Vendredi 25 septembre 2020

Foire - Politique

Une biennale de Moscou insipide pour plaire au pouvoir

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · lejournaldesarts.fr

Le 21 septembre 2017 - 992 mots

MOSCOU / RUSSIE

MOSCOU (RUSSIE) [21.09.17] – La nouvelle édition de la Biennale d’art contemporain de Moscou s’est largement autocensurée. Les contraintes budgétaires ont pesé dans l’organisation parfois chaotique.

La 7e biennale de Moscou a ouvert ses portes au public mardi 19 septembre en promettant la présence de deux vedettes, Björk et Matthew Barney. Mais ni l’un ni l’autre ne sont venus au vernissage qui s’est déroulé de manière un peu chaotique à cause de problèmes organisationnels.

La commissaire du projet principal, la Japonaise Yuko Hasegawa lui a donné pour titre « Clouds & Forests », où les nuages représentant l’Internet, l’avenir et la nouvelle génération d’artistes, tandis que la forêt plonge ses racines dans les cultures traditionnelles et l’ancienne génération. Hasegawa a expliqué au Journal des Arts que le coeur de son projet consiste à « créer un nouveau dialogue entre les cultures et les générations ».

Devant initialement se dérouler au Manège, sous les murs du Kremlin, l’exposition a été déplacée il y a un mois à la « Nouvelle Tretiakov », un immense parallélépipède de béton abritant l’essentiel de la collection Tretiakov du 20ème siècle. Officiellement, il s’agit de permettre une « interaction » entre la biennale et le musée, ainsi que de permettre de faire durer l’événement sur quatre mois au lieu de deux. En fait, il s’agit surtout de réaliser des économies.

Du coup, l’art contemporain voisine avec les vastes salles du musée consacré au Réalisme socialiste et ses immenses fresques à la gloire du camarade Staline. Mais, attention, pas question de politique dans cette biennale : « il s’agit bien d’art, et non pas de plateforme pour l’expression sociale et politique des artistes », a sévèrement prévenu Zelfira Tregoulova, la directrice du musée Tretiakov, lors de la conférence de presse. D’où le choix de Moscou pour la commissaire japonaise, réputée ne pas faire de vagues. Hasegawa s’est fait un nom en programmant des biennales dans des pays (Chine, Turquie, Emirats Arabes Unis) entretenant des rapports complexes avec la création. Avec son ministre de la Culture ouvertement hostile à l’art contemporain, la Russie constitue un défi supplémentaire pour cette commissaire aguerrie.

L’exposition principale démarre par une oeuvre symbolique du sculpteur Dashi Namkadov. Le visiteur doit placer sur sa tête un casque de réalité virtuelle pour prendre la mesure de l’oeuvre. Il est transporté au bord du lac Baïkal où il peut admirer une sculpture totémique mesurant plusieurs dizaines de mètre de haut. Ou comment utiliser les dernières technologies pour plonger dans un traditionalisme éculé. Difficile de croire que cette oeuvre simplette résulte du choix de la commissaire, qui ne cache pas être peu au fait de l’art contemporain russe. Dénigré par ses pairs, Namkadov est surnommé « l’artiste favori de Poutine » pour l’avoir plusieurs fois rencontré et être proche de plusieurs personnalités de l’entourage immédiat du président russe.

Arbres et nuages figurent dans beaucoup d’oeuvres (majoritairement des peintures et des installations vidéos). Le cosmos, la nature, les paysages et l’écologie complètent le tableau. Hasegawa a exécuté son projet à la lettre, donnant une tonalité très méditative à cette exposition d’environ 250 oeuvres. Peu d’artistes sortent du lot et aucune performance ne vient égayer l’ambiance.

Cinq artistes français y participent. Trois d’entre eux ont expliqué au Journal des Arts avoir rencontré des problèmes de communication avec la direction. Mathieu Merlet-Briand, dont c’est la 1ère biennale, déplore n’avoir pas obtenu de socle pour son installation Google Dark Matter, pourtant réclamé six mois à l’avance. Il se dit néanmoins ravi de participer à l’événement. Marie-Luce Nadal n’était guère satisfaite de son installation de « nuages » parce que les équipements fournis par les organisateurs (pour réaliser des économies) ne fonctionnaient pas. Laure Prouvost, qui a obtenu le plus grand espace de la biennale après Bjork, n’a pu présenter son installation lors du vernissage, à cause de l’incapacité des techniciens locaux à régler ses trois projections vidéo. Deux jours plus tard, l’accès n’était toujours pas ouvert aux visiteurs.

La plupart des artistes rencontrés se sont plaints de manque de professionnalisme venant de la direction russe de la biennale. Mais tous ont exprimé leur reconnaissance envers Yuko Hasegawa et étaient réticents à jeter la pierre aux organisateurs « étant donné les conditions qui sont faites à l’art contemporain en Russie ». Plusieurs artistes ont confié que la commissaire leur a rendu visite très longtemps à l’avance pour choisir des oeuvres déjà existantes. Prudente dans ses choix, Hasegawa préfère la sécurité à l’exclusivité. Du tumultueux tandem russe Vinogradov-Dubosarsky, elle a sélectionné une oeuvre représentant deux faons et remontant à 2003 et qui résume symboliquement la portée de cette 7ème édition.

Les efforts déployés pour rendre la biennale aussi inoffensive que possible n’ont pas suffi pour attirer le ministre de la Culture Vladimir Medinsky, qui préférait symboliquement inaugurer le même jour à Moscou une statue en hommage à Mikhaïl Kalachnikov, brandissant l’arme portant son nom. Selon une source proche de la direction de la biennale : « nous avons fait en sorte qu’il accepte de financer la prochaine édition. Cette fois-ci, nous n’avons rien reçu de l’État ». Interrogée par Le Journal des Arts, la directrice de la biennale Ioulia Mouzykantskaïa confirme l’absence de soutien financier « pour des raisons de calendrier, parce que la commissaire a été désignée tardivement par rapport aux contraintes budgétaires ». Cette ancienne responsable du ministère de la Culture précise que l’événement « a coûté environ un million de dollars » et que « l’ensemble des oeuvres a été assuré à hauteur de 3 millions de dollars ». Un budget très maigre, légèrement supérieur à celui de la calamiteuse 6e édition (2015), mais trois fois inférieur à la 5e biennale de 2013.

Logiquement, une bonne partie de l’art contemporain a boudé l’inauguration. Les publications spécialisées ArtGuide.com, AroundArt.ru et Colta.ru, ainsi que la critique du quotidien Vedomosti Olga Kabanova ont tout simplement ignoré l’événement. Reste le programme parallèle, dont les vernissages vont s’étaler cette semaine et qui pourrait réserver de bonnes surprises.

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Une visiteuse prenant une photo lors du vernissage la 7e Biennale internationale d'art contemporain de Moscou dans la galerie Tretyakov sur Krymsky Most à Moscou - 18 septembre 2017 - photo : Eugene Odinokov / AFP

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