Dimanche 22 septembre 2019

Ventes publiques

Enquête

Les maisons de ventes s’installent dans le Golfe persique

Les maisons de ventes internationales partent à la conquête des futurs collectionneurs des pays du Golfe.

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 21 mai 2013 - 1163 mots

MOYEN-ORIENT

Depuis 2005, avec l’ouverture d’un bureau par Christie’s à Dubaï, les stratégies des grandes maisons de ventes témoignent de la diversité socio-économique des pays du Golfe.

MOYEN-ORIENT - L’histoire est en marche et n’a commencé qu’il y a 8 ans. En 2005, Christie’s ouvre un bureau permanent à Dubaï, devenant ainsi la première maison de ventes internationale à s’implanter dans les monarchies pétrolières. En 2006, elle y organise sa première vacation. La dernière en date (16 et 17 avril) vient de récolter 6,4 millions de dollars. « Nous avons réalisé que des acheteurs qui participaient à notre vente orientaliste une fois par an, disparaissaient après. En organisant des expositions et des ventes caritatives à Dubaï, nous avons constaté que cette région avait un potentiel énorme ! Ça a été le catalyseur. Nous avons donc ouvert un bureau pour nous rapprocher de nos clients », explique Isabelle de la Bruyère, directrice Moyen-Orient chez Christie’s avant d’ajouter que « Dubaï est un peu comme Hongkong pour l’Asie, c’est une plaque tournante. » Cet Émirat, l’un des sept des Émirats arabes unis (EAU), peuplé d’à peine 2 millions d’habitants dont 80 % d’étrangers, veut anticiper la fin de la manne pétrolière en devenant un « hub » financier. Commerçant depuis longtemps avec ses voisins, c’est le plus occidental des Émirats, il compte une soixantaine de galeries et une foire qui ne cesse de progresser depuis 2007.

Quant aux autres maisons de vente internationales, Bonhams y possède un bureau. Sa première vente a eu lieu en 2008, mais elle n’en organise plus sur place depuis 2010. « Nous avons suspendu nos ventes à Dubaï en attendant que le marché de l’art au Moyen-Orient s’améliore, mais nous espérons les reprendre prochainement », explique Julian Roup, directeur de la communication de Bonhams. Un spécialiste du secteur sous-entend que la lenteur des paiements et les impayés en sont les vraies raisons. La maison Phillips, pour sa part, n’a pas d’activité au Moyen-Orient.
Pour Abou Dhabi, le grand Émirat voisin, mieux doté en réserves d’hydrocarbures que Dubaï, la situation est plus complexe. En dépit de la foire Abu Dhabi Art qui existe depuis 2009, les galeries se comptent sur les doigts d’une main. Sotheby’s y dispose de représentants, mais n’a pas ouvert de salle de ventes. L’Émirat aurait loupé le coche selon Hasni Abidi, politologue et spécialiste du monde arabe : « Abou Dhabi a été le premier à miser sur l’art et les équipements culturels en 2007, en signant un accord avec le Musée du Louvre. Mais le Qatar, en faisant de la surenchère, lui a grillé la politesse et l’a ralenti dans ses projets ».

Le Qatar, objet de convoitises
Le Qatar, justement, est le grand rival des EAU. C’est l’un des plus gros producteurs de pétrole au monde, il est très riche comme on le sait, de petite superficie, avec 2 millions d’habitants dont 80 % d’étrangers comme Dubaï. Mais le Qatar anticipe lui aussi l’après-pétrole en déployant des moyens financiers considérables (Mathaf, Musée de l’art islamique…). Il est d’ailleurs considéré comme le plus gros acheteur d’œuvres d’art au monde. C’est à Doha, capitale du Qatar, que Sotheby’s décide de s’installer en 2008 et organise sa première vente en 2009. « Cette décision est basée sur l’aboutissement des relations établies depuis plus de 20 ans avec des clients de ce pays », explique Edward Gibbs, président de Sotheby’s Moyen-Orient. Le 22 avril, la dernière vente a engrangé 15 millions de dollars, un record pour une vente d’art contemporain dans la région.

