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Le mandat du président-directeur du Musée du Louvre se termine le 1er avril et, sauf énorme surprise, il devrait être renouvelé.

Jean-Luc Martinez, le patron du Louvre, fait le bilan de son mandat

« Le désir de Louvre n’a jamais été aussi fort, en France comme à l’étranger »

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 5 avril 2018 - 2201 mots

PARIS

À l’heure de son renouvellement, le président-directeur du « plus beau musée du monde » revient pour Le Journal des Arts sur les multiples chantiers menés de front. Du projet « Pyramide » au Louvre Abou Dhabi, en passant par les réserves du Louvre à Liévin, ce spécialiste de l’archéologie grecque n’a pas chômé.

Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre.
Jean-Luc Martinez, président-directeur du musée du Louvre.
Photo Florence Brochoire
©Musée du Louvre

Agrégé d’histoire, Jean-Luc Martinez (55 ans) a enseigné quelque temps dans le secondaire avant de rejoindre l’École française d’Athènes, puis Le Louvre en tant que conservateur en chef du patrimoine. En 2007 il devient directeur du département Antiquités grecques, étrusques et romaines. Et en 2013, François Hollande le nomme à la tête de l’établissement public.

Quelles ont été les plus grandes surprises à votre arrivée il y a cinq ans ?

Venant de l’interne, je connaissais bien le musée, mais du point de vue de la conservation. Je sous-évaluais l’importance des autres métiers, par exemple la surveillance. Mais ce qui m’a le plus surpris, c’est l’état de conservation du bâtiment ; le Grand Louvre a certes fait entrer le musée dans le XXIe siècle, mais cela date maintenant de trente ans. Les infrastructures deviennent naturellement obsolètes avec le temps, des ascenseurs aux monte-charges en passant par l’électricité, la lumière, la climatisation. J’ai aussi pris la réelle mesure de l’étendue du domaine, de la place de la Concorde à Saint-Germain-l’Auxerrois, c’est immense.

Vous aimez mettre en avant le taux de satisfaction des visiteurs, mais celui-ci frôle les 95 % depuis au moins une décennie. Est-il vraiment pertinent ?

Vous avez raison, cet indicateur n’a peut-être pas tout le sens qu’on veut lui donner, il est vrai que l’apport culturel est tel que les visiteurs ne peuvent qu’être satisfaits. Mais il y a des signes, par exemple l’indicateur sur le confort de visite commençait à se dégrader. Et puis l’expérience directe montre bien qu’on frôlait la saturation. Avec la réorganisation des structures d’accueil, nous avons grandement amélioré la fluidité et diminué les temps d’attente qui sont de l’ordre de 30 à 45 minutes, alors que dans le même temps nous avons dû renforcer les contrôles de sécurité.

N’y a-t-il pas également un problème d’orientation ?

Le lieu est très complexe : 800 ans de strates architecturales, 38 000 œuvres exposées et plus de 8 millions de visiteurs. On a déjà rénové les structures d’accueil, la billetterie est plus visible, il n’y a plus qu’une seule bagagerie, on a multiplié les toilettes. Il faut maintenant améliorer l’aide à la circulation. Plus de 22 800 m2 ont été rénovés depuis 2014 : 38 000 cartels sont actuellement revus et traduits, l’accrochage est repensé, les œuvres bichonnées, les murs repeints. C’est le plus grand réaménagement mené en si peu de temps depuis le Grand Louvre. On a changé la signalétique en mettant les images des salles et des œuvres plutôt que du texte, pour s’adapter aux visiteurs chinois, russes ou coréens qui ne lisent pas notre alphabet. On a également développé une application téléchargeable gratuite qui s’appelle « Le Louvre, ma visite » et installé le wi-fi qu’il n’y avait pas il y a cinq ans. Nous souhaitons développer une deuxième phase du projet, en créant, à l’intérieur du palais, des endroits où on peut s’asseoir et prendre du temps pour s’orienter. Il y a plusieurs espaces au sein des collections (devant l’entrée des départements des objets d’art, devant les peintures au deuxième étage…), où l’on peut apporter des informations pour se repérer dans le palais. On démarre l’an prochain et on vise une mise en place dans deux ou trois ans.

Vous tenez beaucoup à la Petite galerie, ne pensez-vous pas que ce lieu souffre d’un problème de ciblage de son public ?

J’assume la part d’expérimentation de cet espace de 150 m2 . Il s’agit de tester des principes de médiation qu’on ne peut pas développer sur l’ensemble des collections permanentes. Une part importante des visiteurs est peu familière des œuvres du Louvre. Le but de la Petite galerie est de les initier à l’histoire de l’art. Le public cible est très large, peut-être trop. On a voulu atteindre à la fois les familles françaises et étrangères, les groupes scolaires et les groupes du champ social etc. Certains disent que c’est trop petit, trop élitiste, d’autres ne comprennent pas le choix des œuvres, d’autres encore détestent la médiation. Nous devons continuer à affiner ce programme, mais en même temps, quel autre grand musée de la taille du Musée du Louvre porte un tel projet qui rassemble 300 000 visiteurs par an ?

