Art non occidental

XXE SIÈCLE

Un portrait en creux de Fénéon critique visionnaire

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 23 juillet 2019 - 647 mots

PARIS

« Mon vrai portrait, c’est ma collection », soutenait Félix Fénéon. Le Musée du quai Branly retrace l’histoire de celle-ci et pointe son rôle décisif dans le regard porté sur les arts extra-européens.

Masque Gouro, Côte d’Ivoire, XIXe - début XXe siècle, bois et pigments, 76 × 19 × 23 cm, collection particulière. © Courtoisie Charles-Wesley Hourdé, Photo Vincent Girier Dufournier.
Masque Gouro, Côte d’Ivoire, XIXe - début XXe siècle, bois et pigments, 76 × 19 × 23 cm, collection particulière.
© Vincent Girier Dufournier
Courtesy Charles-Wesley Hourdé

Paris. Le personnage, romanesque et énigmatique à souhait, cultive des passions et des engagements foisonnants. Critique d’art, éditeur, rédacteur en chef de la Revue Blanche, directeur de la Galerie Bernheim-Jeune, il est aussi collectionneur de peintures et d’objets d’arts premiers. Attaché aux idées libertaires, il côtoie les milieux anarchistes. C’est un portrait en creux d’un passeur anticonformiste, d’un découvreur de talents (Bonnard, Seurat, Modigliani, etc.) et d’un des tout premiers collectionneurs d’art africain et océanien que propose le Musée du quai Branly-Jacques Chirac. L’exercice n’a pas été aisé. Car Félix Fénéon (1861-1944), qualifié de « Père laconique » par Willy (Henry Gauthier-Villars, dit) dont il fut le nègre, cultive l’effacement. Celui qui « n’avait que mépris pour la reconnaissance et les titres de gloire », préfère « tirer les ficelles en coulisse » qu’apparaître au grand jour, écrit Isabelle Cahn, conservatrice générale des peintures au Musée d’Orsay et co-commissaire de l’exposition, dans le riche catalogue de la double exposition. Après le premier volet, durant ce printemps-été, au Musée du quai Branly centré sur le collectionneur d’arts premiers, un second s’ouvrira le 16 octobre au Musée de l’Orangerie axé sur ses convictions anarchistes.

C’est tant au contexte historique et culturel qui a vu naître cette collection qu’à l’engagement de Félix Fénéon en faveur des arts extra-européens que s’intéresse le musée en confrontant objets d’arts premiers et tableaux modernes comme le critique d’art le fit, chez lui, dans son appartement parisien de l’avenue de l’Opéra. « Il s’ingénia à ne laisser aucun témoignage », s’amuse Philippe Peltier, ancien responsable de l’Unité patrimoniale Océanie du Musée et co-commissaire de l’exposition. Isabelle Cahn et lui ont donc dû se retrousser les manches pour reconstruire cette histoire en pointillé et parvenir à réunir 76 des 450 pièces que comptait sa collection, avant sa dispersion en 1947 à Drouot. La Côte d’Ivoire et l’ensemble Congo français-Gabon s’y taillaient alors la part du lion.

« Seront-ils admis au Louvre ? »

Le mystère plane encore sur la date de la création de cet ensemble parmi les plus importants de l’époque : 1904, comme le souligne le poète et ethnologue Jean Laude, ou la fin des années 1910 ? « Si l’on s’en tient à 1904, Fénéon rejoint le groupe des découvreurs de l’“art nègre” ; si l’on admet la date de 1919, la collection s’inscrit alors dans la mode des arts “noirs”, dont l’acte fondateur serait le Bal nègre organisé par Paul Guillaume au théâtre des Champs-Élysées cette même année », pointe Philippe Peltier.

Ce qui ne fait aucun doute, en revanche, c’est la précocité de son engagement sur la question coloniale. Dès 1895, il dénonce, dans ses chroniques publiées dans LaRevue Blanche, les exactions commises par les forces coloniales à Madagascar et au Transvaal (région d’Afrique du Sud), s’insurge contre les principes de la colonisation au nom d’un idéal démocratique et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. « Fénéon partageait l’idée que l’art contribuait à l’invention d’un monde nouveau, d’une société édénique où régnerait la joie de vivre. Or, qui mieux que ces sociétés lointaines portaient en elles la survivance d’un monde équilibré et inventif, lointains échos d’une Cythère antique ? », poursuit le commissaire. Est manifeste aussi la précocité de sa volonté de voir ces œuvres emblématiques exposées dans les grands musées universels. Il publie, en 1920, dans le Bulletin de la vie artistique, une enquête sur les arts lointains au titre polémique : « Seront-ils admis au Louvre ? ». Les arguments développés dans ce questionnaire ont été fréquemment repris, au début des années 1990, par les partisans comme par les adversaires du futur musée du quai Branly… dont la naissance fut précédée de polémiques passionnées. « Ce qui montre la pertinence de la question posée soixante-dix ans plus tôt par Fénéon», note Isabelle Cahn.

Félix Fénéon (1861-1944), les arts lointains,
jusqu’au 29 septembre, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, 37, quai Branly, 75007 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°527 du 5 juillet 2019, avec le titre suivant : Un portrait en creux de Fénéon critique visionnaire

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