La renaissance de Robert Combas

Après une éclipse dans les années 1990, Robert Combas est de nouveau dans l’actualité depuis sa rétrospective de 2012 au MAC de Lyon

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 11 octobre 2016

Cofondateur du mouvement de la Figuration libre, star du marché de l’art dans les années 1980, Robert Combas a vu son étoile pâlir dans les années 1990. Il est à nouveau sous les feux de la rampe en 2016.

L’air préoccupé, le peintre arpente le salon de long en large comme un lion en cage. Coupe de cheveux au bol, tee-shirt noir col en « v » et baskets gris et fluo, il parle en faisant de grands gestes. « Je n’ai jamais fait un seul tableau pour le fric. Des artistes comme moi, c’est malheureux, il n’y en a plus », lance-t-il, haut et fort, de son accent languedocien qui résonne dans son grand loft d’Ivry-sur-Seine. « Aujourd’hui, ils ont tous des assistants et se prennent pour des hommes d’affaires. » Le flot de parole est tumultueux, le débit saccadé. Une pipe éteinte dans sa main droite, la gauche enfoncée dans la poche de son jean, il se déplace nerveusement, le dos voûté et le torse légèrement penché en avant, avant de revenir aussi sec sur ses pas. De temps à autre, il interrompt ce mouvement pendulaire pour venir grappiller quelques grains de raisins sur la table basse du salon. Sautant du coq à l’âne, de digressions en digressions, il poursuit sa logorrhée en suivant un fil rouge ténu qu’il semble être le seul à percevoir. « Je préférerais qu’il y ait quelque chose après la mort. Cela me fait chier que Dieu n’existe pas », glisse-t-il, le ton rigolard, avec des inflexions à la Coluche. Le ballet, entamé autour de la table, s’élargit peu à peu en cercles concentriques au salon, puis au loft tout entier, l’artiste apparaissant et disparaissant soudain hors de notre vue. « Ce qui m’intéresse c’est de créer, mais avant tout, c’est d’être différent des autres », clame-t-il en émettant un petit rire satisfait qui perce de l’autre côté de la cloison.

L’été 2016 a été celui du grand retour de Robert Combas. On a pu voir ses œuvres au Palais de Tokyo (Paris) pendant l’exposition Houellebecq « Rester vivant », au Musée de Vence, et au Grimaldi forum à Monaco. Des expositions, mais aussi plusieurs concerts de son nouveau groupe, Les Sans Pattes, aux sonorités rock mâtinées d’électro, agrémentées de projections vidéo. « Si je pouvais gagner suffisamment d’argent avec ma musique, je laisserais tomber la peinture », marmonne-t-il en happant quelques grains de muscat.

Le jeune Combas « glande »

À Sète au début des années 1960, le couple Combas et leurs six enfants occupent une loge de concierge installée dans la Bourse du travail. Là, le jeune Robert passe son temps à gribouiller ses bandes dessinées, des Pif Gadget, Vaillant et autres Tintin. Les planches et les bulles disparaissent sous des dessins de cow-boys, d’indiens et des scènes de batailles. Sa mère est femme de ménage. Son père, personnage haut en couleur, employé de mairie et cadre du parti communiste. À l’âge de 9 ans, ses parents qui nourrissent de grandes ambitions artistiques pour leur rejeton, l’inscrivent aux cours du jeudi aux Beaux-Arts de Sète, perchés sur les pentes du Mont Saint-Clair, qu’il suit assidûment. Au collège, en revanche, le jeune Combas, « glande », fume du « shit » et inhale du LSD.
Il intègre malgré tout les Beaux-Arts de Montpellier, où il est admis de justesse, à l’âge de 18 ans, au 34e rang sur 38. « Techniquement, confie-t-il, je n’étais pas dans le coup. J’étais très moyen dans les travaux pratiques de l’école. » Là, il continue de « grattouiller des dessins pour rire et pour faire rire » ses proches tout en s’initiant au vocabulaire plastique. En 1977, il est admis dans le département Art de l’école où enseigne notamment Daniel Dezeuze. Combas éprouve alors le désir de « faire quelque chose de nouveau », de la peinture rock, en échappant aux formules visuelles épurées de Supports/Surfaces qui dominent alors la scène française. À Sète en 1978, il crée la revue Bato, « œuvre d’art assemblagiste et collective », avec Hervé di Rosa et Catherine Brindel (Ketty) qui deviendra sa compagne. La même année, la petite équipe fonde le groupe de rock Les Démodés qui se produit dans les boîtes de nuit de la région.

Après ses premiers dessins maladroits des années 1970 – « du bâclé mal fait », selon ses propres termes –, il trouve son style au début des années 1980 en s’inspirant de l’univers de la bande dessinée, de la publicité et des séries télé, mais aussi du langage « très cru et un peu dur » de sa ville de Sète.

Ses grandes toiles truculentes, baroques, grouillant de vie et fourmillant de détails, décrivent, sans fard, souvent avec humour, le monde tel qu’il le voit : exubérant, trivial, brutal. « Il peint l’ouvrier agricole à la peine, le chanteur de rock en transe, le guerrier dans ses épousailles avec la mort, le corps dans tous ses états (…), les fleurs comme des sexes, les sexes comme des fleurs, Geneviève la femme de sa vie, des amoureux qui se bécotent sur les bancs publics », écrit le philosophe Michel Onfray (Transe est connaissance. Un chamane nommé Combas,  Flammarion, 2014).