Qu’est-ce que le « Studio du Louvre » ?

C’est un projet qui se rattache justement à la Petite Galerie. Nous allons réutiliser les anciennes salles de l’Islam – environ 1 100 m2 situés juste en face de la Petite Galerie – pour y installer les ateliers pédagogiques, aujourd’hui disséminés, un espace d’attente pour les parents et des salles de formation pour les enseignants. Nous ferons coïncider les thèmes des ateliers avec la programmation de la Petite Galerie. Nous avons là l’opportunité de bâtir un ensemble cohérent.

Lors de votre nomination, vous étiez très critique à l’égard des expositions dites « blockbuster ». Depuis vous semblez avoir mis de l’eau dans votre vin, non ?

Je ne crois pas avoir été critique sur les blockbusters. Je disais et je dis toujours que notre public, majoritairement, ne vient pas au Musée du Louvre voir des expositions, mais les collections permanentes sur lesquelles se sont construites l’expertise et la réputation du Louvre. Les expositions servent avant tout à mettre en valeur les collections permanentes. Pour autant, elles doivent aussi être le plus populaire possible, si on veut qu’elles soient efficaces, c’est-à-dire qu’elles attirent l’attention sur les collections permanentes. Par exemple, l’exposition Vermeer nous a permis de mettre en valeur la rénovation des salles de peintures flamandes et hollandaises.

Vous voulez capitaliser sur l’identité des collections, mais « le plus beau musée du monde » n’a-t-il pas aussi un devoir d’éducation à l’art d’aujourd’hui ?

Vous avez raison, mais il y a une autre manière que de le faire par le biais des expositions : la programmation de l’auditorium, par exemple, où le cinéma, la musique, la littérature, sont présents. C’est une des clés aussi de la Petite galerie. J’ai essayé d’introduire à chaque fois la relation avec le spectacle vivant, la danse, et cette année le théâtre. S’agissant de la création contemporaine, le Louvre accueille par exemple Eva Jospin, JR, la Fiac dans le jardin des Tuileries…

Les tensions avec le personnel qui devra aller à Liévin (Pas-de-Calais) pour accéder aux réserves sont-elles apaisées ?

Je comprends la difficulté à se projeter dans un centre de conservation qui se trouve à 200 km de Paris, mais c’est une nécessité absolue que de protéger les collections du risque de crue. C’est un changement complet du métier et de la pratique. C’est déjà le cas pour les livres et les archives qu’il faut aller consulter ailleurs qu’au Louvre. La première réponse est la numérisation des collections que nous sommes en train de réaliser. Alors qu’il y a cinq ans il y avait des bases de données différentes, depuis l’année dernière, on dispose d’une seule base de données pour toutes les collections du Musée du Louvre, « Museum Plus » aujourd’hui en test en interne et demain ouverte à tous sur Internet. La deuxième réponse, c’est de créer des réserves de proximité : le département des peintures, par exemple, a besoin de conserver environ 700 tableaux pour modifier rapidement l’accrochage quand il y a un prêt. La troisième réponse, c’est l’organisation du travail dans ce centre qui sera le plus moderne que le Louvre n’ait jamais eu et l’organisation de la vie sur place, comme le logement des personnels et des chercheurs sur lequel nous travaillons actuellement.

Avez-vous rencontré Xavier Bertrand (président des Hauts-de-France) comme il en avait émis le vœu dans ces colonnes et que vous a-t-il demandé concernant le Louvre-Lens ?

D’abord, il faut saluer ce que Xavier Bertrand a dit et fait, c’est-à-dire maintenir la dotation de 10 millions d’euros (sur un budget de 15 millions d’euros) faite par la Région pour ce musée. Je l’ai effectivement rencontré plusieurs fois, il m’a rappelé son attachement à notre autonomie de programmation, mais a souhaité un meilleur équilibre entre les expositions populaires (tous les deux ans) et expositions plus pointues. On lui a proposé deux projets qui ont emporté son adhésion. Une exposition consacrée à Homère, plus exactement à l’Iliade et l’Odyssée dans les arts en général, et une exposition sur Picasso et le Louvre. Il m’a également demandé que l’on maintienne la qualité des œuvres exposées dans la galerie du Temps, voilà pourquoi nous montrons actuellement les « trésors nationaux » et les œuvres d’importance patrimoniale majeure, qui ont été acquises par l’État pour le Musée du Louvre depuis cinq ans. Voilà pourquoi aussi – vous êtes le premier à qui je le dis– Marie Lavandier, directrice du Louvre-Lens, réfléchit à montrer d’autres jalons issus de cultures différentes et provenant d’autres musées.

