Samedi 15 décembre 2018

Le sanctuaire de monsieur Sam Szafran

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 18 février 2013 - 1444 mots

Discret, l’artiste œuvre depuis près de quarante ans dans son atelier de Malakoff, près de Paris. En pleine préparation de son exposition en Suisse, il nous en ouvre les portes. Moments rares…

Aller à Sam Szafran, à son atelier, c’est emprunter des chemins de traverse qui s’enchaînent presque logiquement. Venir à lui, c’est dessiner une géographie gigogne où le terrain se resserre peu à peu, où les territoires s’emboîtent les uns dans les autres, mathématiques et spiralés, comme ces escaliers enivrants qui habitent nombre de ses œuvres.

Une ville – Malakoff – avec son nom étranger et ses venelles étranges, avec ses traces ouvrières et ses habitations modestes, comme s’il avait fallu venir là pour trouver ce que désormais Paris refuse et abolit. Une rue marginale, loin des sentiers battus, une rue de celles que l’on prend rarement, sauf pour faire fausse route, quand il est encore temps de demander son chemin. Une rue d’oubli. D’oublis. Une maison timide, enfin. Une maison sans effet ni effort, sans modénature ni ostension facile, quand la simplicité n’est pas privation mais mesure.

L’atelier de Szafran n’a de sens – topologique, esthétique – que si l’on considère cet encastrement des choses qui, en somme, lui confère une absolue nécessité. Il faut traverser les vestiges orthonormés du monde pour en gagner l’épicentre, pour trouver l’issue de ce labyrinthe redoutable, pour rejoindre l’ombilic de cette triangulation parfaite. Et c’est Lilette, l’épouse et l’égérie, qui ouvre la porte et invite à la suivre jusqu’à l’atelier, ultime prêtresse avant le temple, Ariane après le dédale, Pénélope avant le déluge.

L’atelier du visible
Il faut passer sous un escalier – encore un –, celui qui mène aux espaces d’habitation, aux pièces à vivre, pour pénétrer dans l’atelier, ce vaste théâtre de l’œuvre, cette pièce à survivre. L’endroit est aussi frais que clair. La verrière zénithale est l’estuaire de cette lumière qui inonde, poudroie, emplit les lieux pour s’épandre avec force. Les rais ricochent, ici sur des poutrelles métalliques, là sur des particules constellées de poussière qu’ils accrochent et font scintiller. La lumière rend visible, assurément.

Sam Szafran sait être bavard, à l’occasion. Mais par salves, par flots interrompus. De son atelier, il ne parle guère. Il n’en est pas le cicérone, tout juste le maître. Il suit, il accueille. Il ne commente pas, il désigne à peine. Emmitouflé dans une veste polaire écossaise, il se tient à distance. Il nous regarde en train de regarder, non pas à l’écart mais à l’affût. La cigarette scintille, elle aussi. Elle brûle sans discontinuer, comme si le magicien Szafran devait veiller, avec Lilette pour vestale, à toujours entretenir le feu.

L’atelier se découvre peu à peu. Impossible de l’appréhender en une seule fois. Aucune vision panoptique ne saurait en circonscrire la richesse, ni le chaos. Il faut s’en remettre à sa propre expérience, tâcher de composer soi-même le puzzle, faire de chaque perspective et de chaque prisme un ensemble cohérent. Quitte à s’en remettre aux photographies, si nombreuses, qui fixèrent des lieux la beauté argentique. Henri Cartier-Bresson, l’ami, le grand ami, qui vint apprendre le dessin auprès de son benjamin et qui réalisa ici parmi ses plus belles images. Martine Franck, son épouse, sa grande épouse, qui immortalisa des traces de connivence, de travail, de rire, d’éclats, de dépits.

Car l’atelier de Szafran, et il le sait, est un lieu mythique, mythologique. Comme celui de Giacometti, cette idole païenne pour laquelle « monsieur Sam » – c’est ainsi que l’appelle Zoran, son assistant – nourrit une admiration volontiers totalitaire. Et magnifique. Comme le Minotaure avec son labyrinthe, Szafran ne fait qu’un avec son atelier. C’est là qu’il fait des images – c’est le mot qu’il réserve pour les œuvres – et c’est lui qu’il aime à représenter dans ces mêmes images. Alpha et oméga de la création, l’atelier en est aussi la pointe, le nœud, la clef – de voûte, des songes. Avant d’arriver ici, dans cette rue incertaine, l’artiste fabriqua des images rue de Crussol et rue du Champ-de-Mars, dans des ouvroirs confidentiels qui – immanquablement – peuplèrent ses pastels, ses fusains et ses aquarelles. Une mise en abyme perpétuelle dont témoignent ses travaux en cours, grandes feuilles de papier de soie suturées par de simples pinces, pour certaines destinées à l’exposition de la Fondation Gianadda. La chose, en train de se faire. Participe présent de la création.

