Dimanche 20 janvier 2019

Conflit - Le patrimoine yéménite ravagé

Le patrimoine yéménite sous les raids saoudiens

La guerre au Yémen, conduite par une coalition dirigée par l’Arabie Saoudite, provoque de nombreuses destructions de son patrimoine. Trois sites classés à l’Unesco ont été touchés

Par Marie Zawisza · Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2016 - 1241 mots

Moins médiatisées que les destructions syriennes, de lourdes pertes provoquées surtout par l’Arabie saoudite affectent aussi le patrimoine culturel du Yemen, qui tente de sauvegarder son héritage.

SANAA (YÉMEN) - Le monde entier a pleuré Palmyre, Hatra, Nimroud. La destruction des maisons-tours du cœur historique de la capitale du Yémen Sanaa ne provoque pas la même vague d’émotion en Occident. « D’après l’Organisation générale des antiquités, musées et manuscrits (GOAMM), 47 sites ont été détruits par la guerre au Yémen », indique l’archéologue du CNRS Lamya Khalidi. Parmi eux, trois sites sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco, sur quatre au total au Yémen : Sanaa donc, Zadib, capitale du Yémen du XIIIe au XVe siècle, et Shibam, surnommée « Manhattan du désert » en raison de ses gratte-ciel construits au XVIe siècle.

Les raisons de cette indifférence occidentale ? « Traditionnellement, les rapports entre la France et le Yémen sont moins forts qu’avec la Syrie. Par ailleurs, le patrimoine yéménite n’évoque pas l’Antiquité classique, comme Palmyre… », suppose Samir Abdulac, vice président du comité international des villes et villages historiques de l’Icomos (Conseil international des monuments et des sites). Mais les causes de ce silence sont sans doute aussi politiques. Car depuis mars 2015, c’est une coalition dirigée par l’Arabie saoudite, alliée et partenaire de l’Occident, qui mène d’intenses raids aériens sur le pays pour pourchasser les milices chiites houthistes, soutenues par l’Iran et par l’ancien président Ali Abdallah Saleh. Une guerre aérienne doublée d’un blocus qui place aujourd’hui le Yémen à la veille d’une catastrophe humanitaire – les réserves alimentaires de ce pays qui compte déjà 5 000 tués étant presque épuisées –, et s’accompagne, donc, de la destruction de son héritage historique et culturel…

L’Arabie saoudite principale responsable
Or, la situation est d’autant plus complexe que la destruction de ce patrimoine millénaire n’apparaît pas seulement comme un dommage collatéral du conflit. Les groupes intégristes liés à Al Qaeda et Daesh, qui profitent du chaos pour prendre de l’ampleur, contrôlent en effet actuellement un territoire centré sur le port de Mukalla, au sud-est du pays. Là, ils font disparaître sanctuaires et tombes de saints musulmans – « tout ce qui est célébration physique de la mémoire d’une personne est à éradiquer selon leur idéologie », indique Samir Abdulac. À ceci, s’ajoutent des destructions liées aux combats et attentats : Al Qaeda a ainsi causé d’importants dommages à la ville historique de Shibam et Daesh à la mosquée de Qubat al Mahdi, dans la vieille ville de Sanaa, au cours d’un attentat suicide perpétré en juin 2015.

Cependant, la majorité des destructions semble causée par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite. « Elle a été pourtant informée dès le début de la guerre des sites à éviter, dont l’Unesco leur a fourni les coordonnées », informe Anna Paolini, directrice du bureau de l’Unesco à Doha, représentant les États arabes du Golfe et le Yémen. Pourquoi donc ne pas les avoir évités ? Certains sites peuvent certes revêtir un intérêt militaire stratégique pour les Houthis – comme la forteresse médiévale d’Al Qahera, à Taez située au sud-ouest du pays au cœur des hauts plateaux, détruite en juin dernier. « Et en temps de guerre, les militaires hélas ne regardent pas la valeur patrimoniale d’un site s’ils estiment devoir le bombarder », regrette Samir Abdulac. D’autres, cependant, pourraient ne pas avoir été directement visés, mais avoir été victimes de dommages collatéraux. Ainsi, le site antique de Baraqish dont le temple et les murailles, tout juste restaurés, ont été détruits par un raid. « La coalition avait visé un campement d’archéologues – heureusement sans personne à l’intérieur. Sans doute imaginait-elle qu’il abritait des armements… », rapporte Anna Paolini. « Même si dans ce contexte de guerre, l’Arabie saoudite ne justifie pas ses frappes », poursuit-elle.

