La Russie en quête d’elle-même

L'ŒIL

Le 1 octobre 2005

Comme l’indique le titre de l’exposition du musée d’Orsay, l’art russe, dans la seconde moitié du XIXe siècle, est déterminé par une quête d’identité nationale qui conditionne toutes les disciplines artistiques, et prépare l’émergence des grandes avant-gardes au début du siècle suivant.

Depuis le XVIIe siècle, la Russie avait adopté les modèles artistiques occidentaux, italiens et surtout français. Ces modèles importés conditionnaient l’existence d’un art de cour, aristocratique, ou académique, sans aucun lien avec la réalité sociale du pays.
Le besoin de redéfinir un espace culturel spécifiquement russe se manifeste d’abord, dans les années 1860, à travers la peinture de paysage. Suivant l’exemple des écrivains, les artistes abandonnent le paysage idéalisé ou italianisant pour se livrer à l’exploration du milieu naturel russe, dans son rapport avec la vie des paysans, leurs coutumes, le folklore. Jusqu’à la fin du siècle, ce genre connaît un magnifique développement, grâce à des peintres tels que Arkhip Kouindji, Adolph Lévitan ou Mikhail Nesterov (ill. 2). Routes s’étirant à perte de vue sous un ciel immense, vastes forêts, steppes, villages ou masures blottis dans la neige, sous leurs pinceaux le paysage devient une des expressions privilégiées de l’âme russe.

La révolte des 14
Au XIXe siècle, en Russie plus qu’ailleurs, la littérature exerce une influence immense. Elle est au cœur de l’activité intellectuelle et de la réflexion sociale, et elle infléchit profondément les directions artistiques. Comme l’écrivait le philosophe Alexandre Herzen, « pour un peuple privé de libertés sociales, la littérature est la seule plate-forme d’où peuvent jaillir les cris de sa conscience indignée ». De Tourgueniev à Tolstoï, la plupart des écrivains se penchent sur l’état de misère et d’oppression dans lequel est maintenu le peuple russe au sein d’une société aux structures quasi féodales. La propagation des idées démocratiques aboutit à l’abolition du servage en 1861, et incite les artistes à s’affranchir du système académique. En 1863 a lieu la « révolte des 14 » : un groupe de jeunes artistes refuse les sujets de concours imposés par l’Académie et réclame des sujets russes contemporains.
Cet événement est à l’origine de la formation, en 1870, d’une Société des artistes des expositions itinérantes, que l’on appellera le groupe des Ambulants. Ces artistes imaginent de faire circuler leurs expositions à travers villes et villages, afin de familiariser un public élargi aux derniers développements de l’art, de contribuer à l’éducation des populations et de lutter en faveur des réformes sociales.

Les Ambulants
Les Ambulants privilégient la peinture d’histoire (y compris contemporaine : c’est sous cette catégorie qu’il faut ranger leurs scènes de genre chargées de significations sociales), le paysage et le portrait ; ils magnifient les types populaires et les héros modernes (écrivains, penseurs) s’étant illustré dans la lutte pour le progrès social. Réalisme, populisme et conscience nationale sont les grands axes du programme de cette société qui réunit la plupart des grands peintres de l’époque, comme Vassili Perov, Ivan Kramskoy et Nikolaï Gay, les fondateurs, Konstantin Savitski, Nicolaï Yarotchenko ou Ilya Répine. Leur esthétique est foncièrement réaliste. Virulent, minutieux – sans exclure le brio de la facture –, visant à l’effet d’immédiateté, ce réalisme exprime la volonté de traduire au plus près la réalité des faits et des êtres, en les saisissant « de l’intérieur », à l’exemple de la littérature. Il se charge ainsi de suggestions psychologiques qui pèsent souvent bien lourd sur la peinture, mais qui caractérisent aussi des exemples magistraux tels que le fameux Pierre Ier interrogeant le tsarévitch de Gay, ou Ils ne l’attendaient pas de Répine (ill. 3).
Ce réalisme s’applique à tous les sujets, qu’il s’agisse de portraits, de faits historiques russes anciens ou modernes, de thèmes religieux. La figure du Christ, souvent représentée, se charge de résonances contemporaines. Le Christ incarne à la fois le grand homme se sacrifiant pour la collectivité, le révolutionnaire persécuté ou l’ami du peuple. Dans leur désir de rendre tangible la réalité représentée, certains artistes produisent des images presque insoutenables lorsqu’ils évoquent la souffrance. Le but avoué de Nikolaï Gay, dans sa Crucifixion, était du reste de mettre le spectateur en situation de ressentir dans sa conscience l’atroce douleur du supplicié.
L’histoire ancienne et les mythes de la vieille Russie sont revisités avec ce même souci de vérité immédiate donnant l’impression que les choses se passent là devant nous. Les grands tableaux de Vassili Verechtchaguine (ill. 7), Vassili Sourikov ou Ilya Répine font songer aux grandes épopées cinématographiques, et l’on ne pourra plus voir les films d’Eisenstein, ou l’Andreï Roublev de Tarkovski sans songer à ces antécédents picturaux.

