Art contemporain africain

L’art africain cherche sa place en Afrique

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 4 juillet 2019 - 629 mots

L’exposition « Prête-moi ton rêve » commence une tournée africaine avec une trentaine de plasticiens du Maghreb et d’Afrique subsaharienne. Cette tentative de réécriture historique manque de ligne directrice.

Casablanca (Maroc). Comment faire connaître en Afrique des artistes sénégalais ou ghanéens exposés en Occident ? C’est à cette question que s’attaque « Prête-moi ton rêve » avec les œuvres de 28 artistes issus du continent africain mais rarement vus dans leur pays d’origine. L’exposition est d’abord présentée à Casablanca avant Abidjan (Côte-d’Ivoire), Lagos (Nigeria), Addis-Abeba (Éthiopie), Le Cap (Afrique du Sud) et Marrakech. Dans la sélection de Brahim Alaoui, directeur artistique, se côtoient figures reconnues (El Anatsui, Soly Cissé, Mohamed Melehi) et artistes émergents pour un panorama partiel de l’art africain. Un tiers des artistes sont originaires du Maghreb, les autres viennent surtout de l’Afrique francophone, à part William Kentridge et Jane Alexander pour l’Afrique du Sud, et Olu Amoda pour le Nigeria.

Le commissaire général, Yacouba Konaté, revendique l’ancrage africain du projet, car « ce n’est pas aux curateurs occidentaux de régler les problèmes des Africains, donc il fallait une initiative africaine ». Ici l’idée centrale reste la notion de « maîtres et élèves » de l’art africain, en se référant aux artistes marquants des années 1970-1980. Après une série de résidences d’artistes effectuées à Casablanca en 2018, « les premières œuvres produites ont donné le ton » de l’exposition, d’après Brahim Alaoui : c’est le gigantisme qui prime, car plusieurs œuvres dépassent les trois mètres de hauteur ou de longueur. Il s’ensuit que chaque salle de la villa d’Anfa où se tient l’exposition ne présente que trois ou quatre œuvres, et que des sculptures sont reléguées dans le jardin au bord de la piscine (Freddy Tsimba, Joseph-Francis Sumégné).

Un panafricanisme de façade

Aucune ligne directrice ne se dégage de l’ensemble et le thème du rêve et du cauchemar peine à s’incarner, même si certaines œuvres l’abordent par le biais du désir (Dominique Zinkpé, Soly Cissé, Fathiya Tahiri). L’inquiétude imbibe les œuvres de Zoulikha Bouabdellah et de Jane Alexander, mais la scénographie tend à gommer le fond pour privilégier la forme, et notamment les matériaux. Qu’il s’agisse de céramique, de tissu ou de métal récupéré, cette manifestation laisse penser que l’art contemporain africain reste ancré dans l’artisanat. Ce serait oublier la majesté du tableau textile d’Abdoulaye Konaté, rouge comme le sang, et celle des figures hiératiques du sculpteur Jems Koko Bi. Ou l’abstraction méditative de Mohamed Melehi, figure historique du modernisme arabe et de l’école de Casablanca.

Peu d’œuvres s’attaquent aux thèmes politiques, et au fond le pan africanisme de l’exposition tient plus à l’origine géographique des artistes qu’à un renouveau du mouvement des années 1970. Yacouba Konaté dit pourtant espérer par cette inititiative itinérante « reconstituer le Sahara comme zone de passage et non comme frontière », en profitant à Casablanca du « leadership du Maroc en Afrique » puisque le projet « Prête-moi ton rêve » bénéficie du soutien financier d’une fondation marocaine créée pour l’occasion (Fondation pour le développement de la culture contemporaine africaine, FDCCA).

À chaque étape, deux expositions locales complètent la programmation. La commissaire Syham Weigant propose à Casablanca une « carte blanche « sur le thème de l’amour qui manque de cohérence, même si les œuvres sensibles de M’Barek Bouhchichi sur le désert et les symboles berbères attirent le regard. L’autre exposition revisite le travail de Farid Belkahia, artiste de l’école de Casablanca aux côtés de Mohamed Melehi. Ses œuvres non figuratives sur toile, papier et cuir illustrent une déconstruction formelle, que la commissaire Fatima-Zahra Lakrissa fait dialoguer intelligemment avec des œuvres d’artistes marocains et français (Fouad Bellamine, Claude Viallat).

« Prête-moi ton rêve » et sa programmation annexe cherchent donc à « réécrire l’histoire artistique de la modernité africaine », selon les mots de Brahim Alaoui, mais il faudra une ambition plus soutenue pour réussir ce pari dans les prochaines étapes de l’exposition.

« Prête-moi ton rêve »,
jusqu’au 31 juillet à la Villa d’Anfa à Casablanca, Maroc. Et aussi, toujours à Casablanca :
Carte blanche « Vertige de l’amour »,
jusqu’au 17 juillet au centre d’art Rue de Tanger.
« Belkahia contemporain »,
jusqu’au 19 juillet à l’espace Artorium.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°527 du 5 juillet 2019, avec le titre suivant : L’art africain cherche sa place en Afrique

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