La réplique 3D au secours de palmyre

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 18 avril 2016 - 1362 mots

Imprimantes 3D, drones, scanners HD… Les nouvelles technologies viennent au secours du patrimoine détruit ou en péril. Un sujet éthique, sinon philosophique.

Mardi 19 avril, l’arc de triomphe de Palmyre renaît de ses cendres. Le monument de l’antique cité syrienne a été cloné à Londres, sur Trafalgar Square. La réplique grandeur nature de l’édifice détruit par Daesh a été réalisée par l’Institute for Digital Archaeology (Ida). Cette opération, assortie d’une série d’événements, est présentée à l’occasion de la Semaine du patrimoine mondial. Elle affiche une vocation militante, celle d’une résistance intellectuelle et scientifique à la barbarie. Pour Roger Michel, directeur de l’Ida, il s’agit « d’offrir une réponse optimiste et constructive aux menaces actuelles » et de « provoquer le dialogue sur l’importance du patrimoine ». La copie du monument bimillénaire a été imprimée en béton avec une imprimante 3D.

Pour récolter les images indispensables à sa fabrication, l’Ida a constitué une base de données des sites menacés au Moyen-Orient et en Afrique. À cet effet, des appareils 3D ont été distribués aux musées, aux militaires et aux ONG. Pour les lieux déjà dévastés, les internautes ayant photographié les sites par le passé ont aussi été sollicités. Leurs clichés ont ensuite été transformés en images 3D grâce à la photogrammétrie, une technique produisant une vision en relief permettant de recréer virtuellement des objets, voire de les dupliquer. Depuis quelques années, le numérique est un instrument incontournable pour l’archéologie, dans le cadre de sondages ou de simulations. L’impact retentissant des récentes destructions en Syrie et en Irak a aussi fait éclore une nouvelle fonction pour le digital : un rôle mémoriel. En quelques mois, ont émergé quantité de projets mettant les technologies de pointe au service de la préservation du patrimoine, ou du moins de sa mémoire.

Le patrimoine en 3D
Le projet Mossoul constitue par exemple un musée virtuel réunissant les artefacts détruits dans le musée de Mossoul et sur des sites irakiens. Basée sur un système participatif, la plate-forme Internet fait appel à tous ceux disposant de clichés de ces objets. La start-up française Iconem, en collaboration avec la Direction générale des antiquités et des musées de Syrie, a lancé un projet ambitieux destiné au grand public autant qu’aux scientifiques. Il propose des cartographies en très haute définition ainsi que des reconstitutions virtuelles de sites endommagés à partir de clichés 3D réalisés par des drones et de nombreux relevés. « Notre technologie garantit que, quoiqu’il arrive, les connaissances archéologiques seront préservées », résume leur site. Ces deux projets de transmission n’ont pas pour finalité de créer des pièces, contrairement à l’Ida. D’ailleurs, l’engouement pour les copies ne va pas sans soulever des débats déontologiques, voire philosophiques. « Si on peut utiliser la 3D pour réintégrer un élément lacunaire dans le cas d’une restauration, on ne peut pas recréer des sites entiers, cela n’aura jamais la même valeur patrimoniale », prévient Nada Al Hassan, chef d’unité États arabes à l’Unesco : « Les reconstitutions ne se substituent jamais à la réalité et il ne faut pas donner l’impression que quand on détruit le patrimoine, on peut le recréer par un tour de magie. » Les répliques ne font pas l’unanimité chez les experts.

La rencontre organisée récemment au Musée du quai Branly sur « Le rôle des archéologues et les moyens technologiques » donnait un aperçu des divergences sur la question. Michel al-Maqdissi, archéologue qui a dirigé la dernière mission de fouilles à Palmyre, s’y montrait sceptique : « À Palmyre, nous ne disposons pas de toute la documentation nécessaire pour envisager une reconstruction. On connaît l’extérieur, mais pas le bâti. » Alors que l’histoire de l’archéologie alterne les périodes de construction et de destruction, recréer intégralement des édifices pulvérisés pourrait être une erreur. « Il faut admettre que c’est une phase de la vie du monument. Quand on ne connaît pas la structure, on risque de fausser les données, de créer autre chose. Si c’est pour élever des blocs de ciment dont on décore l’extérieur, cela n’a pas d’intérêt scientifique. »