Le style néorusse
Le retour aux sources nationales se traduit aussi par l’étude, la conservation et la publication du patrimoine ancien. Les Contes populaires russes sont régulièrement réédités de 1855 à 1913. D’importantes collections ethnographiques se constituent puis sont ouvertes au public ; c’est le cas de la collection Trétiakov, à Moscou en 1893, du Musée russe de Saint-Pétersbourg en 1898.
Le retour aux sources, l’historicisme savant ou pittoresque, marquent aussi bien l’architecture et les arts décoratifs que les arts graphiques. Vers la fin du siècle, la redécouverte et l’interprétation de l’art populaire, conjuguées aux influences de la modernité occidentale, déterminent ce qu’on a appelé le mouvement « néorusse », le « Style moderne » ou l’Art nouveau russe.
Deux grands centres de création se constituent : Abramtsevo, près de Moscou, soutenu par l’industriel mécène Savva Mamontov ; et Talachkino, près de Smolensk, sous la houlette de la princesse Maria Ténichéva. Ces centres accueillent des colonies d’artistes, souvent pluridisciplinaires, comme Mikhaïl Vroubel (ill. 6), le plus grand peintre russe de la période. S’inspirant des collections muséales d’art populaire réunies par les mécènes, les artistes créent les modèles d’objets et de mobilier que réalisent les artisans locaux. Les publications et les expositions organisées par la revue Le Monde de l’art contribuent à la diffusion du style « néorusse ».

Inspiration populaire et avant-gardes
L’inspiration populaire se prolonge durant la première décennie du xxe siècle, à travers le néo-primitivisme des peintres Natalia Gontcharova, Mikhail Larionov et Kasimir Malévitch, et les sculpteurs sur bois en taille directe Golubkina ou Konenkov. Larionov et Gontcharova, désireux de se démarquer des modèles français (Gauguin, Cézanne, les fauves, le cubisme), fondent en 1912 la « Queue de l’âne », mouvement qui exalte l’héritage national. Dans ses tableaux, Gontcharova s’inspire des broderies paysannes et des loubok, gravures populaires aux formes rudimentaires (ill. 9). Entre 1909 et 1912, Kasimir Malévitch adopte à son tour cette inspiration néoprimitiviste, avant de se tourner vers l’art religieux et la tradition spirituelle, et d’abandonner la figuration. Mais les thèmes d’inspiration nationale ne sont pas moins présents chez Pavel Filonov, Marc Chagall ou le Kandinsky des années 1900-1910. L’émergence des avant-gardes est donc étroitement liée à la quête d’identité qui avait guidé l’art russe pendant un demi-siècle. Mais il ne faut pas oublier ce que ces avant-gardes doivent aux exemples de la modernité occidentale, ni la dimension universelle qu’elles assigneront désormais à la création artistique.

L'exposition

« L’Art russe dans la seconde moitié du XIXe siècle : en quête d’identité » a lieu du 20 septembre au 8 janvier 2006, tous les jours sauf le lundi de 10 h à 18 h, le jeudi jusqu’à 21 h 45, le dimanche de 9 h à 18 h (ouvert le 11 novembre). Tarifs : plein 7,5 et réduit 5,5 euros (le dimanche à partir de 16 h 15, le jeudi à partir de 20 h). PARIS, musée d’Orsay, 62 rue de Lille, VIIe, tél. 01 40 49 48 14, www.musee-orsay.fr « Mélange russe » présente, du 15 septembre au 23 octobre, du lundi au vendredi de 10 h à 13 h, les dessins, estampes et lettres russes de la collection Frits Lugt. PARIS, Institut néerlandais, 121 rue de Lille, VIIe, tél. 01 53 59 12 40.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°573 du 1 octobre 2005, avec le titre suivant : La Russie en quête d’elle-même

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