Personnage fantasque et angoissé
En 1980, les marchands Daniel Templon et Bruno Bischofberger le repèrent et lui achètent ses premières toiles. En 1981, le critique d’art Bernard Lamarche-Vadel l’expose dans son appartement aux côtés d’Hervé di Rosa, François Boisrond et Jean-Michel Alberola. C’est lors de cette exposition collective, « Finir en beauté », qu’Yvon Lambert découvre l’œuvre de Combas. « Quelques jours plus tard, je montais les sept étages sans ascenseur pour accéder à son atelier qui était en fait une petite chambre de bonne. Le garçon était si drôle avec son visage encore enfantin, si bavard, curieux de tout et surtout si enthousiaste que je lui proposai rapidement sa première exposition en 1982 », se remémore l’ancien galeriste qui évoque la « générosité » de l’homme. Dans les années 1980 chez Yvon Lambert, Combas rencontre un grand succès et ses toiles se vendent comme des petits pains. Mais, un brin paranoïaque, le jeune peintre se montre pourtant « constamment angoissé à l’idée qu’on le copie », observe Ben. C’est ce dernier qui, au début des années 1980, invente le terme de Figuration libre pour nommer cette nouvelle forme d’art. « La Figuration libre, souligne Combas, c’est quand je fais une bande dessinée avec un héros rigolo et que le lendemain matin je laisse tout tomber pour faire une grande toile sur la bataille de Waterloo. (…) On change de voiture, on change de femme, on change de chaussettes, on change de slip. Alors, on doit changer souvent de peinture, de dessin, d’idée.»

Obsession pour la guerre et le sexe
Michel Onfray, qui partage les mêmes origines prolétaires que Combas, s’est pris d’affection pour l’artiste. Il le dépeint comme un chamane contemporain, comme « le compagnon de route et de fortune de Dionysos, le dieu des vignes, du vin, de l’ivresse, de la fermentation, de la danse, de la folie et de la transe ». Un chamane désinvolte obsédé par le sexe et par la guerre. Deux thèmes qui hantent ses toiles qui regorgent de Vénus aux seins lourds, de tétons saillants, de toisons pubiennes, de sexes en érection, de vulves et de scènes de copulation. Du sperme, mais aussi beaucoup de sang qui jaillit de ses tableaux saturés de couleurs vives, délimitées par des traits noirs qui soulignent les silhouettes de ses personnages « piégés par leurs excès » (Richard Leydier). Un trop-plein, une compulsion du remplissage qui rappelle l’art des « inspirés » et des « fous » ou le besoin de conjurer l’angoisse du vide, du néant ?

Dans les années 1980, les prix de ses tableaux montent en flèche, sa cote explose. La situation se retourne au début des années 1990, avec la crise et le ralentissement des transactions. Yvon Lambert abandonne alors son jeune poulain n’acceptant pas que celui-ci soit représenté à Paris par d’autres galeries que la sienne. « Nous avons rompu comme un vieux couple tout en continuant à entretenir une tendresse réciproque », tempère l’ancien marchand. Des confrères prennent aussitôt le relais à Paris et à Montpellier, mais aussi à l’étranger, à Genève, Bruxelles, Lisbonne, Mannheim ou Knokke-le-Zoute.

« Le marché est reparti à la hausse au début des années 2000, mais un peu moins pour Combas », note Laurent Strouk, son marchand depuis le milieu des années 1990. Ce dernier le décrit comme « un écorché vif, un homme un peu compliqué qui a besoin de parler au moins une fois par jour à son galeriste », s’amuse-t-il.

Deuxième soufle
Ignoré par les grands musées français, à Paris comme en régions, le fils de « prolos » trouve refuge dans des institutions périphériques, à la Seyne-sur-Mer (1997), Sète (1999), Châteauroux (2001) et au Musée du Touquet Paris-plage (2015) qui lui consacrent des expositions personnelles. En 2012, le Musée d’art contemporain de Lyon lui ouvre grand ses portes : 97 000 visiteurs viennent admirer ses « Greatest hits ». Une fréquentation honorable, mais nettement plus faible que celle d’un artiste américain de sa génération, Keith Haring (168 000 visiteurs en 2008), qui a surgi sur la scène artistique dans les années 1980, au même moment que lui. Un signe de plus que l’artiste sétois reste considéré avec méfiance par le monde de l’art contemporain hexagonal. « Si Combas était né en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, il n’aurait pas subi la mauvaise réputation qui était celle de la peinture en France dans les années 1980, analyse le critique d’art Philippe Dagen dans le catalogue de l’exposition estivale du Grimaldi Forum. Qu’il s’exprime, dans ces pays, sur le papier et la toile aurait été parfaitement légitime, et pour ainsi dire, naturel. Pas à Paris. » Qu’en pense Combas ? « Ce n’est pas ma peinture qui fait peur. C’est moi », pouffe-t-il, avant de glisser : « des expositions comme celle de Monaco me requinquent. Vous avez vu comme mes tableaux happaient, terrassaient littéralement les visiteurs ? »

ROBERT COMBAS EN DATES

1957 : Naissance à Lyon
1975 : École des Beaux-Arts de Montpellier
1979 :Fondation du groupe de rock Les Démodés et de la revue Bato
1982 : Première exposition personnelle à la galerie Yvon Lambert
1997 : Rétrospective à la Villa Tamaris à La Seyne-sur-Mer
2006 : Rétrospective au Seoul museum of art à Séoul
2012 : « Greatest hits » Retrospective au Musée d’art contemporain de Lyon
2016 : « Robert Combas, les années 1980 et 1990 » au Grimaldi Forum (Monaco). « Les Combas de Lambert » au Musée de Vence reprise à la Collection Lambert à Avignon du 11 décembre 2016 au 30 mai 2017

Légende photo

Robert Combas. © Photo : Archives Robert Combas.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°465 du 14 octobre 2016, avec le titre suivant : La renaissance de Robert Combas

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