Festival

MOYEN-ORIENT

L’Arabie saoudite soigne son image

Avec « Jeddah Arts 21.39 », une ville saoudienne s’ouvre à la modernité

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 13 février 2020 - 1964 mots

La 7e édition du festival d’art contemporain et d’architecture 
de Djeddah présente un visage en apparence plus tolérant 
de la société saoudienne. Il est vrai que la ville portuaire est naturellement ouverte aux influences extérieures, en particulier occidentales. 

Djeddah (Arabie saoudite). Vue du ciel, la ville de Djeddah semble nimbée d’un halo jaune persistant, une poussière de sable apportée par les vents du désert. À ce sable se mêlent des poussières de ciment et de béton soulevées par les pelleteuses qui s’activent un peu partout dans la ville. Ciment, urbanisme et pollution font partie des sujets abordés cette année dans le festival « Jeddah Arts 21.39 » – les chiffres correspondant aux coordonnées GPS de Djeddah –, puisque le thème central est la crise environnementale sous le titre « I love you urgently ».

Dans ce qui se présente comme un peu plus qu’un festival artistique, l’exposition phare se tient au siège du Saudi Art Council de Djeddah (SAC), une initiative privée à l’origine de ce festival annuel en 2013. D’autres expositions complètent la programmation qui court sur près de trois mois dans divers lieux. Confiée à la commissaire libanaise Maya Al Khalil, l’exposition centrale présente une rétrospective du travail de l’architecte allemand Frei Otto en guise de prologue : Otto a en effet beaucoup travaillé sur la notion de « biomimétisme » dès les années 1970, et il a construit le centre de conférences de La Mecque. Sa réflexion écologique avant l’heure a servi de point de départ à plusieurs artistes de la sélection. Ces artistes saoudiens formés aux États-Unis sont peu connus en dehors des pays du Golfe, et, selon Maya Al Khalil, ils appartiennent à « une scène locale encore émergente ». La commissaire leur a commandé des œuvres spécifiques pour Jeddah Arts, puisque, comme le rappelle Mohamed Hafez, vice-président du SAC : « Le SAC a été fondé par une dizaine de personnes afin de promouvoir la scène artistique locale grâce à des commandes, des expositions, des rencontres avec des curateurs. » Si le thème de l’environnement semble a priori sans risque, il fait partie des grands objectifs fixés par le plan de modernisation « Vision 2030 » du prince héritier Mohamed ben Salman (MBS) et prend donc une dimension politique.

La figuration abordée

Quel type d’œuvre s’affiche sur les murs de béton brut de l’exposition ? À première vue, des œuvres un peu esthétisantes qui privilégient l’abstraction, comme la grande cape blanche de Filwa Nazer inspirée par les ailes des insectes du désert, ou les tapis de Nojoud Alsudairi [voir ill.]qui reproduisent les traces de l’expansion urbaine d’après le cadastre de Riyad. Est-ce un effet du wahhabisme en vigueur en Arabie saoudite qui interdit toute représentation humaine ? Rien n’est moins sûr, puisque plusieurs œuvres abordent la question de la figuration : ainsi des affiches publicitaires détournées d’Obadah Aljefri, où s’affirme un humour à la limite du scatologique avec des personnages grotesques.

Cette élasticité des limites imposées aux artistes trouve une belle illustration dans la vidéo de Marwah AlMugait [voir ill.] : un groupe de performeuses de Djeddah danse devant la caméra sur une chorégraphie rythmée par des mouvements saccadés et des cris. La fin de la vidéo présente ces femmes dans le désert, cherchant protection auprès d’un arbre. Pour la vidéaste, cette pièce évoque « l’énergie collective des abeilles, et les mécanismes de défense des mimosas qui sortent leurs épines en cas d’agression ». La vidéo est passionnante à plusieurs égards : d’abord elle montre des femmes qui dansent, ce qui jusqu’à présent était interdit. Ensuite c’est une femme artiste qui expose ce travail, et surtout l’œuvre se lit à plusieurs niveaux. L’artiste insiste sur l’universalité des thèmes abordés (protection, solidarité), mais le spectateur y voit une allusion au statut des femmes dans le pays et aux agressions qu’elles subissent.

