Dimanche 16 février 2020

Politique

Comment la Russie veut s’emparer du Lion d’or à Venise

MOSCOU / RUSSIE

Avec le soutien tacite du Kremlin, des intérêts privés, riches et proches du pouvoir, ont pris en main le pilotage du pavillon russe dans les Giardini.

Le pavillon de la Russie dans les Giardini à Venise
Le pavillon de la Russie dans les Giardini à Venise
Photo Ludosane, 2017

Il souffle un vent nouveau sur l’art contemporain russe. Les caciques conservateurs sont remerciés au profit d’experts étrangers financés par les hommes d’affaires, mais aussi par des jeunes femmes proches de l’élite politique. L’exemple le plus récent est celui du pavillon russe à Venise.

La vice-ministre de la Culture, Alla Manilova, a annoncé, il y a quelques semaines, le départ surprise du commissaire général du pavillon, Semyon Mikhaïlovsky, nommé en 2016 et dont le contrat s’étendait jusqu’en 2020. Recteur de l’Académie de peinture Répine, Mikhaïlovsky avait déjà constitué son équipe pour la préparation de la prochaine biennale d’art contemporain de Venise.

À sa place, le ministère de la Culture a nommé Teresa Iarocci Mavica, directrice générale du Fonds V-A-C du milliardaire russe Leonid Mikhelson. Italienne et soviétologue de formation, Teresa Iarocci Mavica vit en Russie depuis trente ans, et elle est devenue l’une des expertes les plus influentes de l’art contemporain. Elle a su éveiller l’intérêt de l’homme d’affaires le plus riche du pays (24 milliards de dollars selon le magazine Forbes) pour la création actuelle. V-A-C ouvrira l’an prochain un vaste centre d’art contemporain à proximité du Kremlin (voir le JdA du 25 novembre 2019).

Teresa Iarocci Mavica, la nouvelle commissaire générale du pavillon russe à la Biennale de Venise. © DR.
Teresa Iarocci Mavica, la nouvelle commissaire générale du pavillon russe à la Biennale de Venise.
© DR
Provincialisme du pouvoir politique

Révélée par le quotidien Vedomosti, la nouvelle équipe n’ambitionne rien de moins que de décrocher le Lion d’or en 2021 du pavillon national. Teresa Iarocci Mavica a précisé au Journal des Arts être « convaincue que le vrai défi n’est pas le Lion d’or, mais le fait que le commissaire de la biennale vienne de Russie. Cela signifierait que l’agenda culturel de la Russie s’accorde à celui des autres pays. La Russie prendra activement part au débat culturel contemporain et c’est ce qui devrait être l’objectif. »

Le constat que l’intégration du pays au plan international est freinée par le provincialisme du pouvoir politique est largement partagé au sein de la scène contemporaine russe. Les propos du ministre de la Culture Vladimir Medinsky, lors de l’inauguration de la 55e Biennale de Venise (« nous sommes davantage partisans du traditionalisme »), restent gravés dans les mémoires et le ministère veut peser sur les choix artistiques, à travers les nominations, sans donner d’argent. La Russie n’a ainsi jamais décroché le Lion d’or et a même été devancée par deux de ses anciens satellites : l’Arménie (en 2015) et la Lituanie (en 2019).

Pour gagner le Lion d’or, le binôme Mavica/Mikhelson s’est adjoint les services de Smart Art, une société de conseil spécialisée dans l’art contemporain russe. Créée il y a trois ans, Smart Art est aussi un binôme, formé par deux jeunes femmes, Ekaterina Vinokurova et Anastasia Karneeva, toutes les deux anciennes responsables de Christie’s en Russie. La société conseille des dizaines de collectionneurs et soutient plusieurs jeunes artistes russes, à travers des expositions qu’elle produit. Détail important : les deux jeunes femmes sont issues de l’élite russe. Ekaterina Vinokurova est la fille du fameux ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, et l’épouse d’un puissant banquier. Anastasia Karneeva est la fille d’un général des services secrets, aujourd’hui vice-président de Rostec, le géant d’État de l’armement et des hautes technologies. Un conglomérat qui aide depuis peu des manifestations d’art contemporain.

L’association des deux binômes va piloter parallèlement les deux prochains rendez-vous vénitiens : la 17e Biennale d’architecture 2020 et la 59e Biennale d’art contemporain en 2021. Dans l’immédiat, Smart Art a lancé un appel à projets, ouvert à tous les architectes de moins de quarante ans pour la restauration du pavillon russe de Venise, conçu en 1914 par le Russe Alexeï Chtchoussev. Smart Art dit avoir décroché au printemps le contrat de gestion du pavillon (pour un bail de dix ans), à l’issu d’un concours organisé par l’administration présidentielle russe, propriétaire des murs.

Un restauration grâce à des fonds privés

Le rapprochement avec Leonid Mikhelson était logique car Ekaterina Vinokurova et Anastasia Karneeva disent le connaître « depuis longtemps » et d’ajouter : « Nous avons contacté M. Mikhelson pour obtenir des conseils professionnels, compte tenu de sa vaste expérience des relations avec les autorités vénitiennes concernant la restauration du Palazzo delle Zattere [pour lequel V-A-C possède un bail à long terme]. » Le milliardaire a en retour « aimablement offert son aide. Au moins au début, nous n’avons pas besoin de chercher des fonds supplémentaires ». Smart Art estime à 600 000 euros le coût de la restauration du pavillon national.

Même si le Kremlin se bouche le nez devant l’art contemporain, il ne dédaignerait pas un triomphe international, pourvu qu’il soit financé par de l’argent privé. Et puisque la Russie est bannie des Jeux Olympiques pour quatre ans pour cause de dopage d’État, pourquoi ne pas chercher le prestige du côté des arts ? À la différence du sport, moins l’État russe s’en mêle, meilleurs sont les résultats.

Au MO.CO, Nicolas Bourriaud cicatrise une blessure russe  

Exposition. Sulfureuses un jour, sulfureuses toujours. Cent trente œuvres d’art non conformistes, reflet d’une Russie rebelle à l’autorité, sont exposées jusqu’au 9 février au Moco (Montpellier Contemporain). « Cette exposition est une idée du directeur du MO.CO, Nicolas Bourriaud. On ne pourrait pas l’organiser aujourd’hui dans un musée d’État russe », confie, au Journal des Arts, le commissaire de l’exposition Andreï Erofeev. Il en sait quelque chose. Les œuvres montrées au MO.CO font partie d’une collection de 5 000 pièces qu’il a lui-même rassemblées entre 1983 et 2008 pour former la base d’un hypothétique musée d’art contemporain russe. Trouvant refuge, en 2001, à la Galerie Tretiakov, où Andreï Erofeev travaille alors, la collection suscite une irritation croissante des autorités chaque fois qu’elle est exposée. Andreï Erofeev est finalement renvoyé en 2008 de la Galerie Tretiakov. Qu’y a-t-il de si dérangeant dans les œuvres des Blue Noses, de Boris Orlov, Gosha Ostretsov et Leonid Sokov ? « L’absurde, le côté parodique. Le rire de l’artiste, un rire libérateur par rapport à l’idéologie soviétique ou la nouvelle idéologie actuelle, mais aussi par rapport à toute sorte d’autorité », répond Andreï Erofeev. Il s’est aujourd’hui réconcilié avec la Galerie Tretiakov qui co-organise même l’exposition, car l’ancienne équipe est partie. Reste encore à raccommoder les directeurs de musées avec les trublions non conformistes.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°536 du 3 janvier 2020, avec le titre suivant : Comment la Russie veut s’emparer du prochain Lion d’Or à Venise

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