Samedi 22 février 2020

Enquête

Galeries-maisons de ventes, une situation contrastée

Le Journal des Arts

Le 14 octobre 2015 - 1122 mots

Le poids des galeries et antiquaires a baissé de 4 points face aux ventes aux enchères. En revanche, le monopole des galeries sur le segment de l’art contemporain n’est pas bon signe.

Les données internationales soulignent le continuel déclin du marché de l’art français depuis 2007, date à laquelle la Chine lui a ravi la troisième position. La part de la France au sein des enchères publiques globales de « Fine Art » [Beaux-Arts] a accusé une chute sévère, passant de 6,4 % en 2007 à 3,3 % en 2014. Soit une diminution de moitié. Selon Thierry Ehrmann, fondateur et président d’Artprice : « En une heure et demie de ventes aux enchères au Royaume-Uni ou aux États-Unis, on peut réaliser de 500 à 700 millions d’euros de chiffre d’affaires, soit plus que ce qu’ont généré toutes les maisons de ventes françaises en 2014. »

La situation française est-elle si catastrophique ? S’il est indéniable que le marché français connaît des difficultés, évaluer sa santé à l’aune de données issues des seules ventes aux enchères, enflées par quelques ventes spéculatives, pose question. L’embonpoint des marchés anglo-saxons est le fait d’un nombre réduit de ventes millionnaires qui distordent l’ensemble et donnent l’illusion d’une croissance massive. Aux États-Unis, les trois quarts du chiffre d’affaires réalisé aux enchères sont générés par seulement 1 % des transactions. En Grande-Bretagne, la situation est analogue, bien qu’un peu moins marquée : 1,3 % des lots vendus engendrent 67 % de la valeur globale (Artprice, 2014). Mécaniquement, la France, qui ne bénéficie pas du produit de ces ventes démesurées, voit sa part de marché relative reculer.

Sans nier ce recul français sur la scène internationale, il est instructif d’adopter un autre point de vue et d’examiner le marché de l’art hexagonal dans sa globalité – en considérant non seulement les ventes publiques mais aussi le chiffre d’affaires réalisé en galeries et chez les antiquaires –, puis d’étudier l’évolution des parts relatives marchands/enchères. Pour disposer du chiffre d’affaires des galeries et antiquaires – données que les galeries sont peu disposées à délivrer –, nous nous sommes appuyées sur les comptes annuels que les marchands sont tenus de déposer auprès des tribunaux de commerce (1).

Le poids des antiquaires et galeries a baissé de 4 points
En 2013, le chiffre d’affaires généré par l’ensemble des transactions opérées sur le marché de l’art et des antiquités en France – marchands plus enchères – pouvait être estimé selon nos calculs à un peu plus de 2,8 milliards d’euros. Bien que le marché ait connu un creux en 2010 du fait des répercussions de la crise des subprimes (2), le niveau atteint en 2013 n’était inférieur que de 5 % à celui de 2006. On obtient là un portrait bien moins alarmant que le tableau habituellement présenté de l’évolution du marché de l’art français. Mais derrière ce léger recul se cachent quelques évolutions internes, telles qu’un affaissement du poids relatif des antiquaires et galeries, passant de 59 % en début de période à 55 % en 2013.

Par ailleurs, après avoir suivi une trajectoire similaire en début de période, l’art contemporain et l’art ancien empruntent depuis 2011 des voies séparées. L’art contemporain a ainsi accusé un recul de 29 millions d’euros, tandis que l’art ancien augmentait légèrement (3 %). Ces évolutions sont singulières par rapport aux tendances observées sur le marché de l’art international, sur lequel le segment consacré à l’art contemporain explose du fait de quelques enchères millionnaires. Les segments contemporain et ancien diffèrent non seulement dans leur évolution respective, mais également dans la répartition des canaux de vente. Si le poids plus important des galeries sur le segment contemporain relativement aux ventes publiques n’est pas surprenant – ces dernières opèrent traditionnellement plus sur le second marché –, la domination des galeries est écrasante en France sur ce segment. Les ventes réalisées en galeries constituaient en effet en 2013 plus de 90 % du chiffre d’affaires global de l’art contemporain (3).

Pour le marché de l’ancien, la situation des galeries françaises est plus conforme à celle des autres pays, leur part s’élevant à 48 % du total du marché en 2013. Leur poids relatif a toutefois un peu diminué sur la période en faveur des maisons de ventes, la crise ayant marqué un basculement dans la répartition enchères/galeries sur le segment ancien. Les galeries, majoritaires de peu jusqu’en 2009 (51 % à 52 % selon les années), sont nettement passées en dessous du seuil de 50 % en 2009 (43 %), et, bien qu’en progression depuis, ne parviennent pas à reprendre le dessus sur les enchères.

Les maisons de ventes françaises et l’art contemporain
Pour l’art contemporain, le poids écrasant des galeries s’explique en partie par la réglementation française qui a contraint les ventes publiques jusqu’en 2001 – date de la fin du monopole des commissaires-priseurs – voire jusqu’en 2011, avec la loi de libéralisation des ventes volontaires de meubles aux enchères publiques. À la différence de leurs consœurs situées hors du territoire hexagonal, les maisons de ventes françaises, jusqu’alors peu portées à la concurrence, ne se sont pas saisies du segment contemporain comme l’ont fait dans les années 1990 Sotheby’s et Christie’s. Certes, une conséquence positive de cette timidité des enchères est qu’en France les œuvres contemporaines, non dopées par des ventes garanties comme elles le sont sur les marchés anglo-saxons, affichent des prix plus sains, moins spéculatifs. Il est toutefois regrettable que la concertation dont savent parfois faire preuve en France sociétés de ventes et galeries se limite à des questions réglementaires, telle la défense d’un taux de TVA. La conduite d’une réflexion commune de l’ensemble des acteurs sur un art contemporain français qui peine à se trouver une place sur le marché international ne saurait qu’être profitable. Collectionneurs, critiques, galeries et maison de ventes ont su s’allier autour du prix Marcel Duchamp. D’autres initiatives mériteraient d’être impulsées comme l’itinérance d’expositions de la scène française dans des lieux prescripteurs à l’étranger. Le résultat serait bénéfique tant pour les galeries que pour les maisons de ventes, lesquelles participeraient ainsi à la construction de leur avenir à travers l’établissement d’un second marché fort pour les artistes français.

Notes

(1) Soit 1 782 marchands que nous avons sélectionnés à l’appui de la nomenclature INSEE 4779Z (Commerce de détail de biens d’occasion en magasin) et 4778C (autres commerces de détail spécialisé).
(2) La base a été corrigée en estimant les données manquantes à partir de la moyenne, une estimation à partir de la médiane donnait un chiffre global un peu moins élevé mais la même tendance globale.
(3) Il est possible que ce chiffre soit surestimé en raison de la difficulté à faire concorder ce que l’on définit comme période « contemporaine » en galeries et en enchères.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°443 du 16 octobre 2015, avec le titre suivant : Galeries-maisons de ventes, une situation contrastée

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