Maya Al Khalil a pourtant tendance à atténuer cette double lecture en privilégiant les lectures plus universalistes que locales : pour elle, même si les artistes ont « un fort sentiment d’appartenance locale », ils sont surtout « connectés à une scène artistique globalisée ». Plusieurs œuvres puisent cependant dans la culture saoudienne, comme l’installation de Muhannad Shono autour du personnage légendaire Al Khidr. Si l’artiste insiste sur la légende selon laquelle un arbre a surgi de la tête décapitée de cet homme, l’œuvre composée de grands pans de tissus maculés d’encre noire et de lames métalliques aiguisées évoque la décapitation encore en usage en Arabie saoudite pour les condamnés à mort…

Une œuvre se distingue du reste par sa maturité, il s’agit de l’installation du duo d’architectes Alaa Tarabzouni et Fahad bin Naif. Fascinés par la plus grande usine de ciment du Moyen-Orient située à Riyad, le duo a collecté des objets sur le site et les présente « sous une lumière quasi clinique » comme des archives intemporelles, recouvertes d’une poussière beige. Face aux objets, des photographies des bâtiments et de la carrière brouillent toute échelle, volontairement. Une vidéo « qui, souligne le duo, n’est pas un documentaire » complète cette dénonciation déguisée de l’urbanisme débridé des villes saoudiennes.

Comme les autres œuvres, celle-ci n’a fait l’objet « d’aucune pression », selon les termes de la commissaire, qui assure avoir bénéficié d’une totale liberté dans sa sélection. Elle concède que certains thèmes seraient difficiles à aborder, comme « la nudité », mais ajoute que ce thème n’intéresse pas les artistes. Quant à la forte présence d’artistes femmes (50 % de la sélection), elle affirme que ce n’est pas intentionnel : cela révèle en tout cas qu’une jeune Saoudienne aujourd’hui peut envisager une carrière dans l’art contemporain.

Ironie et humour absurde

La deuxième partie de l’exposition se tient dans la vieille ville de Djeddah, et présente des œuvres moins abouties, à l’exception des céramiques de Maha Nasrallah. Inspirée par les révoltes au Liban et en Irak, l’artiste a reproduit les formes des bennes à ordures et des pneus brûlés jonchant les rues des deux villes. L’œuvre s’intitule Thawra [voir ill.], soit « révolution » en arabe, un titre pour le moins politique. Cela n’a pas empêché la princesse Jawahir bint Majed ben Abdulaziz de visiter l’exposition, elle qui est une des plus anciennes mécènes du royaume.

Dans les galeries commerciales, l’exposition la plus marquante joue aussi sur l’élasticité des interdits : la galerie Athr, que Maya Al Khalil a dirigée de 2009 à 2018, expose une quarantaine de vidéos conçues par des artistes saoudiens depuis les années 1990. Ces œuvres rarement exportées constituent une révélation, tant leur usage de l’ironie et de l’humour absurde permet d’aborder des sujets graves, comme les libertés individuelles ou l’impact des images télévisées. Reste à savoir quel public touche le festival. Maya Al Khalil déclare viser « le public le plus large possible au niveau local », ce que confirme Mohamed Hafez : « Nous commençons par des actions locales pour y construire une scène artistique et créer un public pour les artistes. » Lors des vernissages se croisaient donc des familles bourgeoises de Djeddah, des mécènes locaux, des expatriés occidentaux et des conservateurs de musées du Moyen-Orient. Le nombre de visiteurs ne cesse d’augmenter : « Nous avons eu 10 000 personnes en 2013, 55 000 en 2019, et cette année nous espérons 100 000 avec plus d’étrangers », déclare Mohamed Hafez.

Une ville portuaire

Djeddah a en effet toujours attiré de nombreux étrangers, car elle est depuis sa création une ville ouverte sur le monde. Principal port de La Mecque depuis le milieu du VIIe siècle, la ville voit débarquer par bateau et par avion près de 2 millions de visiteurs en période de grand pèlerinage. Le reste de l’année ce sont des groupes venus d’Iran, d’Indonésie, du Canada ou de Tchétchénie qui y transitent pour le petit pèlerinage. Djeddah est aussi le deuxième plus grand port du Moyen-Orient derrière Dubaï, en contact permanent avec l’océan Indien et la Méditerranée. La ville compte aujourd’hui un peu plus de 4 millions d’habitants, et continue de s’agrandir. Mohamed Hafez insiste :« C’est un port et une ville côtière donc Djeddah est forcément plus ouverte, et c’est un melting-pot culturel. »

