Mercredi 26 janvier 2022

Art contemporain

ENTRETIEN

Koyo Kouoh : « En Afrique, l’art est un espace fécond pour la réappropriation de nos voix »

Commissaire d’exposition et conservatrice de musée.

Directrice exécutive du plus important musée d’art contemporain africain, le Zeitz MOCAA au Cap (Afrique du Sud), depuis 2019, après avoir fondé le centre d’art RAW à Dakar (Sénégal) en 2008, la commissaire d’exposition camerounaise (née en 1967) a grandi en Suisse. Elle s’est vu décerner le prix Meret Oppenheim 2020 par l’Office fédéral de la culture, une distinction qui honore chaque année des personnalités suisses du monde des arts.

Koyo Kouoh. © Zeitz MOCAA
Koyo Kouoh.
© Zeitz MOCAA

Vous partagez votre activité de commissaire d’exposition entre Le Cap et Dakar. Quelles similitudes observez-vous entre ces deux lieux en matière de création contemporaine ?

Je suis pour un discours de l’Afrique dans sa globalité, tout en tenant compte de sa diversité quasi inégalée. C’est cela qui donne sa force au continent. Cependant, le continent est immense. Il y a 10 000 kilomètres et 11 heures de vol entre Dakar et Le Cap. Ce sont deux mondes, deux sociétés différentes que l’on ne peut juxtaposer avec des comparaisons simplistes. Cela dit, j’estime qu’il y a une culture de la collectivité qui existe dans les deux pays ; même si au Sénégal, ancienne colonie française, on a une culture sociale qui est très différente de l’Afrique du Sud, ancienne colonie de peuplement qui a connu une histoire coloniale douloureuse et complètement déshumanisante, où l’on perçoit plus d’individualisme. Je suis convaincue que les pratiques artistiques ou culturelles contemporaines émanent toujours de l’histoire et de la condition de chaque pays.

Peut-on néanmoins parler d’art contemporain africain ?

Absolument, je défends cette appellation et ce canon ! C’est important de concevoir l’Afrique dans sa globalité. L’Afrique a toujours souffert et continue à souffrir de divisions. L’idée du panafricanisme, même si elle a quelque peu échoué politiquement, est néanmoins très active dans le domaine culturel, artistique, dans les imaginaires des artistes et autres auteurs. Parler d’art contemporain africain, c’est parler d’une pratique intrinsèquement liée à l’humain et à la société. C’est ce qui fait une de ses particularités les plus évidentes à mon avis. Ce n’est pas un art auto-référentiel comme on le voit ailleurs massivement.

Le processus de reconnaissance des artistes africains passe-t-il encore et toujours par l’Europe et l’Amérique du Nord ?

Je ne vais pas revenir sur la manière dont l’Europe a traité et continue de traiter l’Afrique. Mais, pour faire court, la production artistique moderne et contemporaine de l’Afrique a très longtemps été vue sous le prisme de l’ethnologie et de l’anthropologie, toujours soumis au regard réducteur et discriminateur euro-américain. Ce sont mes collègues et mentors, Okwui Enwezor et Simon Njami, entre autres, qui ont changé la donne en faisant entrer la production africaine contemporaine dans le débat de l’histoire de l’art. Et puis, au moins depuis les Indépendances, chaque pays africain a mis en place des systèmes non seulement de formation des artistes, mais également de valorisation et de célébration de leurs productions – le premier Festival mondial des arts nègres à Dakar en 1966 et le Festac au Nigéria en 1977, puis des biennales comme celle de Dakar. Si l’on ajoute l’émergence des espaces indépendants qui ont vu le jour un peu partout sur le continent au cours de ces trente dernières années, on ne peut certainement pas considérer l’espace euro-américain comme le seul garant de la reconnaissance des artistes africains.

On évoque souvent en France l’exposition de Jean-Hubert Martin et André Magnin, « Les magiciens de la terre » au Centre Pompidou en 1989, comme première exposition de l’art contemporain africain en Europe…

On en revient toujours à ce faux marqueur…Pour ma part, cette exposition n’est qu’une exposition parmi d’autres dans cet espace de discours dominé par l’euro-américanisme. C’est le moment pour la France de faire semblant de se réveiller par rapport à des pratiques artistiques qui viennent d’ailleurs. Se dire que cela s’est passé en 1989, alors que l’Afrique est mariée contre la France depuis cinq siècles, est un aveu de médiocrité et d’indifférence fondamentale. L’art contemporain africain n’est pas né en 1989 !

Est-il temps que l’Afrique expose, s’approprie ses propres créations ?

C’est ce que nous faisons depuis au moins les Indépendances et très activement depuis les trente dernières années. C’est la raison pour laquelle il est important, pour moi, de vivre et de travailler en Afrique. Mon engagement n’est pas pour convaincre les Euro-Américains que l’Afrique produit des choses incroyables dignes de considération et d’étude. Que l’Europe discrimine l’importance de la dimension africaine dans le débat de l’art contemporain est au mieux honteux. En revanche, que l’Afrique ne soit pas maîtresse de son propre discours serait une tragédie. Je travaille contre la menace de cette tragédie.

Aujourd’hui, il semble que de plus en plus d’artistes contemporains africains soient exposés à l’international…

Oui, l’art contemporain africain est un peu plus visible. Tant mieux. Mais nous n’allons pour autant pas vous remercier de ce réveil tardif. Prenons deux exemples les plus éloquents : Marlene Dumas et El Anatsui. Ils sont respectivement sexagénaire et septuagénaire. Est-ce seulement parce qu’ils sont enfin reconnus en Europe qu’ils sont importants ? Non, leur succès leur est dû ! N’importe quel artiste européen de la même génération, avec la même qualité de travail l’aurait été depuis fort longtemps. Il est également nécessaire de lire ce regain d’intérêt à travers la grille de la prédation du marché qui nourrit un monde de l’art toujours plus vorace et avide de nouvelles tendances.

Votre engagement dans la promotion de l’art africain est donc un combat plus largement politique ?

Certainement, parce que l’art est politique ! Surtout en Afrique, l’art est un espace fécond pour la réappropriation de nos voix. Le domaine de la création artistique est un lieu de proposition, de confrontation, d’engagement socio-politique, pas simplement esthétique ou formel. C’est un espace de projection, un domaine nécessaire et intégral à la construction de toute une société.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°556 du 27 novembre 2020, avec le titre suivant : Koyo Kouoh : « En Afrique, l’art est un espace fécond pour la réappropriation de nos voix »

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