S’agissant du Louvre Abou Dhabi, quel était l’état des relations avec les Émiriens en 2013, et quelle a été votre contribution pour faire avancer le projet ?

Au moment où j’ai pris mes fonctions en 2013, la construction du bâtiment venait de commencer. Mais la liste des œuvres prêtées et la programmation n’étaient pas arrêtées ; la formation des personnels émiriens n’avait pas commencé ; les salles du Louvre qui devaient prendre le nom de Cheikh Zayed, conformément à l’accord inter-gouvernemental, n’étaient plus disponibles en raison du non-déménagement du centre de restauration à Cergy... Bref, il y avait un certain nombre d’éléments pour lesquels la France n’avait pas honoré ses engagements. Ce n’est pas une critique de ceux qui nous ont précédés, car sans date d’ouverture, ni construction du bâtiment, il était difficile d’avancer.

J’ai renouvelé le conseil scientifique, pris mon bâton de pèlerin et suis allé voir mes collègues des musées et institutions partenaires. Ensemble, nous avons pu établir la liste des prêts et ainsi avancer sur la muséographie. Dès la fin de l’année 2013, après appel à projets, nous avons proposé une programmation des expositions. Nous avons également répondu à une demande importante des autorités émiriennes : transférer l’équipe à Abou Dhabi. Une vingtaine de personnes se sont installées en 2014, et ça a tout changé. Enfin j’ai proposé à nos interlocuteurs de donner le nom d’une « personnalité éminente » aux salles du pavillon de l’Horloge, ce qu’ils ont accepté, en contrepartie d’un versement de 25 millions d’euros, comme stipulé dans l’accord.

Que vont faire les Émiriens du Salvator Mundi de Léonard de Vinci qu’ils ont acheté ?

Le tableau devrait être présenté cette année à Abou Dhabi, nous travaillons à sa mise en scène. Nous souhaiterions le montrer à l’exposition Léonard au Louvre à l’automne 2019. Nous avons par ailleurs proposé de maintenir La Belle Ferronnière à Abou Dhabi, jusqu’à l’ouverture de l’exposition Léonard à Paris. Le Musée du Louvre Abou Dhabi pourrait ainsi présenter momentanément les deux tableaux côté à côté de façon exceptionnelle.

La ministre s’est dite ouverte à prêter La Joconde. À quelles conditions accepteriez-vous ce prêt ?

La Joconde est fragile. Elle est peinte sur un panneau de peuplier qui est fissuré. L’œuvre pourrait être défigurée si cette fissure s’ouvre. Comment une fissure peut s’ouvrir ? S’il y a une vibration. Comment éviter les vibrations ? C’est très difficile. Même dans une caisse spécialement conçue, il y a toujours, au moment du chargement dans le camion, au décollage ou de à l’atterrissage, des chocs qui se transforment en vibrations. Par ailleurs, il n’y pas beaucoup de lieux dans le monde capable de faire passer 25 000 à 40 000 personnes chaque jour devant le tableau (ce que fait le Louvre). Tout pousse donc à ne pas prêter cette œuvre, la laisser au Musée du Louvre. Au point qu’elle ne sera même pas déplacée au sein même du palais pour l’exposition Léonard.

La pyramide du Louvre a été inaugurée en mars 1989. Allez-vous en profiter pour commémorer les 30 ans du Grand Louvre ?

On imagine en effet à la fois une programmation un peu exceptionnelle, mais rien n’est encore arrêté. L’exposition Léonard fait en tout cas partie des festivités.

Quel est votre style de management et en quoi diffère-t-il de celui d’Henri Loyrette ?

Statutairement, tout remonte au président-directeur. J’essaye donc d’être collégial, en créant des instances de dialogue entre les services (réunion de direction hebdomadaire, collège hebdomadaire, commission des acquisitions, commission de la recherche…). J’essaie de donner du temps à l’instruction des dossiers pour prendre une décision éclairée. Traditionnellement, comme le faisait Henri, je m’occupe de tout ce qui concerne la politique internationale et de celle en régions. Mais parce que la rénovation des salles est devenue un enjeu important, je m’occupe plus que lui de tout ce qui touche aux collections et à la médiation afin de l’homogénéiser.

Quel est, selon vous, le plus grand enjeu pour le Louvre, dans les prochaines années ?

Alors que la fréquentation a plus que doublé en trente ans, alors que le Louvre est désormais à Paris, à Lens et à Abou Dhabi, alors que le désir de Louvre n’a jamais été aussi fort, en France comme à l’étranger, le plus grand enjeu, peut-être, c’est d’être à la hauteur des attentes qu’il a suscitées.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°498 du 30 mars 2018, avec le titre suivant : Jean-Luc Martinez « Le désir de Louvre n’a jamais été aussi fort, en France comme à l’étranger »

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