La ville a cependant longtemps été un désert culturel, sans musée ou centre d’art. Dans les années 1970, le maire a acheté 400 sculptures qu’il a installées sur des ronds-points et le long du front de mer : parmi celles-ci des œuvres signées Miró, Vasarely, Moore et Arp, des artistes occidentaux qui constituaient l’essentiel de l’offre artistique à Djeddah. C’est seulement depuis les années 2010 que l’offre s’est étoffée, surtout grâce à des initiatives privées : la galerie Athr en 2009, le SAC en 2013, puis plusieurs autres galeries. La fondation Art Jameel a ouvert il a quelques années un centre dévolu à l’artisanat, et en ouvrira un autre tourné vers l’art contemporain et la culture en 2020. Côté gouvernement, le ministère de la Culture a annoncé la création d’un musée du patrimoine dans le quartier d’Al Balad, dans la vieille ville de Djeddah.

Le patrimoine semble avoir attiré l’attention des autorités locales et nationales, puisque le prince MBS va consacrer près de 13 millions d’euros à la restauration du quartier d’Al-Balad : longtemps négligé, ce quartier qui date du Moyen Âge est classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2014, et a grandement besoin de travaux de réhabilitation.

Le « soft power » français

Ce n’est que très récemment que le ministère de la Culture s’est occupé d’art contemporain ; selon Mohamed Hafez, il soutient Jeddah Arts depuis 2019. Les autorités locales, elles, ont décidé en 2013 de déplacer une vingtaine de sculptures du front de mer dans un parc transformé en « musée de la sculpture » : c’est dans ce cadre verdoyant que s’est tenu le dîner de gala pour l’inauguration de Jeddah Arts. Y assistaient des mécènes locaux, des diplomates allemands, suisses et français, ainsi que Jack Lang et son épouse.

La France a en effet depuis longtemps un pied à Djeddah via son consulat général qui soutient Jeddah Arts, l’Alliance française ainsi que de nombreux expatriés. La ville attire désormais une élite culturelle composée de directeurs de musée et de commisaires d’exposition indépendants, à l’image de la délégation emmenée à Djeddah par le ministère français de la Culture (Centre Pompidou, MACLyon, Palais de Tokyo…). Le soft power français est en marche dans les milieux culturels locaux, et les liens avec les musées français sont solides. Le Palais de Tokyo avait présenté en avril 2017 une mini-exposition d’artistes saoudiens à Paris, et Jean de Loisy [son directeur à l’époque] avait annoncé qu’une équipe du Palais serait « commissaire d’une biennale à Djeddah ». D’après Maya Al Khalil, le projet n’a pas abouti « pour diverses raisons » mais les liens avec l’institution parisienne restent étroits. Les médias français, en revanche, étaient peu présents.

Djeddah se trouve donc en première ligne d’une transformation culturelle et sociale portée par la jeune génération et les artistes formés à l’étranger. Il reste à élargir cette révolution à l’ensemble de la société saoudienne, car elle touche pour l’instant uniquement les élites des grandes villes.

La condition féminine s’améliore lentement

Société. En 2019, plusieurs lois ont modifié en profondeur la société saoudienne, notamment pour les femmes et les étrangers. Les femmes ont désormais le droit de conduire, et une déclaration publique du prince MBS selon laquelle le port de l’abaya (robe noire large) ne figurait pas dans la charia a relativisé son obligation. L’entrée séparée entre hommes et femmes dans les lieux publics est moins fréquente qu’avant, et pour les étrangères la situation s’est également améliorée, surtout si elles ne sont pas mariées. Elles obtiennent en effet plus facilement un visa, puisque les règles d’octroi de visa ont été assouplies à l’automne 2019. Mais il reste bien sûr de nombreuses crispations conservatrices dans certaines couches de la société, bien que le mouvement de modernisation soit porté par le prince MBS. Ces nouveaux espaces de liberté ne font ainsi pas oublier l’absence de liberté d’expression dans le royaume, et la répression féroce de toute forme de contestation politique.

 

Olympe Lemut

Jeddah Arts 21.39,
jusqu’au 18 avril, Saudi Art Council (21 artistes), et divers lieux, Djeddah, @saudiartcouncil pour Instagram.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°539 du 14 février 2020, avec le titre suivant : Avec « Jeddah Arts 21.39 », une ville saoudienne s’ouvre à la modernité

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque