Vendredi 3 décembre 2021

Galerie

Lettre ouverte de Georges-Philippe Vallois à Stéphane Corréard

Par Georges-Philippe Vallois · lejournaldesarts.fr

Le 15 octobre 2020 - 1307 mots

PARIS

L’ancien président du Comité des galeries répond aux interpellations de l’organisateur de la foire « Galeristes » dans Le Journal des Arts.

Georges-Philippe Vallois © Photo Olivier Marty, 2016
Georges-Philippe Vallois
© Photo Olivier Marty, 2016

Cher Stéphane,

Nous partageons un certain nombre de points de vue.

J’ai présidé aux destinées du Comité Professionnel des Galeries d’Art pendant huit ans (2011/2019) ; à ce titre, et avec le précieux concours du conseil de direction, nous avons ardemment défendu les intérêts des galeries françaises, grandes et petites et réorienté la politique du comité en direction de la défense des artistes qui me semblait indissociable de celles de leurs représentants. Nous avons également fait procéder à de nombreuses études afin d’étayer nos points de vue…. Et c’est pour cette raison que, sans entrer dans tous les détails, j’aimerais rebondir sur quelques points de ton entretien.

Tu reviens tout d’abord sur ton antienne préférée, l’opposition entre un galeriste « artisanal » qui serait cultivé et saurait recevoir et un galeriste multinational qui conjuguerait absence d’accueil et inculture. Je m’oppose à cette vision qui pousse jusqu’à la caricature la dichotomie entre confrères. 

Que sont la plupart des galeristes internationaux ? Des artisans qui ont réussi dans la direction qu’ils avaient choisie. Les objectifs divergent pour chacun d’entre nous mais aucun modèle ne peut être condamné. J’ai eu pour ma part l’occasion de travailler avec un certain nombre d’artistes représentés par ces grandes galeries : ces derniers ont souvent loué le soutien et la fidélité qui leur étaient témoignées. Contrairement à toi, je n’en tire cependant aucune généralité. Quant à la corrélation entre la culture des galeristes et leur chiffre d’affaires, je te laisse la responsabilité de cette affirmation qui ne me paraît s’appuyer sur aucun fait tangible. 

Quant à l’accueil, peut-on sérieusement affirmer que le caractère artisanal d’une galerie garantisse chaleur et disponibilité ? Tu connais bien évidemment la réponse tout autant que moi. Je ne pense pas que le manichéisme de ta position soit ici pertinent.

Dans la troisième question habilement posée par Henri-François Debailleux, « est-ce qu’il y a trop de galeries ? », tu t’ériges en démiurge de la transparence et de l’honnêteté : « Une bonne galerie est une galerie qui paye ses artistes. Or c’est un point dont personne ne tient compte ».

Relis, s’il te plaît, le code de déontologie du CPGA (dont tu es membre) totalement renouvelé il y a cinq ans où il est clairement mentionné : « Le galeriste s’engage à payer l’artiste dès l’encaissement effectif du paiement de l’œuvre et à tenir des comptes annuels ». 

Je pense que tu devrais aussi être attentif au modèle de contrat que nous avons proposé, lequel associe avocats spécialisés dans la défense des artistes et des galeristes afin de parvenir à un modèle équilibré.

Enfin, la rédaction de la charte de la foire de Bâle à laquelle j’ai participé, indique précisément dans son « Art Market Principles and Best Practices » : « When payment is received from a buyer for a consigned work, Exhibitors shall make complete payment to the consignor or the artist in accordance with an agreed payment schedule, including any pre-agreed deductions. »

Nul ne conteste la difficulté pour un artiste de se défendre mais ces outils, conçus par les galeristes eux-mêmes, sont utilisables en justice par des artistes et ils l’ont été. La charte de la foire de Bâle pour sa part permet à un plasticien de s’adresser aux organisateurs et de discréditer un galeriste dont la malhonnêteté serait avérée.
Je m’étonne d’ailleurs de ne trouver nulle trace d’une telle charte dans le règlement de « Galeristes ».

