Art contemporain

Envoûtant Sam Szafran

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 23 novembre 2022 - 648 mots

Le Musée de l’Orangerie offre un parcours thématique de l’œuvre du peintre français dans laquelle le basculement de l’espace et la multiplication des plans confinent au vertige.

Paris. D’emblée, on est chez Sam Szafran (1934-2019). Littéralement, car le parcours s’ouvre par le thème cher à l’artiste, celui de l’atelier. On connaît l’importance de ce sanctuaire, plus ou moins mythique, dans lequel les créateurs se mettent en scène. Avec Szafran toutefois, cette présence reste bien modeste. C’est à peine si l’on remarque une petite figure isolée, immobile, figée au fond de la pièce. En réalité, dans cette œuvre, c’est l’atelier lui-même qui est le personnage principal. Ou plutôt l’acteur car son apparence se modifie au gré des déplacements de Szafran. Car l’artiste, pendant de longues années, squatte les lieux de travail de ses amis et confrères. On suit ce nomadisme pictural à travers Paris – rue de Crussol, rue du Champ-de Mars, rue de Seine, imprimerie Bellini –, avant que la déambulation s’achève dans la banlieue proche, à Malakoff, où il s’installe définitivement en 1974.

Les premières images sont réalisées au fusain (La Rue de Crussol, 1969-1970). Sous la surabondance de traits et par des effets de brouillage, surgit un espace relativement sombre. Puis la couleur pénètre. Si, au début, des livres ouverts et des feuilles découpées, éparpillées sur le sol, justifient cette richesse chromatique, rapidement des centaines de bâtonnets de pastel de la maison Roché sont étalées sur les tables. Dans cette mise en abyme, les couleurs sont représentées par elles-mêmes et se transforment en une magnifique palette. Le poudroiement obtenu par la technique du pastel, employée par Szafran dès 1960, donne lieu à de légères palpitations qui semblent venir de l’intérieur de cette matière, déposée en strates.

Un défi lancé à la logique spatiale

Suivent les escaliers, ce sujet obsessionnel, devenu pratiquement l’image-signature de l’artiste. Cependant ces structures sphériques, curvilignes ou hélicoïdales, à vis ou en colimaçon, proches de l’anamorphose, feront frémir tout architecte qui se respecte. Elles semblent non seulement ne mener nulle part, mais aussi lancer un défi à la logique spatiale. Ici, l’escalier perd toute fonctionnalité et ne sert qu’à faire basculer le réel en y introduisant le vertige. Avec des visions éclatées où se multiplient les plans, ces « espèces d’espaces » (Georges Perec) se conjuguent et se confrontent. Szafran met ainsi le regard à l’épreuve, en déformant et déconstruisant les perspectives. Comme un marcheur qui construit le sol en marchant, il oscille entre un terrain connu et un espace où règnent le déséquilibre, la dissymétrie, la ligne qui serpente. Son travail fait songer à Giovanni Battista Piranesi dont les Prisons imaginaires (1750) sont des architectures ambiguës aux nombreuses anomalies spatiales. « Peindre c’est créer sur le tableau un espace qui va bouleverser l’espace auquel j’appartiens », écrivait aussiPatrice Giorda en 2015.

Une nature urbaine menaçante

Enfin, l’atelier, dévoré par le végétal, devient serre. Des philodendrons géants, des branches en cascade, des feuillages denses, touffus, forment un rideau semi-transparent. Derrière cette infinité magnifique de nuances vert et bleu, se devine parfois la silhouette de Lilette, sa muse. Images de nature ? Sans doute, mais une nature de proximité, nature urbaine que l’artiste tente d’apprivoiser alors qu’elle se fait envahissante, étouffante, voire menaçante.

En dissociant les trois thèmes de prédilection de Szafran, les commissaires, Julia Drost, directrice de recherche au Centre allemand d’histoire de l’art, et Sophie Eloy, responsable de la documentation au Musée de l’Orangerie, ont pris un risque, celui d’aboutir à un parcours monotone. Le résultat, toutefois, leur donne raison. Le spectateur suit une évolution organique de ces séries ou plutôt de ces variations dans leurs infimes modulations.

Terminons toutefois sur un splendide dessin, exposé en contrepoint, où l’artiste, en quelques lignes, souples et dynamiques, figure le corps de Philippe Petit. Ce célèbre funambule marche sur un fil tendu entre des sommets de gratte-ciel sans jamais craindre le vertige. Un rêve caché de Sam Szafran ?

Sam Szafran, Obsessions d’un peintre,
jusqu’au 16 janvier 2023, Musée de l’Orangerie, jardin des Tuileries, place de la Concorde, 75001 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°599 du 18 novembre 2022, avec le titre suivant : Envoûtant Sam Szafran

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