Dimanche 25 octobre 2020

Photographie

ENQUÊTE

La commande publique en photographie se décentralise

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 15 novembre 2017 - 1228 mots

Une mutation profonde a été engagée dans la commande publique au tournant des années 2010. Alors que les procédures d’attribution sont rendues plus transparentes, les collectivités territoriales nouent des partenariats avec le Cnap autour d’initiatives locales.

France. L’histoire de la commande publique en photographie a été marquée par deux missions emblématiques : la Mission héliographique en 1851, première commande publique collective dans l’histoire du médium, et la Mission photographique de la Datar (1983-1986). La carte blanche donnée aux photographes par les commanditaires de la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale, Bernard Latarjet et François Hers, le nombre de photographes engagés (29) et les moyens financiers accordés à chacun sont restés dans les mémoires. Nombre de commandes impulsées par la suite sur le territoire se sont référées à cette mission, ainsi que le rappelle l’exposition « Paysages français, une aventure photographique 1984-2017 » actuellement présentée à la Bibliothèque nationale de France ( BNF).

Un budget moyen qui n’évolue pas
Placée sous la direction du Comité interministériel d’aménagement et de développement du territoire, sous la tutelle du Premier ministre, la Mission de la Datar a bénéficié sur ses quatre années d’existence de 2 millions de francs par an en moyenne (560 000 € environ en valeur 2016), frais de production et réalisation inclus. Soit un budget moyen annuel par photographe de 41 000 euros d’aujourd’hui. Un tel montant est unique dans l’histoire de la commande publique photo. Seule « La France de Raymond Depardon » (300 photographies prises à l’aide d’une chambre dans presque toutes les régions de France) atteint ce niveau avec un budget de 200 000 euros (frais inclus), réparti sur la période 2003-2008, financé par le ministère de la Culture. Le tarif en vigueur pour une commande ne dépassait alors pas 10 000 à 15 000 euros en moyenne frais compris. Une fourchette que l’on retrouve en 2017, que ce soutien soit accordé par le Centre national des arts plastiques (Cnap), opérateur de la commande publique pour le ministère de la Culture, ou d’autres institutions publiques comme le Conservatoire du littoral (Paris, Rochefort), placé sous la direction du ministère de l’Environnement, ou le Pôle Image Haute-Normandie (Rouen), association financée par la Région, la Ville et l’État. La somme allouée au photographe pour la couverture d’un sujet n’a donc pas varié depuis le fin de la mission de la Datar.

Changement de procédures
La commande publique en photographie a connu récemment des restructurations profondes. Au Centre national des arts plastiques, le départ d’Agnès de Gouvion Saint-Cyr a inauguré un changement dans les procédures. Pendant trente-quatre ans, jusqu’à son départ à la retraite en avril 2010, l’inspectrice générale pour la photographie a incarné, et défini la politique photo. Deux types de commandes publiques préexistaient alors, l’une liée à des thèmes, l’autre à des projets spécifiques de photographe à l’instar de « Sur les traces de l’Afrique fantôme » (1989-1990) de Françoise Huguier ou de la série d’Éric Baudelaire sur la guerre d’Irak mise en scène dans les studios de cinéma d’Hollywood, dont rend compte le fameux diptyque The Dreadful Detail présenté en 2006 dans le cadre de Visa pour l’image (Perpignan). Nombre de projets produits dans le cadre de commandes publiques artistiques du ministère de la Culture ont en effet alimenté jusqu’en 2008 la programmation de festivals de photo (et photojournalisme), tels les Rencontres d’Arles ou le Printemps de septembre à Cahors. L’année 2009 a marqué leur arrêt. La polémique autour du montant octroyé à « La France de Raymond Depardon », couplée au souhait du Cnap de repenser la commande à la suite du départ d’Agnès de Gouvion Saint-Cyr, n’a pas été étrangère à cette réorganisation, du point de vue tant des décisions que des procédures d’attribution, voulues plus transparentes et collégiales.