L’Arabie Saoudite, 19e pays le plus riche au monde, disposant des plus grandes réserves mondiales de pétrole, offre peu de points de comparaison avec les autres pays du Golfe. Monarchie islamique absolue, elle recense 29 millions d’habitants avec 32 % d’étrangers. Elle n’a pas les mêmes priorités du fait de sa population élevée : « Ses besoins en financement sont énormes et dépassent ceux des pays du Golfe réunis. Elle n’est pas en compétition avec les autres pays souhaitant bénéficier d’une certaine respectabilité internationale », explique Hasni Abidi. Mais, même si elle ne souhaite pas se positionner en tant que plate-forme artistique, elle s’ouvre peu à peu à l’art. Sotheby’s, poursuivant sa quête de nouveaux clients a même décidé de tester le marché sur place. Du 25 au 28 février dernier, elle a organisé la « Jeddah Art Week » en exposant les lots phares de sa vente d’art contemporain de Doha du 22 avril, espérant aiguiser l’appétit des collectionneurs. C’est une petite révolution en Arabie Saoudite, considérée comme « un désert artistique » avec seulement quelques galeries à Jeddah. « La pression religieuse et le manque de sensibilisation de la société à l’art contrecarrent le développement de la scène artistique », explique Robert Kluijver, analyste du Moyen-Orient.

De nouveaux clients pour les ventes internationales
Que proposent les maisons de vente au Moyen-Orient ? De l’art moderne et contemporain moyen-oriental (arabe, iranien et turc), principalement. Les artistes et les œuvres sont sur place, les clients aussi. Certains artistes qui se vendaient 8 000 dollars en 2006 se vendent maintenant 300 000 dollars (comme l’artiste iranien Farhad Moshiri). Mais les ventes d’art islamique restent à Londres, historiquement la place forte. « Ces ventes existent depuis 50 ans. Tout est concentré sur une semaine avec 2 000 à 3 000 objets visibles. Les clients s’y retrouvent bien plus que dans les ventes éparpillées ! », explique Marie-Christine David, expert en art islamique à Paris. Isabelle de La Bruyère avoue tout de même vouloir à Dubaï, « développer l’activité, avoir plus de ressources et de personnes et faire des ventes dans d’autres catégories ». Et si en janvier 2007, Christie’s inaugurait sa vente publique de bijoux à Dubaï, elle n’en organise plus depuis 2011 : « notre stratégie était d’attirer des clients grâce aux ventes publiques pour ensuite ne faire que des ventes privées de bijoux, plus confidentielles », explique la maison de ventes.

Au fond, pour Christie’s et Sotheby’s, en s’installant dans les pays du Golfe, il s’agit tout autant de se rapprocher de nouveaux clients que de les attirer dans les grandes ventes en Europe ou en Amérique. Selon Isabelle de La Bruyère, Christie’s « récolte 20 % de nouveaux clients par an là-bas. Et 60 % d’entre eux enchérissent ensuite dans les ventes internationales, toutes catégories confondues ». Les SVV françaises ? Pour l’instant, seule Millon s’est tournée vers le Moyen-Orient. Elle a organisé en octobre 2012 sa première vente d’art moderne et contemporain à Dubaï, en duplex avec Paris. L’objectif : « aller à la rencontre d’un nouveau marché », affirme-t-elle. Quant à Artcurial, « ce n’est pas un projet à court terme. Notre stratégie est avant tout d’animer le marché parisien, même si nous organisons des expositions et cherchons des acheteurs à l’étranger », explique Emmanuel Bérard, ancien directeur de la communication. Il est vrai que si les pays du Golfe font fantasmer les marchands occidentaux, le marché asiatique offre des perspectives incomparablement plus élevées.

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Vue de la ville de Dubaï, dans les Emirats arabes unis, avec la tour Burj Dubaï. © Dubai tourism.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°392 du 24 mai 2013, avec le titre suivant : Les maisons de ventes s’installent dans le Golfe persique

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