Mercredi 8 juillet 2020

Patrimoine

Syrie

Course contre la montre pour documenter le patrimoine

Par Marie Zawisza · Le Journal des Arts

Le 27 septembre 2016 - 1214 mots

Avant que des pans entiers de l’Histoire ne disparaissent à jamais, à la suite des destructions et pillages, un inventaire documenté des sites menacés, permis par la technologie 3D, se met en place dans le pays.

SYRIE - Des fragments d’objets brisés, des tunnels de 20 mètres forés au bulldozer, de gros trous au sol témoignant des pillages… Le site assyrien de Tell Ajaja, en Syrie, occupé par le groupe État islamique entre 2014 et 2016, offre aujourd’hui un spectacle de désolation.

Certes, les principaux objets exhumés lors des fouilles du site aux XIXe et XXe siècles, conservés dans les musées syriens, ont été mis à l’abri dès le début du conflit syrien. Il n’empêche. Des statues millénaires et des bas-reliefs ont été détruits ou volés et des couches archéologiques entières, qui n’avaient pas encore été étudiées, ont été pulvérisées. « À coups de bulldozers, ces barbares ont brûlé des pages de l’histoire de la Mésopotamie. En quelques mois, ils ont détruit ce qui aurait nécessité près de cinquante ans de fouilles ! », s’est insurgé Maamoun Abdulkarim, à la tête de la Direction générale des antiquités et des musées de Syrie (DGAM), à Damas.

Pourtant, contrairement aux destructions de Palmyre, le saccage de Tell Ajaja a été peu médiatisé. Or, du point de vue des connaissances, si la destruction du temple de Bêl à Palmyre constitue une perte considérable, le site avait pour le moins été étudié. Tel n’est pas le cas de l’ensemble du site assyrien de Tell Ajaja, considéré comme l’un des plus riches de Syrie, et dont le saccage laissera des béances dans l’Histoire elle-même. « On ne retrouvera jamais les archives uniques de son histoire, détruites avant d’avoir été exhumées », déplore l’archéologue et conservatrice du patrimoine au Musée du Louvre Sophie Cluzan, spécialiste du patrimoine syrien et irakien.

Car les destructions des sites de Palmyre, Ninive, Nimroud, savamment mises en scène et exploitées médiatiquement par le groupe État islamique, ne constituent qu’un des aspects de la saignée du patrimoine du Moyen-Orient. En effet, si les sites archéologiques du Moyen-Orient étaient déjà victimes des fouilles illégales avant la déstabilisation et l’embrasement de la région en 2011, les conflits qui ont éclaté à la suite des révolutions arabes ont provoqué l’accélération et l’explosion du phénomène, en constante augmentation depuis une trentaine d’années – les biens culturels constituant aujourd’hui le troisième plus important trafic au monde, derrière la drogue et les armes. Mais ce trafic n’est-il pas un moindre mal face à la destruction pure et simple des pièces, si celles-ci ont une chance d’être un jour saisies sur le marché ? Absolument pas. Car chaque objet exhumé n’a un intérêt archéologique que s’il peut être interprété scientifiquement. « Un site est constitué d’une succession de couches qui racontent une histoire. Chaque couche en est une période ; et à l’intérieur de chacune, les objets, dans les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres, racontent eux-mêmes une histoire. Chaque fois que l’on perd l’un d’eux, on efface une pièce de puzzle, de façon irrémédiable », explique Sophie Cluzan. Ainsi, si l’on peut se réjouir de retrouver un objet intrinsèquement beau, ce dernier n’en restera pas moins muet pour les historiens.