Aujourd’hui, un appel à projet précis est diffusé sur le site Internet du Cnap. Après sélection, les photographes ou la structure retenus rédigent une étude financée du projet avant sa réalisation. Le comité de sélection est désormais composé de membres dont les profils ont été diversifiés et il officie aussi aux acquisitions du Cnap. « L’intitulé “Acquisitions/Commandes publiques” entend affirmer que la commande publique est pour nous une modalité d’acquisition et que ces œuvres rentrent dans la même collection », précise Pascal Beausse, responsable de la collection de photographies du Cnap.

Le rôle moteur du Cnap
Dans un contexte d’absence de politique photo clairement définie à la tête du ministère de la Culture, le Cnap devient donc plus que jamais un acteur important dans le soutien à la création. La commande photographique nationale « Les regards du Grand Paris », étalée sur dix ans, 2016-2026 (80 000 euros annuels, huit photographes par an), et annoncée par la ministre Fleur Pellerin en septembre 2015, a été lancée et portée le Cnap. Depuis 2008, l’institution a consacré près de 1,2 million d’euros aux commandes photo et plus de 4,5 millions d’euros aux acquisitions. Certes la baisse depuis quelques années des crédits qui lui sont alloués l’affecte. Il tente néanmoins de « faire plus avec moins », du moins autrement. La dynamique de la commande publique en photographie s’est de fait déplacée progressivement, passant d’un centralisme d’État à une décentralisation de plus en plus active. Elle s’appuie plus que jamais sur des partenariats en régions, porteurs de projet mais aussi de financements complémentaires.

Ainsi que le souligne Pascal Beausse, « les interlocuteurs du Cnap se sont élargis à des partenaires du monde de l’art et à des associations engagées sur le terrain afin de jouer davantage la décentralisation. Nous sommes une instance nationale qui a pour vocation d’agir sur le territoire ». Des programmes ont été mis en place sur trois ans par le centre d’art BBB à Toulouse dans des quartiers difficiles de la ville, par l’association Peuple et Culture à Tulle (Corrèze) en milieu rural, ou encore par l’association Perou (Pôle d’exploration des ressources urbaines) dans le cadre de la commande « Réinventer Calais » sur les réfugiés. Ces initiatives témoignent de la diversité des interlocuteurs locaux et de leur engagement.

C’est aussi grâce à des personnalités comme Pierre Devin, fondateur et directeur du Centre régional de la photographie (CRP) du Nord-Pas-de-Calais (aujourd’hui Hauts-de-France) à Douchy-les-Mines (Nord), que la mission photographique Transmanche sur les répercussions du chantier du tunnel sous la Manche (1988-2001) a vu le jour et connu une telle longévité.

Le Pôle Image Haute-Normandie poursuit quant à lui, sous la direction aujourd’hui de Raphaëlle Stopin, le programme lancé en 2001 par Didier Mouchel, son ancien responsable. Le service patrimoines et inventaires de la Région Île-de-France donne de son côté depuis cinq ans des cartes blanches à des photographes.

Une dynamique liée aux volontés politiques
Mais cette dynamique est encore timide. La commande publique en photographie demeure soumise dans ses financements, et donc dans son existence, aux mouvements de personnes à la tête d’un ministère, d’une Région, d’un Département ou d’une Ville. Les intérêts très fluctuants des responsables politiques fragilisent régulièrement les opérations. Les commandes de l’Observatoire photographique national du paysage, lancées à partir de 1991 et placées sous la tutelle du ministère de l’Environnement, ont vu l’État s’en désengager de 2000 à 2012. Son retour il y a quatre ans a réactivé quelques financements. Cependant, rares sont les commandes publiques à s’inscrire dans un temps long. Si là n’est pas sa raison d’être, la commande appelle cependant un soutien institutionnel constant.

Légende photo

Alain Bernardini, Recadrée. Porte-Image. Borderouge Nord. Toulouse, 2013-2017. Vue in situ de la Place de la Maourine, Toulouse, commande du Centre national des arts plastiques, en coproduction avec le centre d'art BBB, Toulouse, 2016. © Photo : Yohann Gozard.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°489 du 17 novembre 2017, avec le titre suivant : La commande publique en photographie se décentralise

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