Certains experts soupçonnent ainsi l’Arabie saoudite de cibler précisément le patrimoine yéménite. À titre d’exemple, l’archéologue Lamya Khalidi cite le barrage de Marib, ancienne capitale du Royaume de Saba, construit au VIIIe siècle av. J.-C. et site antique majeur de la péninsule arabique, presque entièrement pulvérisé. « Il se trouve dans une zone désertique. Ceux qui connaissent comme moi le Yémen savent qu’il ne peut avoir aucun intérêt stratégique, et qu’on ne peut rien y cacher. L’Arabie saoudite avait les coordonnées de ce site, qui ne peut être frappé par hasard », avance-t-elle. De même pour le Musée national de Dhamar, qui abritait 12 000 pièces archéologiques, pulvérisé au mois de mai… dont certains arguent que des armes pouvaient y avoir été cachées. « Le personnel du GOAMM, avec qui j’ai travaillé pendant longtemps, contrôlait l’accès au musée. Il y avait un gardien 24 heures sur 24 heures. Comment des armes auraient-elles pu y avoir été entreposées ? », dénonce Lamya Khalidi. Une destruction idéologique, donc en résonance avec les crimes des islamistes en Irak et en Syrie.

Des premières mesures d’urgence
Pourtant, dans cette guerre d’une violence extrême, les Yéménites, très attachés à leur patrimoine – les maisons de la vieille ville de Sanaa, dont certaines sont vieilles de 500 ans, sont toujours habitées – tentent, avec l’aide des organisations non gouvernementales comme l’Unesco, l’Icom et l’Icomos, de s’organiser pour restaurer et protéger ce qui peut l’être. C’est ainsi que l’Organisation générale pour la préservation des sites historiques au Yémen (GOPHCY) a monté un dossier afin d’obtenir un fonds de 4,3 millions de dollars – seulement – pour restaurer 113 maisons touchées par les bombardements l’été dernier. Avant le début de la guerre, toutes les maisons historiques avaient été inventoriées avec l’Unesco. « Nous avons aujourd’hui tout le savoir-faire pour les reconstruire à l’identique. Seuls nous manquent les fonds », s’émeut au téléphone depuis Sanaa le directeur du GOPHCY, Nagi Thawabeh. « Si nous attendons, les dégâts seront irrémédiables. Les Yéménites, privés de toit, ne tarderont pas à reconstruire ces habitations de façon sauvage, en utilisant du béton », explique-t-il.

Le GOAMM et le GOPHCY, avec le soutien des organisations internationales, s’appliquent en effet à préserver autant que possible les sites menacés. « Nous avons créé une application mobile pour dresser des états des lieux d’urgence et dispensé des formations dans ce sens aux Yéménites », explique Anna Paolini, de l’Unesco. Ces gestes de « premier secours » et de diagnostic permettent de ne pas aggraver les dommages, et préserver ce qui peut l’être, par exemple en prenant des photos utiles et en mettant à l’abri des décors architecturaux. Mais ils ont pour but, surtout, de préparer des bases de données pour la reconstruction après conflit – si l’étendue des dommages n’est pas trop importante et que cette dernière est possible. Par ailleurs, certains musées particulièrement vulnérables ont pu mettre leurs collections à l’abri. Le Musée de Dhamar n’avait pu le faire. « Mais l’inventaire de ses collections a permis de retrouver dans les décombres et reconstituer environ 700 objets », confie Anna Paolini.

Enfin, Nagi Thawabeh espère que la négociation, grâce à des intermédiaires, avec les différentes parties du conflit permettra de préserver le patrimoine. « Après le premier bombardement de la vieille ville de Sanaa, les Saoudiens avaient promis de ne pas recommencer. Ils ont bombardé la ville à nouveau. Mais depuis plusieurs semaines, il n’y pas eu de nouvelles destructions dans la vieille ville. J’espère que cette accalmie se poursuivra. » Dans le cas contraire, on peut craindre que les conflits armés au Moyen-Orient rasent tôt ou tard la mémoire millénaire de cette région du monde.

Légende photo

La ville de Shibam, au Yemen, et son architecture de hautes tours. © Photo : Jialiang Gao.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°448 du 8 janvier 2016, avec le titre suivant : Le patrimoine yéménite sous les raids saoudiens

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