Mercredi 20 novembre 2019

Le printemps de l’art arabe

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 27 juin 2011 - 778 mots

Pour les artistes du Moyen-Orient et du Maghreb, le marché s’internationalise, porté par l’ouverture de nouvelles institutions et par l’intérêt de collectionneurs.

Avec le printemps des révolutions arabes et l’ouverture en décembre dernier du Mathaf, destiné à montrer l’art moderne arabe, l’inauguration de l’exposition « Told/Untold/Retold » dans un espace temporaire ouvert à Doha (Qatar), le développement de la foire Art Dubai, les projets du Guggenheim à Abu Dhabi ou encore l’exposition itinérante « Edge of Arabia », un nouveau chapitre s’est ouvert pour la découverte et la lecture de l’art contemporain arabe. 

Questions identitaires et messages politiques
Les questions de mémoire et d’identité imprègnent le travail des artistes libanais. Akram Zaatari réévalue la mémoire collective en piochant notamment dans le fonds de la Fondation arabe pour l’image, tandis que Walid Raad crée des documents de toutes pièces, manie la fiction pour mieux restituer le réel. À l’Armory Show en mars dernier, la Galerie Sfeir-Semler proposait une pièce de Walid Raad pour 45 000 dollars. De même, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige jouent sur les images, l’effacement et le mensonge. 

La notion de territoire domine l’imaginaire des créateurs palestiniens, comme Larissa Sansour, qui s’imagine planter en tenue de cosmonaute un drapeau palestinien sur la Lune, ou Rula Halawani, laquelle dénonce les changements qu’a connus le paysage de son enfance au gré de l’implantation des colonies israéliennes.

Quelques figures commencent aussi à émerger en Arabie saoudite, à l’instar d’Ahmed Mater, médecin de son état et artiste, qui a commencé à travailler avec des radiographies avant de passer à la vidéo. La création dans quelques années d’un grand complexe culturel baptisé King Abdulaziz Center for Knowledge and Culture à Damman promet de développer la scène artistique locale. Quelques galeries commencent aussi à s’établir, comme Athr à Jeddah.

Les artistes du Maghreb offrent souvent un message moins politique et plus intimiste, à la limite parfois du mystique. « La Tunisie et le Maroc ne subissent pas l’oppression propre au monde arabe. C’est vrai que pour eux, il est plus difficile de s’imposer car ce qu’ils montrent n’est pas aussi attractif pour les Occidentaux », remarque Lilia Ben Salah, directrice de la Galerie El Marsa (Tunis). Mais les artistes de la diaspora peuvent avoir un discours autrement plus politique. Ainsi sur Art Dubai en mars dernier, la Galerie Krinzinger proposait-elle pour 29 000 euros un néon baptisé DEMONCRACY du Franco-Algérien Kader Attia, immédiatement acheté par deux collections au Qatar et à Dubaï.

De son côté, le Marocain Mounir Fatmi désacralise l’objet religieux et déconstruit les idéologies. À l’issue des révolutions arabes, celui-ci avait créé une pièce à partir des vingt-deux drapeaux de la Ligue arabe. À l’Armory Show, la galerie Hussenot présentait un grand diptyque de sa création pour 110 000 euros. Le printemps tunisien a aussi inspiré les artistes du cru. Nja Mahdaoui a ainsi produit à la suite des événements une grande installation composée de dix tambours, symbole de la communication, dont le prix est de 140 000 dollars. De même, Halim Karabibene a réalisé des photos en utilisant des objets du quotidien pour personnifier des partisans de la révolution tunisienne. L’Égyptien Khaled Hafez a créé pour sa part un film et un tableau autour de la révolution égyptienne, que la galerie Artspace de Dubaï propose pour 55 000 dollars. 

Sur la voie de l’internationalisation
Si le marché pour ces artistes a longtemps été local, il s’est nettement internationalisé du fait de leur entrée dans des galeries étrangères. Ainsi Mounir Fatmi est-il chez Lombard-Freid à New York, tandis que Kader Attia siège chez Krinzinger à Vienne et Michael Janssen à Berlin. Une installation de skate-boards recouverts de tapis orientaux de Fatmi a été achetée par la Fondation Louis Vuitton. De même, la grande installation spectrale de fantômes priant de Kader Attia est désormais dans la collection de Charles Saatchi. 

« Les artistes du Moyen-Orient se sont plus dégagés du contexte “local” dans leur expression artistique et, dès lors, leur travail peut apparaître moins identitaire », souligne la galeriste de Dubaï Isabelle Van den Eynde. En plus, à l’heure du métissage, qu’est-ce réellement qu’un artiste arabe aujourd’hui ? Ainsi Diana Al-Hadid est moitié syrienne, moitié américaine. Adel Abidin est irakien, mais vit à Helsinki…

Repères

Kader Attia (1970)
Cet artiste français né en Algérie joue sur la pluralité de ses appartenances culturelles, réalisant aussi bien l’image de la Kaaba avec de la semoule qu’une assemblée de fantômes priant.

Mounir Fatmi (1970)
Utilisant cassettes VHS, câbles, antennes ou photocopieurs, cet artiste né à Tanger travaille sur la mort des objets de consommation.

Yto Barrada (1971)
Cette artiste vivant à Tanger travaille avec finesse sur la mémoire de la ville et ses changements.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°637 du 1 juillet 2011, avec le titre suivant : Le printemps de l’art arabe

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