Galerie - Foire

ENTRETIEN

Stéphane Corréard : « Le Covid-19 a permis à tout le monde de remettre les pieds sur terre »

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 9 octobre 2020 - 1890 mots

PARIS

Collectionneur, galeriste, expert, commissaire d’exposition, critique d’art, Stéphane Corréard (52 ans) multiplie les casquettes.

Stéphane Corréard. © Photo Thibaud Robic, 2020
Stéphane Corréard.
© Photo Thibaud Robic, 2020

Il a également créé le salon Galeristes au Carreau du Temple à l’automne 2016 qui fêtera, du 22 au 25 octobre, sa 5e édition.

Lorsque vous avez lancé Galeristes, vous avez insisté sur votre volonté d’en faire une foire de proximité. Le Covid-19 ne vous donne-t-il pas raison aujourd’hui ?

Le chef Yves Camdeborde me disait récemment être très content de ne pas avoir ouvert il y a quelques années un restaurant à New York ou à Tokyo, comme Alain Ducasse le lui avait proposé. Il précisait que la clientèle étrangère n’était pour lui qu’un apport et qu’il était surtout heureux d’avoir des clients fidèles qui reviennent régulièrement. Il a fait ce choix parce qu’il y croit, il se considère lui-même comme un aubergiste qui aime cuisiner pour ses habitués, bien les recevoir, parler avec eux. Je m’inscris complètement dans cette façon de voir les choses.

De la même manière, je n’ai pas créé Galeristes parce que je pensais qu’il allait y avoir une catastrophe mondiale, mais parce que je constatais que le système des foires qui s’était énormément développé depuis trente ans, ne faisait pas de bien aux galeries. Et que, paradoxalement, alors que ce système était censé leur permettre de s’internationaliser, et donc de se renforcer, les galeries n’avaient jamais été aussi faibles. En tout cas, en ce qui concerne la part artisanale de la profession, celle qui m’intéresse et que j’aime, à l’opposé de ceux qui ne jurent que par le pseudo-professionnalisme aseptisé et l’échelle industrielle que certains collectionneurs ou autres acteurs cyniques résument par l’expression « grow or go» autrement dit : tu grandis ou tu crèves. Telle est la logique capitalistique de base dans le business ; mais pour moi, l’art ce n’est pas que du business.

Comment définissez-vous cette partie artisanale de la profession que vous évoquez ?

Je suis très attaché à l’échelle humaine de cette profession. Pour moi, un galeriste est quelqu’un qui est présent dans son espace, reçoit ses collectionneurs, est cultivé et sait parler d’art, connaît ses artistes et son public, et fait le lien entre les deux. C’est un passeur. J’ai voulu faire Galeristes à cette échelle et avec ce type de professionnels. J’avais dit à l’époque, au Journal des Arts d’ailleurs, que Galeristes était la seule foire où Gagosian serait refusé, simplement parce que son échelle ne correspond pas à notre concept. Si j’organisais demain le salon de la restauration artisanale, je n’inviterais pas la Sodexo. Or, pour moi, Gagosian, c’est la Sodexo du monde de l’art. Je trouve très bien que cela existe, mais, pour ma part, j’évite d’y manger.

Le propos de Galeristes est également de dire que ce système des foires internationales à grande échelle a largement contribué à chasser le public des galeries. Il y a, en effet, tellement d’événements de ce genre qu’il s’est finalement créé un public de foires qui ne va pas ou plus dans les galeries. Il faut dire aussi qu’il y a beaucoup de galeries et qu’il n’est pas toujours facile de se repérer dans cette jungle.

Est-ce à dire qu’il y a trop de galeries ?

Tout dépend de ce qu’on veut promouvoir comme modèle de galerie. Qu’est-ce qu’une bonne galerie, une galerie qu’on recommanderait à ses amis ?Avec les collectionneurs qui composent le comité de Galeristes, nous nous sommes aperçus qu’un certain nombre de critères, importants pour nous, n’étaient généralement pas pris en compte. Par exemple, une bonne galerie, à nos yeux, est une galerie qui paye ses artistes. Or c’est un point dont personne ne tient compte.

Pendant le confinement, j’ai alerté des gens haut placés sur le fait qu’il y avait de plus en plus d’incidents entre galeries et artistes, et qu’il est compliqué pour les artistes d’aller jusqu’au procès : ils ont la sensation qu’ils vont ruiner leur carrière, qu’ils se battent contre des moulins à vent, souvent ils n’ont pas les moyens de se faire assister, etc.

Quand le Cnap, récemment, a fait ses achats exceptionnels pour soutenir les galeries, il a posé comme condition que les galeries règlent rapidement les artistes. Cela paraît loufoque de le stipuler tant cela devrait être évident. Mais, en réalité, que les galeries payent ou non les artistes, tout le monde s’en fout. Moi pas, et beaucoup de collectionneurs non plus. Parce qu’un collectionneur qui achète à un artiste vivant, c’est aussi pour le soutenir et l’aider à continuer à travailler. On sait tous qu’il y a des galeries qui, de façon récurrente, ont des comportements inadmissibles. Mais ne figurent-elles pas toujours en bonne place dans les foires, ne leur donne-t-on pas quand même la légion d’honneur, ne continue-t-on pas à leur faire des achats publics ? Si, et cela encourage des comportements, certes marginaux, mais qui sont délétères.

Pour vous, les galeries doivent privilégier un commerce de proximité…

J’ai toujours été frappé par le fait que les galeries sont, à ma connaissance, les plus petites entités économiques qui prétendent d’emblée s’exporter à l’échelle mondiale. Normalement, lorsqu’on a une entreprise, on renforce d’abord son business local avant d’essayer de le développer sur la scène internationale. Avec les galeries, pas du tout. On ouvre une galerie, on n’a pas de salariés, tout juste des stagiaires et on commence à aller faire des foires au Mexique ou en Turquie, en espérant essaimer dans le monde entier. Mais ces galeries n’ont ni la taille critique, ni les moyens financiers, ni l’équipe qui leur permettraient d’agir à l’échelle mondiale.

Je trouve de ce point de vue que le Covid-19 a justement permis à tout le monde de se ressourcer et de remettre les pieds sur terre. Même les plus gros acteurs mondiaux disent qu’ils vont faire moins de foires, que de toute façon il y en aura moins, peut-être deux ou trois très importantes qui seront des foires internationales et auront vocation à n’accueillir que les galeries industrielles. C’est très bien, cela ressemble au Salon de l’automobile à Genève, et il en faut. Ensuite, il y aura des foires locales pour des galeries locales qui ont vocation à renforcer leur implantation locale.

Des études récentes ont montré que la plupart des galeries font 80 % de leur chiffre d’affaires avec moins de dix clients qui viennent parfois toutes les semaines à la galerie. C’est vraiment cette clientèle-là, celle qui suit la programmation de la galerie, celle qui s’intéresse à plusieurs artistes qui effectivement m’importe. Développer cette clientèle de proximité, c’est à mon avis une assurance-vie formidable.

Certains gros galeristes disent pourtant qu’ils font une bonne partie de leur chiffre d’affaires dans les foires…

Tout simplement parce que ces galeristes passent leur temps dans les foires. Comment voulez-vous que ceux qui font une quinzaine de foires par an et ne sont jamais dans leurs galeries puissent y faire du chiffre d’affaires. Ils le font là où ils sont. Mais à quel prix? Quelle est la vraie réalité économique ? Parce que les frais afférents sont aussi exponentiels. Ensuite est-ce que ce chiffre leur permet réellement de se développer, de se pérenniser, de ne pas précariser ses employés, etc. Sans parler de la fragilité qu’il y a à tout miser sur ce mode de fonctionnement. C’est comme pour le vin : le vigneron bordelais qui se met totalement dans les mains du négoce – ce qui serait comparable aux foires d’art – touche effectivement de gros chèques lorsque tout marche bien, qu’il vend 99 % ou 100 % de sa production. Mais ça marche jusqu’au moment où ça ne marche plus, où pour une raison ou une autre, la mode passe ou le millésime est moins bon. C’est aussi ce qui peut arriver à une galerie dès lors qu’on lui refuse l’accès aux grandes foires et qu’on la prive de cette clientèle. Et, dans ces cas-là, mieux vaut avoir ses clients de proximité, fidèles qui vont continuer à vous soutenir.

