Sam Szafran, peintre

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 27 novembre 2013 - 1725 mots

Miraculeusement réchappé du Vel d’Hiv, ayant flirté très jeune avec la mort, Sam Szafran tente depuis 50 ans de se défaire de ses obsessions par la peinture, sa thérapie.

« Ni Dieu, ni maître ». La formule sort tout droit de la bouche de l’artiste. C’est aussi le titre du documentaire diffusé à l’occasion de la rétrospective Sam Szafran que lui a consacré la Fondation Pierre Gianadda au printemps dernier. Le film s’ouvre sur l’image d’une bûche emportée par les eaux vives d’une rivière. Étrange métaphore pour introduire le portrait d’un homme réputé libertaire, insoumis et irréductible. Qui est Sam Szafran ? L’homme ne se livre pas facilement et souvent qu’à moitié. « Après tant d’années d’amitiés, il est toujours un mystère pour moi. Il se cache derrière son œuvre, derrière sa conversation », reconnaît   Daniel Marchesseau, commissaire de l’exposition à Martigny (Suisse), qui le fréquente depuis 30 ans.

On le décrit « solitaire » et « brouillé avec le genre humain ». Son parcours est pourtant jalonné de rencontres qu’il a suscitées et d’amitiés fidèles qu’il a su inspirer. On l’imagine volontiers taiseux. Il se révèle disert et volubile, livrant avec gourmandise les souvenirs de ses relations avec quelques-unes des grandes figures du XXe siècle – peintres, sculpteurs et écrivains – qu’il a côtoyées. On le dit emporté, agressif sinon violent. Cette façade ne dissimule-t-elle pas une forme de vulnérabilité ?

L’homme est un survivant. Son enfance a été brisée, anéantie par la guerre et la mort qui ont emporté nombre de ses proches. De cette confrontation précoce avec la grande faucheuse, il a conservé l’instinct de survie de se cacher. Depuis 40 ans, il vit reclus dans sa maison-atelier de Malakoff. Chaque jour, il est debout  à 5 heures du matin. Un café à la main, il gagne son atelier planté au rez-de-chaussée de sa maison. Il ne le quittera qu’autour de 19 heures, épuisé par le travail et le dioxyde de carbone dégagé par les philodendrons qui hantent le lieu. C’est là, dans cette ancienne fonderie industrielle recouverte d’une verrière, encombrée de chevalets, de livres, de collections d’oiseaux empaillés, d’insectes, de pierres et d’une innombrable collection de pastels, que Szafran œuvre sans répit, à l’écart des modes et des courants. « Certains artistes travaillent dans des endroits zen. Moi, j’ai besoin du chaos », lance Szafran, la voix espiègle et le regard fixe, avec le franc-parler qui le caractérise. L’air un peu renfrogné, vêtu d’une veste de laine épaisse à gros carreaux noirs et blancs ouverte sur une chemise en jean, il s’empare d’un geste sec d’une bouteille de Bordeaux rouge et emplit deux « ballons » posés sur une petite table. Un journal libertaire est posé sur une chaise à ses côtés, des livres sont entassés pêle-mêle sur des fauteuils. Pièce rectangulaire et étroite tapissée de dessins et de lithographies, le salon, son deuxième havre, abrite une partie de son panthéon personnel : des Picasso, une suite de Giacometti, des encres de Michaux, une grande œuvre d’Olivier O.Olivier et un portait photo de Zao Wou-Ki.

