Mercredi 19 février 2020

Enquête

La faible rentabilité des marchands français

Le Journal des Arts

Le 14 octobre 2015 - 1196 mots

Des données exclusives et inédites sur les galeries et antiquaires en France révèlent une situation financière moins florissante qu’elle ne le laisse croire.

Que gagnent les galeries ? On ne le répète que trop : du fait de l’internationalisation, de l’essor des productions monumentales, de la multiplication des foires, les charges auxquelles elles sont soumises ne cessent d’augmenter. Les frais à engager lors d’une participation à la Fiac, à Paris, avec un stand d’une surface de 60 m2, sont de l’ordre de 45 000-50 000 euros pour une galerie française (stand, suppléments, transport, assistants, gestion VIP, etc.). Les galeries ne peuvent toutefois que difficilement se soustraire à ces événements qui participent pour une part élevée à leur chiffre d’affaires, jusqu’à 40 % d’après le Rapport Tefaf 2015.

Au-delà des échos qui nous parviennent pour quelques ventes éclats, on sait peu de chose de la réalité économique des galeries. L’étude des comptes financiers qu’elles sont tenues de déposer auprès du tribunal de commerce permet de lever le voile. Les finances de plus de 1700 galeries (1) ont été sondées. Centrée sur la catégorie « Fine Art » [Beaux-Arts], l’analyse a pris en compte plusieurs périodes, englobant l’art tant contemporain que patrimonial. Deux groupes spécifiques ont en outre été isolés, celui des galeries membres du Comité professionnel des galeries d’art (ou CPGA, syndicat représentant en majorité des galeries tournées vers le contemporain) et celui des galeries membres du Syndicat national des antiquaires (SNA, axé sur le patrimonial), afin d’observer comment les galeries appartenant à des syndicats se différenciaient entre elles mais aussi du reste de la profession.

Les galeries « patrimoniales » en tête du peloton des ventes
Si l’art contemporain a le vent en poupe sur la scène internationale, en France ce sont paradoxalement les galeries membres du SNA qui enregistrent les chiffres d’affaires annuels les plus élevés (2,8 M€ en 2013). Ces dernières ont toutefois été plus touchées par la crise en 2008, même si elles ont rapidement récupéré.

Les affaires réalisées en 2013 par les galeries membres du CPGA sont moins fructueuses (1,7 M€), mais bien supérieures à celles des galeries non syndiquées (360 000 €). Derrière ces moyennes se cachent toutefois d’importantes disparités, les galeries les plus importantes pouvant encaisser au cours d’une année de 22 à 30 millions d’euros. Ces records gonflent les moyennes vers le haut, donnant une image erronée de la réalité que vit au quotidien la plus grande partie des galeries. La moitié des galeries membres du SNA gagnaient ainsi en 2013 moins d’1,1 million d’euros, 500 000 euros pour celles du CPGA et seulement 100 000 pour les autres galeries. On est loin de la forme insolente du marché de l’art international qui transparaît dans les médias.

Les antiquaires exportent plus que les galeries
À nouveau ce sont les galeries SNA qui dominent la scène, réalisant en moyenne la moitié de leur chiffre d’affaires à l’exportation en 2013. Cette proportion tombe à 38 % pour les galeries CPGA, lesquelles rencontrent plus de difficultés à se tailler une place à l’international. L’image de la France qui peine à exporter ses jeunes talents et qui est reconnue pour son art patrimonial est confirmée. La position stagnante des galeries CPGA demeure toutefois plus enviable que celles des galeries non syndiquées, qui ne réalisent qu’un cinquième de leur chiffre d’affaires à l’exportation. Ces données moyennes sont tirées vers le haut par les performances de quelques enseignes et ne reflètent qu’imparfaitement la réalité de nombre de galeries. La moitié des galeries non syndiquées ont ainsi un marché purement hexagonal. Sans doute la sélectivité croissante dont a fait preuve la Fiac vis-à-vis des galeries françaises – qui sont passées de 45 % de participation en 1996 lors du retour de la Fiac au Grand Palais à 23,5 % aujourd’hui – a permis d’internationaliser la place parisienne, attirant plus de collectionneurs étrangers, mais elle a privé dans le même temps plusieurs galeries d’une ouverture internationale. Les débats qui entourent l’éviction de certaines galeries à chaque nouvelle édition posent la question d’un difficile équilibre à trouver.

