Peinture

Sam Szafran, maître de l’escalier

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 9 avril 2013 - 493 mots

Les toiles à la perspective troublée et troublante de Sam Szafran renvoient en partie à la technique cinématographique.

MARTIGNY - On ne peut pas dire que Sam Szafran n’a pas l’esprit d’escalier. De fait, si, pour une obscure raison, son patronyme tombait dans l’oubli, on le remplacerait sans la moindre hésitation par celui de « Maître de l’escalier », motif qui hante cette œuvre et matérialise ses principaux enjeux. Appellation commode d’autant plus qu’il fait partie des créateurs que l’on nomme en désespoir de cause « inclassables », ces artistes que les historiens de l’art ne savent étiqueter.

Figuratif ? Indiscuta-blement. Mais encore ? Clairement, la réalité chez Szafran bascule ; le peintre lance des défis à sa prétendue logique. Selon Jean Clair, les travaux de Szafran, exposés largement à la Fondation Pierre Gianadda, à Martigny en Suisse, sont « prétextes à un jeu abstrait ». On peut également penser que ce sont justement ces entorses à la réalité, qui – tout en la conservant –, font l’intérêt et parfois la puissance de cette œuvre. Ainsi, des espaces profonds, des structures hélicoïdales proches de l’anamorphose, ou des serres envahies par une végétation dense où l’œil erre dans une forêt illimitée, demeurent avant tout des pièges à regard. D’un côté, un espace vide et vertigineux, d’autre part le trop-plein étouffant. Une caractéristique en commun : une vision sphérique, curviligne, dans une tradition qui remonte à la perspective employée au XVe siècle par Jean Fouquet et qui correspond à la configuration de notre œil.

Cependant, à rebours du peintre de la Renaissance de sa volonté d’unifier le monde, de lui donner une vision cohérente, Szafran fait éclater la réalité, en propose une version fragmentée. Ce sentiment est d’autant plus frappant quand l’escalier s’échappe de la cage, s’élargit et envahit le cadre urbain, forme une passerelle entre intérieur et extérieur. Labyrinthe discontinu, déstabilisant et confus.
En toute logique, c’est à la technique cinématographique et à sa possibilité d’élargir l’horizon visuel que les toiles de Szafran font penser. L’artiste évoque Orson Welles (son adaptation du Procès de Franz Kafka), Hitchcock (Vertigo) ou encore M le Maudit de Fritz Lang. De fait, le mouvement en spirale de la caméra permet de saisir de près la montée de l’angoisse chez les personnages qui avancent vers l’inconnu.

Toutefois, l’exposition est ponctuée par la représentation d’un lieu refuge qui permet de vaincre ou du moins d’affronter toutes les craintes : l’atelier. Avec Szafran, cet endroit clos et mythique, où la cuisine picturale se mijote secrètement, s’ouvre et s’offre à l’œil du spectateur. Ateliers et imprimeries où, dans un espace d’une géométrie stabilisée, sont mises en évidence des boîtes de pastel d’une richesse chromatique infinie. Lieux de création qui tracent la carte de l’errance de l’artiste

SAM SZAFRAN, 50 ANS DE PEINTURE

Jusqu’au 16 juin, Fondation Pierre Gianadda, Rue du Forum 59, Martigny, Suisse, tél. 41 27 722 39 78, www.gianadda.ch, tlj 10h-18h.

Titre original de l'article du JdA : "En descendant l’escalier"

Légende photo

Sam Szafran - Sans titre (1981) - pastel à l'huile sur quatre feuilles de papier montées ensemble - 154 x 113,5 cm - Centre Pompidou, Paris - © Photo Centre Pompidou, MNAM-CCI/Dist. RMN/Droits réservés.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°389 du 12 avril 2013, avec le titre suivant : Sam Szafran, maître de l’escalier

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