Art contemporain

Damien Hirst : le roi est mort, vive le roi !

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 16 mai 2012 - 1393 mots

L’artiste britannique divise les foules et la critique. Communicant de talent ou artiste insolent ? Il n’empêche, Damien Hirst réussit son passage à la Tate Modern où, paradoxe, il disait ne pas vouloir exposer de son vivant…

L'exposition est un événement, Hirst n’avait jamais été exposé dans un musée auparavant. Pour s’y rendre, mieux vaut laisser ses préjugés au vestiaire, se départir des vernis accusant d’opportunisme, de cupidité et de cynisme appliqués en couches épaisses par une presse obnubilée par les sommes d’argent colossales amassées par l’artiste. Faire fi du coût faramineux de l’entrée, quatorze livres sterling, un peu dur à avaler. Mais voilà, l’exposition vaut le coup. Il faut y aller.

Toutes les œuvres emblématiques, ou presque
Soixante-dix de ses œuvres les plus charismatiques sont réunies - excepté le veau d’or - avec le fameux requin-tigre d’environ quatre mètres (The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living, 1991), la vache et son veau en coupe longitudinale (Mother and Child Divided, 1993), la tête de vache et les mouches dans une structure minimaliste (A Thousand Years, 1990), la reconstitution du bar Pharmacy (1992), les vitrines de médicaments méticuleusement copiés à la main (Lullaby, the Seasons, 2002) et encore le mannequin monumental d’anatomie, Hymn (1999), qui a atterri dehors. L’exposition fait accourir les foules. À raison, car la réunion de ces œuvres donne un éclairage puissant, profond et enthousiasmant au corpus d’un Damien Hirst catalogué comme un éditeur et un producteur de « coups » médiatiques.

Regroupées en ensembles, les œuvres dévoilent une puissance renouvelée, troublante et perverse. On réprouve l’art de la surenchère ? Certes, le crâne de platine recouvert de 8 601 diamants (For the Love of God) n’est pas du meilleur goût et du plus grand intérêt. Mais à part cette faute, l’exposition n’a rien à se reprocher. Elle est classique dans son déroulé, presque chronologique. Dès la première salle, le ton est donné avec With Dead Head (1991), photo le montrant à 16 ans, hilare à côté de la tête d’un homme grimaçant sur une table de dissection. Déjà, l’obsession de la mort. L’exposition offre des moments magiques, comme cette installation aux papillons In and Out of Love (jamais recréée depuis 1991) où de très beaux spécimens volettent après être sortis de chrysalides gluantes accrochées sur des toiles.

Le cycle de la mue, la métamorphose questionnant de façon très classique les notions de beauté, de vie et de mort, tel est le substrat de cette œuvre environnementale fascinante et répugnante à la fois. Dans une autre pièce saturée, des vitrines aux instruments chirurgicaux rutilants suscitent l’inquiétude et la peur : l’exercice du soin requiert des outils qu’on imagine parfaitement être ceux de la torture. La mort, la survivance, la douleur, se consumer à petit feu à chaque bouffée de cigarette, refuser la décrépitude en plongeant des corps dans le formaldéhyde, les hantises de Damien Hirst envahissent chaque salle en délivrant les pièces les plus connues du vernis condescendant du scandale.

« Damien Hirst n’est pas un artiste »
Au fil de la visite, la cohérence est évidente, et même les pièces qui pouvaient apparaître comme plus superficielles ou vulgaires sortent grandies. Anatomy of an Angel, marbre de facture classique révélant l’anatomie brute et presque grossière du corps d’un ange féminin, se dépouille de sa facile beauté pour gagner en complexité une fois articulée aux autres œuvres.

Ce que montre l’exposition, c’est que Hirst ne peut empêcher une lente dégradation de ses sujets (malgré une garantie de stabilité de deux cents ans pour les pièces au formol), l’effacement progressif de leurs couleurs, le flétrissement des épidermes. Ses œuvres vieillissent - les couleurs de Pharmacy se sont affadies, les papillons trépassent -, certaines ont même pris un coup de vieux, et c’est là tout l’intérêt. Elles démontrent surtout qu’elles ne sont pas que provocation et qu’elles assument une réflexion complexe sur les mécanismes psychiques de la mort et de la maladie. Mais la presse n’analyse pas ce qu’elle a devant les yeux.

Julian Spalding dans The Independent s’est énervé en écrivant : « Damien Hirst n’est pas un artiste. Ses œuvres sont dénuées de contenu artistique et sont sans valeur artistique. Elles sont conséquemment sans valeur financière. » L’argent, toujours l’argent -  la fortune de l’artiste est estimée à 215 millions de livres sterling (265 millions d’euros). Parce que Hirst ose afficher sa richesse comme le fait n’importe quel trader britannique issu des classes moyennes, parce qu’il ose détourner en 2008 le système en vendant directement ses œuvres chez Sotheby’s et ainsi récupérer l’intégralité des cent onze millions de livres plutôt que d’en céder 50 % à ses galeristes Jay Jopling et Larry Gagosian (la vente s’est intitulée « Beautiful Inside My Head Forever » (La beauté dans ma tête, pour toujours).

Oui, Hirst est insolent, ça lui a même valu une nécrologie plus vraie que nature par Christian Viveros-Faune cet hiver dans The Village Voice (In Memoriam, 18 janvier 2012). Assassiné pour cause de « cynisme, de spéculation, d’intellectualisme constipé et [pour] avoir organisé onze expositions simultanées de dot paintings coûteuses et nulles ». L’article faisait allusion à « The Complete Spot Paintings : 1986-2011 », proposée dans toutes les galeries Gagosian à travers le monde. Ce ne fut pas une réussite. Était notamment reproché à l’artiste d’élimer jusqu’à la corde les symboles classiques de la vanité. Au contraire, l’essorage de ses concepts s’inscrit parfaitement dans une réflexion maligne de la dérive des obsessions. Pourquoi passer du médicament au diamant serait-il une régression ? Ses diamants accumulés dans des vitrines clinquantes à l’envi sont synthétiques, et lorsqu’on sait qu’on peut s’adresser à des entreprises helvètes qui transforment votre dépouille en pierre précieuse, il y a tout à parier qu’il y a là une perspective alléchante.

Reste à trouver les corps. Malgré notre enthousiasme, l’exposition a bien sûr ses détracteurs. « Damien Hirst aurait sans doute pu être un grand artiste s’il n’était tombé dans la communication… », écrivait Philippe Dagen en avril dernier dans Le Monde. Ne lui déplaise, il l’est. Comme le confiait l’artiste à Sean O’Hagan de The Observer, l’exposition permet de montrer qu’il n’est pas arrivé là en « emmerdant » simplement les gens. Il y a de la substance sous l’opportunisme. Il y a aussi de la canonisation et du pèlerinage.

Le sentiment de regarder les reliques d’un temps révolu, là est le tour de force, l’exposition fait œuvre. « On ne me fera jamais aller à la Tate » Car le vitalisme paradoxal de ses œuvres morbides s’est transformé dans ce passage au musée. Comme embaumée, l’exposition agit telle une thanatopraxie globale qui fige le travail dans un temps sacré. Le motif de l’immortalité a gagné l’espace des salles, comme si elles étaient toutes baignées de formaldéhyde, emprisonnant aussi le visiteur dans ce spectacle. L’exposition est un tombeau. Mégalo ? Sauf qu’on ne sait pas si cet effet collatéral a été complètement envisagé par l’artiste ou s’il le subit. D’ailleurs, Hirst ne disait-il pas à David Bowie en 1996 qu’il n’exposerait pas à la Tate de son vivant ? « Les musées sont faits pour les artistes morts. Je ne montrerai jamais mon travail à la Tate. On ne me fera pas aller là-bas. » Après Maurizio Cattelan et son chant du cygne au Guggenheim cet hiver, Hirst signerait-il à Londres un enterrement en grande pompe ?

Biographie

1965
Naissance à Bristol en Angleterre.

1995
Il reçoit le Turner Prize.

2008
Chez Sotheby’s, la vente de 244 de ses œuvres atteint 198 millions d’euros.

2012
Damien Hirst vit à Devon en Angleterre.
 
Autour de l’exposition

Informations pratiques. « Damien Hirst », jusqu’au 9 septembre 2012. Tate Modern à Londres. Ouvert du lundi au jeudi de 10 h à 18 h et du vendredi au dimanche jusqu’à 22 h. Tarif : 17 euros. www.tate.org.uk

Hockney à Bilbao. Un autre important sujet de sa Majesté expose, lui, en Espagne. Le Guggenheim de Bilbao accueille jusqu’au 30 septembre l’exposition de David Hockney qui s’est tenue à la Royal Academy de Londres [L’œil n° 644]. Les toiles peintes entre 2007 et 2008 par l’artiste britannique déclinent en couleurs vives les paysages de son Yorkshire natal. Une série d’œuvres plus anciennes, datées entre 1965 et 2000, sont présentées en regard pour évoquer le rôle du paysage dans son travail, un thème abordé pour la première dans une exposition espagnole consacrée à Hockney. www.guggenheim-bilbao.es

Que deviennent les Young British Artists ?

L’acronyme de Young British Artists (YBAs) s’est imposé comme un label en 1994 au Royaume-Uni. Selon l’actuel directeur de l’Institut of Contemporary Arts de Londres, Gregor Muir, ancien comparse du groupe et auteur du très recommandable Lucky Kunst: The Rise and Fall of Young British Art (Aurum Press), pour être YBA « le côté va-te-faire-foutre est essentiel, il faut boire excessivement. Idéalement, il vaut mieux venir de la classe moyenne et beaucoup jurer…, faire des œuvres qui pourraient sortir des toilettes avec des animaux morts et sont dévoilées dans une galerie chic, immédiatement achetées par Charles Saatchi pour une somme d’argent indécente ». Apparue sous l’égide de Damien Hirst à la fin des années 1980, cette nouvelle école artistique britannique, d’abord issue du Goldsmiths College, a bousculé l’establishment artistique avec des œuvres provocantes et inédites. Jusqu’au dernier coup d’éclat, « Sensation » en 1997 à la Royal Academy, exposition commissariée par le collectionneur Saatchi avec l’essentiel des YBAs, les frères Chapman, Mat Collishaw, Tracey Emin, Damien Hirst, Michael Landy, Chris Ofili, Sarah Lucas, Sam Taylor-Wood, Gillian Wearing, Gavin Turk. Beaucoup ont décollé l’étiquette et assuré leur carrière. D’autres ont mal tourné, comme Tracey Emin dont le pavillon de la Biennale de Venise était nul ou Sam Taylor-Wood dont les vidéos trop people (Beckham dormant) n’ont plus d’intérêt. Les YBAs, on adore les détester.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°647 du 1 juin 2012, avec le titre suivant : Damien Hirst : le roi est mort, vive le roi !

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