L’envolée des charges
Si les chiffres d’affaires diffèrent selon le type d’art dans lequel les galeries sont investies, les charges auxquelles elles font face également. Même si, pour l’ensemble des galeries tous domaines confondus, les charges externes subissent une hausse de 14 % entre 2005 et 2013, les galeries défendant l’art contemporain sont largement pénalisées. La part « des autres charges externes », lesquelles regroupent l’ensemble des transports, vernissages, foires, communication, etc., s’est largement accrue depuis 2006, grimpant de 9 points pour atteindre en 2013 39 % du chiffre d’affaires des galeries CPGA. Promouvoir des artistes contemporains requiert de plus en plus d’efforts financiers. Georges-Philippe Vallois, président du CPGA, pointe ainsi « la nécessité pour de jeunes galeries à succès de dépenser davantage et rapidement aussi bien pour la qualité de l’espace que pour les productions et les publications ». Il souligne un contexte international où les inégalités entre galeries s’accroissent et où « le risque de voir partir l’artiste rentable de la galerie est de plus en plus grand ». Pour l’art patrimonial, bien que sensible, l’accroissement des charges a été plus modéré. Il s’est limité à 4 points pour atteindre une proportion de 25 % du chiffre d’affaires SNA. Dominique Chevalier, son président, explique que notamment cette augmentation par le poids des charges de personnel, lesquelles n’ont pu être maîtrisées immédiatement.

Une faible rentabilité
De façon mécanique, du fait de l’explosion des charges, le résultat d’exploitation des galeries CPGA a plongé depuis 2006 (2) pour atteindre 0,5 % en 2013. Les galeries non syndiquées suivent le mouvement, quoique de façon moins marquée : leur rentabilité tombe à 2 %. Les galeries SNA s’en sortent mieux avec des gains portés à 7,4 %. Ce n’est pas la panacée puisque ce taux se situe habituellement entre 6 % et 8 % dans le commerce. Même si quelques galeries isolées peuvent dégager une rentabilité d’exploitation allant jusqu’à 50 %. C’est toutefois loin d’être la norme. Seul un quart des galeries CPGA dépasse les 8 %. Une très grande partie de celles qui assurent la promotion des artistes contemporains se trouvent dans le rouge. Pour Georges-Philippe Vallois, « les jeunes galeries n’ont souvent pas d’autre choix que de tenter de s’insérer dans un système qui induit des engagements au détriment de leur sécurité financière ». Ce faisant, elles contribuent à entretenir la spirale inflationniste. Certes les contraintes auxquelles sont soumises les galeries sont complexes et leur marge de manœuvre, étroite. Toutefois des voies autres que ce suivisme ne pourraient-elles être explorées ?

Nathalie Moureau, maître de conférences, université Paul-Valéry Montpellier ;Marion Vidal, maître de conférences en sciences économique, université de Reims
 

La faible rentabilité des marchands francais

Notes

(1) 1 782 galeries ont été intégrées dans l’étude. Elles sont inscrites à peu près en nombre égal dans la classification INSEE 47.78C « Autres commerces de détail spécialisés divers » et 4779Z « Commerce de détail de biens d’occasion en magasin ». Des galeries à la fois d’art contemporain, d’art moderne et d’art ancien sont ainsi représentées.
(2) Cet indicateur permet de mesurer la capacité financière de l’entreprise. Il prend en compte le chiffre d’affaires et les dépenses ordinaires avant provisions, produits financiers et recettes/dépenses exceptionnelles.

Légende photo

Commissaire priseur tenant le marteau à Drouot, Paris. © Photo : J.-C. Figenwald.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°443 du 16 octobre 2015, avec le titre suivant : La faible rentabilité des marchands français

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