventive, au Musée d’Arles antique pour la restauration des mosaïques, au Louvre et à l’Institut national du patrimoine pour la gestion muséale et la conservation préventive, et plus récemment, en mai 2018 chez la start-up Iconem pour l’usage des nouvelles technologies appliquées au patrimoine. À eux, ensuite, de passer le flambeau dans leur pays, l’idée étant de former des formateurs.

La difficile lutte contre le trafic illicite des objets libyens  

Pillage. Plus de 7 000 pièces anciennes découvertes en Cyrénaïque au XXe siècle, déposées par le Département des antiquités dans le coffre-fort d’une banque à Benghazi depuis 1961, furent volées en 2011. Le vol de ce trésor, d’une rare ampleur dans l’histoire de l’archéologie, « un crime organisé », commente Mohamed Fallos, directeur du Département des antiquités en Libye, témoigne du fléau des pillages, engendré par l’effondrement de l’autorité de l’État. Si l’ampleur du trafic et des fouilles illégales reste difficile à mesurer, « il s’agit d’une manne financière facile, dans un climat d’impunité », regrette l’archéologue Vincent Michel, expert auprès des douanes et de la police, qui a coordonné la liste rouge d’objets libyens susceptibles de faire l’objet d’un trafic de l’Icom (The International Council of Museums), dont l’un des programmes prioritaires est la lutte contre le commerce illicite des biens culturels. Or, il est extrêmement difficile d’identifier les objets interceptés par la police provenant de Libye. « Sans contexte, il est difficile de déterminer si un objet provient de Libye, hormis pour quelques pièces typiques », explique Vincent Michel. Ainsi, sur les 39 types d’objets présentés sur la liste rouge de l’Icom, seuls cinq, comme les bustes de divinités grecques fabriqués exclusivement pour la Cyrénaïque ou les portraits funéraires d’époque romaine sont typiquement libyens. Les autres se retrouvent partout dans le bassin méditerranéen, ce qui rend leur identification presque impossible. Pour lutter contre l’hémorragie du patrimoine, des campagnes de sensibilisation sont menées depuis 2011 auprès de la population. Avec succès : les restitutions d’objets archéologiques au Département des antiquités sont de plus en plus nombreuses. M. Z.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°512 du 30 novembre 2018, avec le titre suivant : Le patrimoine archéologique libyen, entre oubli et vandalisme

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