Répliquer pour préserver
Lors de la rencontre, l’archéologue avait notamment comme contradicteur Adam Lowe, fondateur de l’atelier Factum Arte, spécialisé dans l’élaboration de fac-similés. En quinze ans d’activité, Lowe a vu considérablement évoluer les techniques : « Les appareils ont fait d’énormes progrès, notamment sur la photogrammétrie. Bientôt, on pourra sans doute également scanner fidèlement les structures. » L’entreprise s’est bâti une solide réputation dans la duplication d’icônes menacées par le tourisme de masse. En 2014, elle installait le fac-similé du tombeau de Toutankhâmon dans la vallée des Rois de Louxor. Comme de nombreux joyaux de l’art pariétal, le tombeau s’était rapidement dégradé à cause de l’afflux de visiteurs, des variations hygrothermiques et de l’incursion d’oxyde de carbone et de polluants ayant un effet délétère sur les peintures murales, comme sur les grottes préhistoriques. Pour réaliser une copie impossible à distinguer de l’original, l’atelier a mis au point des appareils extrêmement sophistiqués. Le site a été scanné, puis répliqué au millimètre près. Une technique comparable à celle utilisée pour la caverne du Pont-d’Arc et Lascaux IV, qui ouvre fin 2016.

Répliquer pour enseigner
Autre point commun à ces projets, un soin particulier a été apporté à l’atmosphère. La lumière, l’acoustique et le ressenti olfactif ont été étudiés pour faire de ces visites une expérience sensible. La médiation y est également omniprésente pour permettre une meilleure compréhension et réduire la frustration. Véritables centres d’interprétation, ces répliques disposent d’espaces pédagogiques racontant l’histoire des sites, les raisons de leur fermeture, et offrant des éléments de contextualisation. « Au début du projet, des visiteurs se plaignaient, il y a eu un changement de mentalité », remarque Lowe. « Beaucoup estiment aujourd’hui que l’expérience est plus complète ici et ils deviennent de fervents défenseurs de la fermeture de l’original. » Après Toutankhâmon, l’atelier s’attaque à d’autres tombes, à commencer par celle de Séthi Ier. Ce projet va plus loin, car il propose d’inverser le cours de l’histoire : outre le fac-similé de la tombe, les peintures et objets prélevés au XIXe siècle et dispersés dans les musées vont être scannés pour intégrer la réplique. Si cette démarche soulève des questions, elle ouvre des perspectives inédites pour quantité de monuments. 
La liste des sites menacés par le tourisme, qui pourraient connaître le même sort, est tristement illimitée. D’inestimables fresques manifestent déjà des signes inquiétants, comme la chapelle des Scrovegni de Giotto à Padoue ou la chapelle Sixtine. Des dispositifs visant à limiter l’incidence du public y sont déjà installés. Padoue n’accueille que vingt-cinq personnes simultanément pour un quart d’heure. En outre, le groupe ne pénètre qu’après avoir séjourné dans un sas aménagé pour stabiliser le microclimat et qui retient une partie des polluants que véhicule le public. Dans la chapelle Sixtine, les autorités n’ont pas voulu limiter l’accès, mais, depuis peu, les visiteurs sont préalablement dépoussiérés et rafraîchis. Un tapis spécial nettoie les chaussures, des bouches d’aspiration captent la poussière et les particules, tandis que la température a été abaissée pour contrôler la chaleur et la transpiration. À terme, si ces différents stratagèmes ne suffisent pas, la création d’une réplique sera certainement le dernier recours pour pérenniser ces irremplaçables trésors de l’humanité. 

Répliquemédiévale au château de Castelnaud

C’est un projet pour le moins atypique qui est inauguré au mois de mai. Avec son atelier, le peintre Pascal Fournigault réalise une peinture médiévale au château de Castelnaud. « Non pas un plagiat ou une copie, mais bien une création », précise-t-il. En adoptant les techniques et l’iconographie du Moyen Âge, il compose une peinture murale à la détrempe de 60 m2, mettant en scène les Neuf Preux. L’objectif est de présenter un cycle complet qui ne soit pas abrasé ou lacunaire, contrairement aux vestiges connus. « Cela ressemblera certainement davantage à ce que voyaient les gens du Moyen Âge que les peintures qui nous sont parvenues, y compris les mieux conservées et restaurées. » En effet, certaines couleurs anciennes sont irrémédiablement perdues, ce qui ne rend plus compte de l’aspect très coloré de cette époque. À travers cette restitution, l’artiste espère susciter une émotion visuelle et faire œuvre de pédagogie sur une période qui souffre encore de solides clichés.

Château de Castelnaud, Castelnaud-la-Chapelle (24), www.castelnaud.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°690 du 1 mai 2016, avec le titre suivant : La réplique 3D au secours de palmyre

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