Sous l’emprise de son destin
Sam Szafran a 5 ans quand la guerre éclate. Il vit rue Saint-Martin avec ses parents, des juifs orthodoxes venus de Pologne, qui exercent le métier de tailleur. En 1942, son père est interné dans un camp de transit avant d’être déporté à Auschwitz où il disparaîtra. Sam aura plus de chance. En juillet 1942, il parvient à s’échapper du Vel d’hiv, le soir de la rafle, alors que la plupart des membres de sa famille seront exterminés par les nazis. En juillet 1944, arrêté par la Waffen SS, il est transféré au camp de Drancy avant d’être libéré, en août, par les Américains. Ni Dieu, ni maître ? « J’ai toujours eu l’impression que quelque chose de divin me poussait d’un côté et pas de l’autre, confie l’artiste à Alain Veinstein, producteur à France Culture, qui lui a consacré un livre d’entretiens (Flammarion). Depuis mon enfance, j’ai l’impression d’être soumis à des forces. Si je reprends, minute par minute, ce qui s’est passé pendant la drôle de guerre, la guerre, la capitulation, les quatre années d’occupation, j’ai l’impression d’avoir été un pantin, une marionnette. Pourquoi ma tante Denise est partie ? Pourquoi pas moi ? Il existe donc un grand manipulateur », s’interroge-t-il, soudain décontenancé.

Au début des années 1940, le petit Sam est confié à la garde d’un oncle, l’oncle Jo, chargé de l’élever. « J’ai vécu l’horreur avec lui. J’étais son punching-ball. Il me rouait de coups et m’a rendu alcoolique dès l’âge de 7 ans », confit-il. Un jour, au quatrième étage de l’immeuble de la rue Saint-Martin, son oncle le fait passer par-dessus la rampe et le suspend au-dessus du vide menaçant de le laisser tomber. Szafran n’a eu de cesse depuis cette expérience traumatisante de tenter d’apprivoiser le vertige en réordonnant l’espace qui l’entoure. De ce traumatisme a jailli une inépuisable et obsessionnelle série de tableaux d’escaliers, de volées de marches qui se dérobent sous les pas et plongent vers le sous-sol. Des escaliers qui « brouillent la perception spatiale du spectateur jusqu’à lui donner le tournis » (Werner Spies).

À 17 ans, en 1951, après quatre années passées en Australie, il échoue à nouveau sur le pavé parisien. Il dort dans des abris de fortune, se saoule et s’abîme dans l’héroïne enchaînant les petits boulots pour payer sa dope. Il sera, tour à tour, garçon de bureau, coursier, dératiseur. Porte des Lilas, il fréquente une bande de voyous qui enchaîne casses, vols de voiture et cambriolages. « Quand on a un talent comme le tien, on ne fait pas le voyou », lui lance un jour son chef de bande estomaqué par une bicyclette entièrement décorée par Szafran. Ce déclic, cette prise de conscience, va lui ouvrir de nouvelles voies. Il s’inscrit aux cours du soir de la Ville de Paris, puis fréquente l’Académie de la Grande Chaumière où il suit les cours d’Henri Goetz. Il devient un pilier des cinémas du Quartier latin, des bars de Montparnasse et de ceux de Saint-Germain-des-prés, vivant à la cloche de bois. Au Bar-bac, il fréquente Antoine Blondin son « maître spirituel » qui le nourrit de lectures. Il rencontre Cioran et Beckett, se lie d’amitié avec Jean-Paul Riopelle, et reprend pied en frayant avec Lilette Keller qui l’apaise et avec laquelle il construira un foyer. En 1961, le rebelle se trouve un grand frère, un maître, Alberto Giacometti, dont il admire la singularité, la clairvoyance et l’authenticité. « Ce sera mon seul et unique maître, souligne-t-il. Des années plus tard, quand je suis devenu ami avec Diego, celui-ci me disait, de temps à autre à propos de mes œuvres : “Alberto aurait aimé”. C’était mon bâton de maréchal. »

À contre-courant
Tenace, méprisant le système et voulant à tout prix se maintenir dans les marges, il se construit à contre-courant. À la fin des années 1950, il revient à la figuration quand ses copains s’immergent dans l’abstraction lyrique. Il dessine au fusain par série des nus et des portraits. Dans les années 1960, il abandonne la peinture à l’huile pour des bâtonnets de craie. Il est le premier à relancer l’usage du pastel. En 1963, Sam Szafran, cornaqué par César et Ipoustéguy, rejoint l’écurie du marchand Claude Bernard qui le montre en 1964 et lui consacre une exposition personnelle en 1970. Ses fusains font un tabac. C’est le succès, mais la galère continue pour l’artiste qui peine toujours à joindre les deux bouts.

