Mardi 10 décembre 2019

Justice

Les atermoiements de la succession Gurlitt

Par Isabelle Spicer (Correspondante à Berlin) · lejournaldesarts.fr

Le 19 février 2015 - 917 mots

BERLIN (ALLEMAGNE) [19.02.15] - Les différents protagonistes se renvoient la responsabilité du retard pris aussi bien dans le règlement de succession que de la restitution des biens spoliés par les nazis. Le Musée des beaux-arts de Berne attribue ce retard à « l’attitude » de la cousine de Gurlitt. En réaction, celle-ci et les héritiers Rosenberg ont passé un accord visant à renvoyer le musée et le gouvernement allemand à leurs responsabilités.

Le Musée des Beaux-Arts de Berne a déploré le 17 février le retard pris dans le règlement de la succession Gurlitt, en raison de la contestation du testament par la cousine du défunt, Uta Werner. La procédure « pourrait, en fonction de l’attitude de la cousine du testateur, encore durer un certain temps », précise le communiqué du musée. « Le règlement des cas de restitution des œuvres de Matisse, Liebermann et Spitzweg, d’ores et déjà établi et agréé par le Musée des Beaux-Arts de Berne, s’avèrera difficile tant que le conflit sur l’héritage ne sera pas tranché », ajoute-t-il.

En réaction immédiate, Uta Werner et les héritiers Rosenberg, parmi lesquels figurent Anne Sinclair, ont signé le lendemain un accord pour la restitution de l’œuvre Femme assise de Matisse à ces derniers. Cet accord n’a pas de valeur légale tant qu’Uta Werner n’est pas désignée héritière légitime de Gurlitt. Mais il a une forte portée symbolique : il vise à montrer que le retard de la restitution du Matisse n’incombe pas à Uta Werner. Un communiqué conjoint des deux familles affirme que la responsabilité de la restitution revient à présent au Musée des Beaux-arts de Berne et au gouvernement allemand.

La signature de l’accord le lendemain des déclarations du musée de Berne n’est pas un hasard de calendrier, nous précise Christopher Marinello, l’avocat des héritiers Rosenberg. « Hier, le Musée des Beaux-Arts de Berne a publié un communiqué blâmant Uta Werner, l’accusant de freiner le processus [de restitution]. L’accord est une réponse à ces déclarations. Uta Werner n’est pas la cause du report de la restitution, puisqu’elle ne veut pas du Matisse, elle accepte les conclusions de la taskforce », déclare Christopher Marinello.

Annoncée à maintes reprises, la restitution du Matisse aux héritiers Rosenberg a été entravée par une succession de rebondissements de dernière minute. Cornelius Gurlitt avait accepté de son vivant de restituer l’œuvre, mais la restitution avait été bloquée par la taskforce gouvernementale qui enquête sur la provenance des œuvres du trésor de Munich. La taskforce avait reçu une demande d’autres ayant droits potentiels. Finalement, cette dernière demande n’était pas fondée, et la taskforce avait tranché le 11 juin dernier : le Matisse avait bien appartenu à Paul Rosenberg et la taskforce en recommandait la restitution immédiate à ses ayant droits. Entretemps, Cornelius Gurlitt était décédé et avait légué son héritage au Musée des Beaux-arts de Berne, qui disposait d’un délai de six mois pour l’accepter ou le refuser. Il était donc impossible de restituer l’œuvre tant que la succession restait incertaine.

Nouveau coup de théâtre, en novembre dernier, trois jours avant l’annonce en grande pompe d’un accord entre les autorités allemandes et le Musée des Beaux-arts de Berne, qui avait finalement décidé d’accepter l’héritage, la cousine de Gurlitt annonce qu’elle contestera le testament. Mais tous sont unanimes : les biens spoliés doivent être restitués aux ayant droits le plus rapidement possible. L’administrateur judiciaire de la succession Gurlitt annonçait donc fin novembre que le Matisse serait restitué « dans les semaines qui viennent ». Deux mois plus tard, le Matisse n’est toujours pas restitué. « Le Musée des Beaux-Arts de Berne, le ministère de la Culture et des Médias en Allemagne, l’avocat en charge de la succession Gurlitt, et maintenant Uta Werner, tous affirment qu’ils souhaitent restituer les biens spoliés à leurs propriétaires légitimes. Si tout le monde est d’accord, la question est maintenant de savoir pourquoi est-ce que ça prend si longtemps ? Chacun se renvoie la responsabilité. Il est temps de mettre de côté la bureaucratie et de traiter les héritiers de victimes de spoliation par les nazis comme des êtres humains, avec respect », déclare l’avocat d’Anne Sinclair.

Le porte-parole de la Ministre de la Culture Monika Grütters nous a confirmé que des accords de restitution étaient en cours d’élaboration, non seulement pour l’œuvre de Matisse, mais aussi pour les œuvres de Liebermann et de Spitzweg dont la taskforce a recommandé la restitution aux ayant droits. La ministre de la Culture Monika Grütters a prié les héritiers de fournir des documents nécessaires, et est toujours en attente de certains d’entre eux. La situation est d’autant plus complexe que les héritiers potentiels, le musée et la cousine de Gurlitt, se trouvent dans des pays différents, conclut-il.

Les déclarations du musée de Berne ont également fait réagir le tribunal de Munich en charge de la succession Gurlitt. Le tribunal n’a pas pu se prononcer sur la validité du testament en raison de dispositions légales et « du comportement de la cousine du testateur Cornelius Gurlitt », précise un communiqué. Le porte-parole d’Uta Werner nous a de son côté assuré que celle-ci ne tentait en rien de freiner le processus. Mais elle a été requise de fournir un nombre important de documents, dont des certificats de naissance datant du milieu du XIXe siècle, ce qui a pris du temps. Une dernière formalité doit être accomplie, après laquelle le tribunal de Munich pourra enfin trancher sur la recevabilité de la contestation du testament. Si la demande est jugée recevable, une longue procédure pourrait s’engager.

Légende photo

Henri Matisse - Femme assise - photo Staatsanwaltschaft Augsburg (Procureur d'Augsburg)

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