Pensez-vous que la période que nous venons de vivre va vraiment marquer une rupture ou va-t-on rapidement revenir au monde d’avant ?

Je suis convaincu que c’est une rupture majeure. Pendant le confinement, on a beaucoup lu ou entendu dire que c’était la première fois depuis 1968, la première fois depuis 1945, la première fois depuis 1914, etc. Cela signifie que, dans 100 ans, on dira c’est la première fois depuis 2020, sauf si une catastrophe encore plus grande nous tombe dessus. Je pense que cette période va rester comme un marqueur très fort. Il y a beaucoup de choses qu’on ne pourra plus faire. Ne serait-ce que dans notre domaine : demander de l’argent aujourd’hui à une galerie un an à l’avance pour participer à une foire me paraît impossible, on a bien vu les difficultés que certaines ont eues à se faire rembourser. De même, prévoir pour dans un an ou deux une exposition ou un événement dont le principe repose sur des échanges internationaux, des circulations et regroupements intenses de public semble compliqué. Heureusement, certains comportements qui étaient délirants sont en train d’être abandonnés. Il faut des crises comme celle-ci pour se rendre compte que certaines de nos pratiques sont totalement absurdes et qu’on peut très bien s’en passer. Beaucoup de gens sont en train de réaliser que faire des milliers de kilomètres pour aller à Hong Kong ou Miami pour voir les mêmes œuvres, avec les mêmes gens, n’a pas de sens, d’autant qu’on ne connaît pas la moitié des bonnes galeries qui sont dans notre propre ville.

Ce qui me surprend, c’est qu’on n’y ait pas pensé avant. Quel est l’intérêt de ce monde de l’art qui s’est trop internationalisé avec des œuvres – et tout le monde le sait et en souffre – interchangeables d’un bout à l’autre de la planète. Quel est l’intérêt pour tous ceux qui gravitent autour de ces foires, assistants de galeries, régisseurs, art advisors [conseillers artistiques] etc., de se déplacer toute l’année, sans voir ni le jour ni la ville où ils sont.

Justement que pensez-vous des art advisors ?

Autrefois, les vrais galeristes faisaient eux-mêmes ce travail d’art advisor. Derrière chaque grand collectionneur, il y avait un grand marchand qui le conseillait non seulement sur ses propres artistes, mais même au-delà de sa propre galerie. Il arrivait même que ce marchand aille choisir et négocier des pièces chez d’autres confrères pour ses collectionneurs. Maintenant, comme beaucoup d’entre eux ne sont plus dans leur galerie, il se sont fait déposséder de cela. Ils sont considérés, dans l’imaginaire global, comme des épiciers qui, à la limite, n’ont même pas de point de vue sur les œuvres qu’ils montrent. Alors évidemment, les art advisors se sont engouffrés dans ce créneau abandonné par les galeristes qui, eux-mêmes, se sont laissés entraîner par cette spirale chronophage qui les voit tourner de foires en foires. Cela me fait penser à la différence qui existe entre Alain Ducasse qui n’a pas dû toucher une casserole depuis longtemps et Alain Passard qui est dans son restaurant tous les jours. Ils génèrent deux types de clients, ceux qui aiment le style palace, froid, impeccable qui vont chez le premier et ceux qui aiment une cuisine incarnée, faite par le chef, qu’il apporte jusque dans la salle et qui, eux, vont chez le second. Je pense que les gens qui aiment Ducasse apprécient Gagosian et ceux qui aiment Passard préfèrent Galeristes.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°552 du 2 octobre 2020, avec le titre suivant : Stéphane Corréard « Le Covid-19 a permis à tout le monde de remettre les pieds sur terre »

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