Une surveillance suspendue
Les acteurs de cet effacement du grand puzzle de l’histoire des civilisations ? Non seulement Daech, qui délivre des permis de fouilles illégaux sur les territoires qu’il contrôle, mais aussi tous les acteurs qui participent au conflit… et ce généralement avec la complicité des populations locales. « Avant 2011, les sites, fouillés par des archéologues étrangers, pouvaient être préservés : non seulement ils étaient gardiennés, mais aussi les villageois avaient intérêt à ce que les sites soient protégés et que les fouilles se poursuivent. La présence des équipes étrangères, qui revenaient chaque année, procurait du travail à des familles, et participaient en outre à l’économie locale par leurs besoins en hébergement, nourriture, services… », rappelle Samir Abdulac, président du groupe de travail pour la sauvegarde du patrimoine culturel en Syrie et en Irak, au sein de l’ONG Icomos, qui travaille en  lien avec la DGAM. Or, avec la guerre, la surveillance des sites est devenue impossible, et les archéologues ont dû suspendre leurs missions : les moyens de subsistance qu’en tiraient les populations ont disparu. Certaines se sont alors tournées vers la fouille sauvage des sites archéologiques à proximité desquelles elles vivaient et qu’elles connaissaient bien. « Par exemple, le site d’Apamée a été fouillé de façon quasi industrielle : on observe un trou par mètre carré », décrit Samir Abdulac.

De fait, la déstabilisation du pouvoir central, et a fortiori la guerre, font exploser des pratiques illégales endiguées par le régime en place – même si, souligne l’archéologue Sophie Cluzan, « l’armée syrienne s’installait sur des sites archéologiques avant même 2011, en occasionnant des dégâts considérables dont on ne parlait pas ». Car aux destructions causées par les combats, s’ajoutent celles rendues possibles par l’affaiblissement de l’autorité, comme par la situation humanitaire. Ainsi, au début du conflit syrien, des constructions sauvages ont commencé à pulluler sur des sites protégés. De même, le patrimoine vernaculaire – des maisons anciennes habitées – a souffert de réparations urgentes au béton, ou se sont vues affublées de nouveaux étages en dehors de toute réglementation. Enfin, des familles déplacées se seraient installées dans les villes mortes du nord-ouest de la Syrie, villages de l’Antiquité tardive et de l’époque hellénistique très bien conservés, inscrits au Patrimoine mondial par l’Unesco.

« Anqa », un projet phœnix
Afin de limiter l’impact sur les connaissances historiques des destructions (bombardements, destructions volontaires, dégradations volontaires ou encore fouilles illégales), l’Icomos a mis en place, en collaboration avec la société américaine CyArk, spécialisée dans les technologies 3D appliquées au patrimoine culturel, un programme de formation pour les acteurs du patrimoine syrien. Le nom du projet global, qui vise à documenter les sites avant qu’ils ne soient détruits ou modifiés : « Anqa », mot arabe signifiant le « phœnix », oiseau qui renaît de ses cendres. La start-up Iconem se mobilise également pour établir des relevés 3D du patrimoine syrien menacé ou endommagé, en lien avec les équipes locales de la Direction générale des antiquités. « En rendant possibles des inventaires très précis et rapides, ces technologies permettent de lutter dans l’urgence contre une perte sèche de connaissances », explique son fondateur, Yves Ubelmann – qui vient d’être décoré d’un « bouclier » de la DGAM pour son soutien scientifique et technique. Un projet né avant même le début de la guerre, au cours de missions archéologiques menées au Moyen-Orient, en particulier en Afghanistan. « J’avais constaté que des pans entiers de l’histoire disparaissent à cause de l’urgence des constructions de villes ou d’infrastructures, faute de temps pour tout inventorier, et parfois d’archéologues spécialistes de la période sur place. Je me suis aussi aperçu que des périodes suscitant moins d’intérêt actuellement voyaient leurs sites moins protégés… Enfin, il arrive que des archéologues n’aient pas le temps de publier le résultat de leurs recherches : à leur mort, les connaissances qu’ils avaient acquises disparaissent avec eux », observe Yves Ubelmann. Celui-ci s’est donné pour mission aujourd’hui de constituer une plate-forme en ligne des sites archéologiques menacés, accessible à toute la communauté scientifique. Un barrage contre le néant et l’oubli.

Légendes photos

La Mosquée des Omeyyades, à Damas, en restitution 3D, dans le cadre du projet « Syrian Heritage ». © Iconem/DGAM.
Les ruines de la cité antique de Palmyre. © Photo : Emmanuel Grynszpan.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°464 du 30 septembre 2016, avec le titre suivant : Course contre la montre pour documenter le patrimoine

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