« S’il n’y avait pas eu l’Holocauste, je n’aurais jamais été peintre. Ma vocation vient du fait qu’avant la tempête nazie en France, ce cauchemar, j’ai vécu avec mes grands-parents un intense bonheur que j’essaye de retrouver avec les images », murmure-t-il. Travailleur infatigable, il décline au fusain puis au pastel les thèmes des imprimeries et de ses ateliers successifs – celui du Champs-de-Mars, puis celui de la rue de Crussol notamment – avant de se lancer dans ses premières compositions végétales, luxuriantes et impénétrables, exécutées au pastel. Il poursuit dans les années 1980-1990 de nombreuses variations autour de l’escalier s’arrêtant toujours sur le même thème de la spirale et de l’escalier en colimaçon. Faut-il y voir la métaphore d’une quête spirituelle ? La recherche de la source créatrice (spirale, issu du latin spira, a donné spiritus), du souffle de l’esprit ?

En 1985, il entame ses premiers travaux à l’aquarelle sur soie. « Au fait de son art, il délaisse tout ce qu’il connaît et qui commence à le faire connaître pour se lancer un nouveau défi artistique : inventer un nouvel usage de l’aquarelle », observe Estelle Pietrzyk, conservatrice du Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, qui a consacré à l’artiste un mémoire de maîtrise.

Avec son marchand, Claude Bernard, la collaboration devenue houleuse s’interrompt en 1986. « Tu fais ce que te dit Claude Bernard et rien d’autre », l’aurait averti Riopelle à son entrée à la galerie. Peine perdue. Forte tête, obsédé par la désobéissance et la non-conformité, Szafran ne peut s’empêcher de hausser le ton et de se brouiller avec ses galeristes. Idem avec Bob Vallois qui expose ses aquarelles ponctuellement en 1992. Puis avec le galeriste Jacques Elbaz qui dut se résoudre à annuler, quelques semaines avant le vernissage, une exposition personnelle programmée avec l’aval de l’artiste. « Avec lui, il faut savoir se protéger. Il peut être très destructeur », insiste le galeriste parisien de la rue d’Alger.

Du côté des musées français, c’est le désamour. Une rétrospective programmée par Jean Clair au Centre Pompidou est annulée par Jean-Hubert Martin en 1984. La reconnaissance viendra d’abord de l’étranger, de Suisse où la Fondation Pierre Gianadda lui consacre une rétrospective en 1999. La Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence puis le Musée de la vie romantique à Paris prendront le relais, en 2000, avec deux expositions importantes. Angoissé, habité par le sentiment de culpabilité du survivant, par l’urgence de créer sans cesse de nouvelles images, il se bat contre le temps et contre lui-même. Quand il traverse des crises et que son travail s’enlise, c’est vers Alberto Giacometti qu’il se tourne. « Quand tout va mal, je pense à lui, il est constamment présent dans mon travail. Quand il arrivait au tabac Didot, il disait : “Je me donne encore une semaine et j’arrête. C’est infernal, je n’y arriverai jamais”. »

SAM SZAFRAN EN DATES

1934 Naissance à Paris sous le nom de Sam Berger

1953 Entre à l’Académie de la Grande Chaumière

1970 Première exposition personnelle à la galerie Claude Bernard

1974 S’installe dans sa maison-atelier de Malakoff

1996 Jean Clair lui consacre une monographie (Skira)

1999 Première rétrospective à la Fondation Pierre Gianadda

2000 Expositions à la Fondation Maeght et au Musée de la Vie romantique

2013 Rétrospective à la Fondation Pierre Gianadda

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°402 du 29 novembre 2013, avec le titre suivant : Sam Szafran, peintre

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