Il est donc faux de dire que personne ne tient compte de l’importance pour les galeries de payer les artistes. J’espère que tu en seras soulagé…

Je m’étonne également de ne jamais te voir évoquer les dérapages de certains artistes qui quittent brutalement leur galerie ou de collectionneurs indélicats qui acquièrent une oeuvre sur une foire et annulent sans raison à la fin de celle-ci en toute impunité. 
Rappelons ici avec force que l’union entre les galeries, les artistes, les collectionneurs, les conservateurs et les critiques devrait demeurer la pierre angulaire et l’une des spécificités majeures du marché de l’art. Quelques cas, quelle qu’en soit l’origine, ne doivent pas devenir l’occasion de stigmatiser un engagement audacieux souvent à haut risque.

Plus étonnant et plus grave est ton avertissement donné à des gens «  haut placés » sur « le fait qu’il y avait de plus en plus d’incidents entre galeries et artistes ».

Il me semble dangereux dans cette période particulièrement délicate pour notre profession d’alerter, sans aucun fondement a priori autre que des discussions spontanées, sur de tels comportements. Au lieu d’affirmer ce qui ne serait réellement quantifiable qu’au travers d’une étude approfondie, il aurait été opportun de s’inquiéter du risque de voir un grand nombre d’enseignes fermer leurs portes avec, parmi d’autres conséquences immédiates et inéluctables, la disparition de la principale source d’approvisionnement de nombreux artistes. 

Aucune loi, aucun règlement n’a jamais empêché les comportements malhonnêtes, mais reconnaissons que les procédures ou les arbitrages sont rares. Il arrive bien sûr que les artistes et les galeristes aient des différends, des attitudes déplacées qu’il importe de condamner sans pour autant en faire une généralité.

Tu évoques également le développement international et l’affirmation selon laquelle les galeries font 80 % de leur chiffre d’affaires avec moins de dix clients. Si cette affirmation est parfois vraie, elle omet un élément majeur. Il est indispensable de renouveler ces « dix clients » qui ne sont pas les mêmes tout au long de la vie d’un galeriste : ils évoluent, changent de regard, visitent de nouveaux lieux qui les séduisent davantage. Le galeriste n’a donc pas d’autres options que de chercher en permanence de nouveaux interlocuteurs, collectionneurs, critiques, conservateurs mais aussi artistes.

À défaut, il se condamne à moyen terme. 

Il est également exact que nombre de foires sont dimensionnées pour un certain type de galeries, qu’elles contribuent à établir des classements injustes où la médiagénie et le marché se substituent souvent à la qualité et à l’authenticité d’un programme. Je suis également préoccupé par cette dérive inquiétante depuis plusieurs années mais nous ne devons pas oublier que ces foires sont aussi l’espace unique où une jeune galerie peut côtoyer une méga-galerie, accumuler contacts et expériences précieux. Cette présence physique participe également d’une spécificité que nous revendiquons pour nos œuvres ; la nécessité de les voir et de les confronter autrement que virtuellement à différents publics.
Quant à la présence essentielle du galeriste dans son espace, même si j’y accorde moi aussi une grande importance, elle sous-estime la professionnalisation des directrices et directeurs qui s’est grandement développée. Ces professionnels ne méritent pas d’être ignorés de la sorte.

Je regrette enfin que n’ait pas été abordée la question de la présence des artistes français en milieu de carrière dans nos institutions.
La diffusion nationale puis internationale est essentielle à la mise en place d’un marché dont les plasticiens français sont trop souvent injustement exclus. De celui-ci dépend la croissance des galeries et des artistes qui ont vocation à transmettre leur message au-delà de nos frontières dans un monde qui ne peut plus se contenter d’admirer son nombril. Travailler en France pour des artistes de la scène hexagonale, c’est, après avoir consolidé un marché local, tenter de s’exporter car, par principe, la diffusion d’un travail de création ne peut être limitée territorialement.

 J’ai beaucoup apprécié en conclusion la modestie de ta métaphore culinaire mais te rappelle tout de même que nos deux Alain (Alain Ducasse et Alain Passard) partagent, outre leur reconnaissance internationale, le coût élevé (et légitime) de leurs additions. Je suis sûr comme tu l’écris « que ceux qui aiment Passard préfèrent « Galeristes » mais je ne doute cependant pas que les amateurs de petits restaurants de quartier seront également les bienvenus sur ta foire que je me réjouis de bientôt visiter.

Bien sincèrement,
 
Georges-Philippe Vallois
 

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