Liturgie des images
Être dans l’atelier de Sam Szafran, et il le sait, c’est accéder directement à l’œuvre, in medias res. C’est voir la caverne et la bête, le corps et le cœur. C’est voir, de saint Jérôme, la thébaïde et la bible. De saint Luc, l’espace et la toile. En même temps. Épiphanie si rare.

Szafran le sait, que son atelier est un sanctuaire. Du reste, tout le monde le sait. Il suffit de regarder la douceur recueillie de Lilette, la discipline révérencieuse de Zoran, la distance respectable du chien. N’entre pas qui veut dans l’espace sacré, là où se jouent tant de choses muettes, toute une cérémonie du visible. Tous les gestes sont ici dictés par l’habitude et la liturgie, ce qui revient souvent au même.

Le chœur est plein. Innervé par la vie, par des formes vives, vivantes. Édifiantes sont ces plantes gigantesques qui font de l’atelier une serre saturée par la jungle. En passant à côté d’eux, Szafran jette un œil aux philodendrons. Il les effleure de la main, heureux de cette présence familière, de ces lianes improbables qui, elles aussi, ont follement colonisé ses images. Qui n’aurait pas vu ses pastels, ou lu les récits qu’il en fit à Jean Clair ou Alain Veinstein, serait surpris par cet atelier où le biologique contamine l’artistique. Hortus conclusus où la vie pulse sans rémission, manière de rappeler que toute œuvre est infiniment physique, vivante et sensuelle, que le papier est de soie ou de vélin, que les poils des pinceaux sont ceux des bêtes, que les pigments sont arrachés à la matière de l’univers. Natura naturans.

Dans ce jardin d’hiver, où le vert semble devoir toujours triompher de la grisaille, Szafran est comme chez lui. Il reçoit, c’est tout. Il n’y a donc pas lieu de faire visiter. Devant le photographe, il rechigne à poser. D’ailleurs, poser, Szafran ne sait pas. Son regard se complique, s’assombrit, se remplit de doutes. Pense-t-il à Henri photographe, à Martine le photographiant avec Henri, à Alberto photographié par Henri ? Le libertaire n’aime pas les exercices, quels qu’ils soient. Il n’aime pas se soumettre, à un objectif, à un but, à une clause, à une nécessité.

Ressac du monde
Sam Szafran fait quelques pas, s’arrête devant les chevalets alignés où s’évanouissent des escaliers infinis. Il allume une cigarette, souffle sur les braises, crache des nuages. Il regarde les Polaroïd qui, punaisés au mur, donnent à voir ses œuvres qui donnent à voir des escaliers devenus eux-mêmes des œuvres. En vertiges optiques son œil se perd. Il n’est plus là. Il gravit des colimaçons imaginaires, des marches étourdies, fait coulisser sa main sur des rampes tourmentées, là où le seuil n’est pas une station mais un gouffre.

« J’espère que ce sera bien. » Ainsi parle-t-il de l’exposition suisse comme de l’image qu’il compose –  rêverie urbaine et jachère électrique. L’espoir est un viatique, évidemment, dans ce maelström de formes à débroussailler, à démêler, comme on démêle le faux du vrai. Chez Szafran, la beauté est un écheveau infini.

Le clavier de pastels, avec ses mille six cents tons, est un piano féerique dont seuls peuvent jouer un sorcier, un alchimiste et un thaumaturge. Szafran est tout cela. Et cela doit être curieux de gravir l’escalier à vis qui gît au milieu de l’atelier, comme échoué après le ressac du monde. D’en haut, cette pharmacopée de couleurs doit être belle. La canopée aussi.

À l’aveugle, Szafran examine la grande table et palpe les objets qui, pêle-mêle, s’y trouvent : un livre sur Grünewald, une voiturette jaune, une affiche enroulée. Ses doigts entretissent, tapotent, pianotent, font passer le temps. Une pause. Le chien aboie, sonne l’heure. Zoran, en vicaire expérimenté : « Monsieur Sam va bientôt manger. » La messe est dite.

Biographie

1934 Naissance à Paris.

Années 1960 À Paris, il fréquente Giacometti, Klein et Tinguely. Abandonne le pinceau pour le pastel.

1965 Première exposition personnelle à la Galerie Jacques Kerchache.

1974 Il installe son atelier dans une ancienne fonderie à Malakoff où il travaille toujours.

1999-2000 Expositions à la Fondation Gianadda puis à la Fondation Maeght.

2008 Son œuvre fait partie de l’exposition « Le mystère et l’éclat » au Musée d’Orsay.

« Sam Szafran, 50 ans de peinture »,

du 8 mars au 16 juin 2013. Fondation Gianadda à Martigny (Suisse), www.gianadda.ch

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°655 du 1 mars 2013, avec le titre suivant : Le sanctuaire de monsieur Sam Szafran

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