Biennale

BIENNALE D’ART CONTEMPORAIN

La biennale de Moscou ouvre sous de mauvais auspices

MOSCOU / RUSSIE

Une centaine de professionnels du monde de l’art russe affirment leur solidarité avec les artistes de la précédente édition qui dénoncent dans une lettre ouverte de nombreux dysfonctionnements.

Julia Muzikantskaya, directrice de la Biennale d'art contemporain de Moscou depuis 2017 © photo Galkin
Julia Muzikantskaya, directrice de la Biennale d'art contemporain de Moscou depuis 2017
© photo Galkin

Moscou. La 8e édition de la Biennale d’art contemporain de Moscou, programmée du 28 octobre 2019 au 22 janvier 2020, démarre sur une succession de fausses notes. Première dissonance le 6 juin dernier lorsqu’une lettre ouverte, publiée sur le site de la Biennal Foundation, signée par quinze des 52 artistes ayant participé à la précédente édition, en 2017, appelle au boycott de la Biennale. « La préparation de l’exposition fut un désastre. Plusieurs œuvres ont été gravement endommagées, le personnel et les techniciens ont été victimes de brimades et d’abus, et les artistes ont eu du mal à faire face à un déficit extrême d’organisation », est-il expliqué dans la lettre. Les signataires terminent par un appel lancé aux artistes de la présente édition de « s’abstenir de toute participation »à la Biennale « tant qu’elle est dirigée par Mme Muzikantskaya, qui continue d’exploiter sans vergogne les artistes ».

Comment inaugurer une manifestation si le bilan de la précédente n’est toujours pas soldé ? Sommée de s’expliquer lors d’une conférence de presse organisée le 4 octobre, Julia Muzikantskaya a choisi de nier en bloc, dénonçant une « provocation ». Pour celle qui dirige la Biennale depuis 2017, tous les artistes ont été payés longtemps avant la publication de la lettre ouverte. Julia Muzikantskaya promet de montrer les documents « prouvant » les versements, « si la loi russe le permet ».

L’artiste française Marie-Luce Nadal, signataire de la lettre, confirme au JdA n’avoir pas été défrayée en totalité pour le coût de production des œuvres. Elle ajoute que deux de ses œuvres ont été gravement endommagées (l’artiste a dû les restaurer à ses frais) et que la Biennale a gardé une de ses photographies, « ce qui n’était pas dans le contrat […] et nous sommes au moins deux dans ce cas ». Marie-Luce Nadal a mandaté un avocat et entend « aller jusqu’au bout pour que ce cauchemar ne se répète plus ».

Le 11 octobre, tous les signataires de la lettre ouverte ont reçu une lettre des avocats de la Biennale de Moscou les menaçant de poursuites judiciaires pour « diffamation » s’ils ne publient pas un démenti. La Biennale reconnaît sur sa page Facebook que Marie-Luce Nada n’a pas été défrayée en totalité parce qu’« après le démontage, elle est partie avec [le matériel que nous avons spécialement acheté pour elle], ce qui contredit les termes du contrat. En Russie, on appelle cela un vol ». Marie-Luce Nadal précise que « le processus de démontage ne[l’]autorisait pas à remplir et sceller les caisses » avant la réexpédition et que le matériel en question ne lui est « d’aucun usage ».

À l’inverse, Mathieu Merlet-Briand, qui a aussi participé à l’édition 2017, confie n’avoir « eu aucun souci “majeur” avec l’équipe de la biennale ». Il se dit « très heureux » d’avoir participé à cette « belle aventure », tout en admettant avoir été témoin de « gros soucis organisationnels ».

La Biennale, « une réputation sapée »

Face aux dénégations de Julia Muzikantskaya, qui dispose de solides appuis institutionnels (la Galerie Tretiakov, le ministère russe de la Culture, un père ancien préfet), la contre-attaque s’est aussi organisée à Moscou. Une enquête publiée le 10 octobre par Masha Kravtsova, du site Art Guide (financé par le musée d’art contemporain privé Garage), a révélé une série de poursuites judiciaires pour non-paiement contre la Fondation Biennale d’art contemporain dirigée par Julia Muzikantskaya. Le lendemain paraissait une nouvelle lettre ouverte, signée cette fois par une centaine de professionnels russes du monde de l’art contemporain, exigeant de Mme Muzikantskaya un audit et des excuses publiques. Affirmant leur solidarité avec les artistes de la 7e édition, les signataires exhortent à « ne pas fournir de plate-forme ni promouvoir les activités de la commissaire Julia Muzikantskaya, qui néglige les principes éthiques et professionnels dans son travail ». La lettre souligne que « la réputation de la Biennale est sapée », dans un contexte russe où « le monde de l’art contemporain demeure vulnérable et oscille dangereusement entre des intérêts publics et privés, objet de spéculations et de manipulations politiques et économiques ».

Informé de la polémique, Jean-Hubert Martin, qui fut commissaire principal de la 3e Biennale de Moscou, continue d’apporter sa caution à l’événement moscovite, où il est désormais la dernière personnalité de nationalité étrangère à participer au « conseil des experts ». Dans les réponses qu’il nous a adressées par courriel, l’ancien directeur du Musée national d’art moderne indique qu’il se rendra à l’ouverture le 31 octobre. Il dit avoir simplement « été consulté sur le choix du commissaire ».

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°531 du 18 octobre 2019, avec le titre suivant : La biennale de Moscou ouvre sous de mauvais auspices

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