Hold-up sur la commande publique ?

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 25 novembre 2009

Alors que des projets exemplaires voient le jour en régions, le budget destiné à cet art public tend à être capté pour certains événements temporaires

Le 16 mai 2009, c’est toute la population de la commune de Grenay (Pas-de-Calais), 6 500 habitants, qui s’était mobilisée pour une inauguration assez peu ordinaire. Maire, élus de la région et fanfares locales étaient en effet réunis dans une ambiance festive pour couper le cordon de la nouvelle place centrale de cette ville de l’ancien bassin minier. Proche du futur Louvre-Lens, Grenay est aussi l’une des municipalités les plus pauvres de France, où l’industrie minière a laissé de nombreux paysages en jachère. Constituée de 175 000 blocs de pierre de Soignies, une pierre dont les reflets changent au gré des variations atmosphériques, cette place monumentale de 12 000 mètres carrés est aussi une œuvre d’art contemporain, intitulée Bleu Grenay, conçue par la plasticienne Carmen Perrin et le paysagiste Georges Descombes. D’un coût de 2,9 millions d’euros – qui comprend la requalification urbaine de l’espace –, largement abondé par la Région, la pièce a été créée dans le cadre d’une commande publique, la plus importante jamais menée dans le département.
    « Quand la commune nous a sollicités en 2002, nous avons voulu éviter de tomber dans la facilité qui aurait consisté à commander une sculpture commémorative du mineur. S’est finalement posée la question de la requalification complète du lieu, situé au cœur de la ville, mais qui n’était plus qu’une vaste nappe d’asphalte servant de parking », relate Françoise Dubois, conseillère pour les arts plastiques à la direction régionale des Affaires culturelles Nord - Pas-de-Calais, qui a piloté le projet. Car telle est aussi l’ambition de la commande publique, procédure destinée à distiller de l’art contemporain dans l’espace public : incarner une autre face de la démocratisation culturelle en touchant à la qualité du cadre de vie. « L’œuvre a été accueillie avec fierté et enthousiasme. Une commune comme Grenay a rarement l’occasion d’accéder à des projets qui la hissent au niveau national », poursuit Françoise Dubois. « Si ce projet est fou, c’est parce que la folie est indispensable pour mener à bien les projets d’une petite ville de l’ancien bassin minier, à la capacité fiscale des plus réduites, à l’endettement non négligeable », déclarait avant l’inauguration Christian Champiré, le maire de la ville.

Des « projets d’excellence »
Depuis les années 1980, l’époque de la création d’un fonds spécifique, la commande publique s’efforce de faire entrer l’art contemporain dans des lieux parfois inattendus. « Il s’agit d’un très beau domaine public d’intervention, aux résultats plus ou moins heureux, mais qui débouche le plus souvent sur une œuvre majeure et remarquable », affirme Guy Tortosa, inspecteur de la création artistique au sein de la délégation aux Arts plastiques (DAP). De nombreuses opérations demeurent pourtant encore largement sous-médiatisées. Qui sait, en effet, que l’installation du sculpteur Anthony Caro dans le chœur de l’église de Bourbourg (Nord), 7 000 habitants, attire quelque 1 500 visiteurs par mois depuis son inauguration, à l’automne 2008 ? Au total, une quinzaine d’œuvres éclosent ainsi chaque année en régions – souvent après de longues années de gestation –, dans le cadre d’une procédure qui est aujourd’hui largement déconcentrée. Ces commandes naissent le plus souvent de demandes locales qui sont ensuite mises en œuvre par l’intermédiaire la DAP, via ses relais en région, les conseillers pour les arts plastiques. « La commande publique soutient des projets d’excellence, sur le terrain de l’exemplarité, poursuit Guy Tortosa. Mais, sans renoncer à ce qui a donné lieu à des réalisations remarquables, comme les commandes de vitraux, nous encourageons également une adaptation à des demandes nouvelles. »
    Parmi celles-ci, une tendance est notable : celle de la mobilisation des fonds pour la production d’œuvres dans le cadre d’événements temporaires consacrés aux arts plastiques. Ainsi, pour la seule année 2009, la commande publique a soutenu la création de trois pièces dans le cadre de la biennale « Estuaire » de Nantes - Saint-Nazaire, et une autre lors d’« Evento », manifestation programmée à Bordeaux. Y a-t-il là dévoiement de la commande publique ? « Il nous faut être vigilants pour que les budgets de la commande publique ne soient pas utilisés pour des œuvres en situation d’exposition », reconnaît Guy Tortosa. Dans le cas d’« Evento », la DAP a ainsi infléchi le choix de la municipalité dans le sens d’une pérennisation de la création de Nicolas Milhé, Respublica in Evento. L’œuvre a été donnée par la ville au FRAC (Fonds régional d’art contemporain) Aquitaine, à charge pour l’institution de la faire circuler. Dans le cas d’Estuaire, les œuvres seront gérées et entretenues par une structure montée par les organisateurs de l’événement, en collaboration avec le Conservatoire du littoral. Certaines commandes publiques passées via le Centre national des arts plastiques (CNAP) – donc financées à 100 % par l’État – posent toutefois question. Depuis le lancement des grandes manifestations nationales, « La force de l’art » ou « Monumenta », le fonds de la commande publique est en effet régulièrement siphonné afin de financer la production d’œuvres présentées à ces occasions. Loin de l’idée de l’art dans l’espace public… En 2008, selon les chiffres du ministère du Budget, 180 000 euros, soit 8 % de l’enveloppe globale, ont ainsi été officiellement affectés au CNAP dans ce but. En 2009, c’est aussi l’installation de Claude Lévêque pour le pavillon français de la Biennale de Venise qui a été en partie financé par ce biais. Plus récemment, les 190 000 euros de la production du Carrosse de Xavier Veilhan, réalisé pour l’exposition du château de Versailles (jusqu’au 13 décembre), ont été pris en charge en totalité par le CNAP, alors que l’artiste a déjà bénéficié de plusieurs commandes publiques. Plutôt que d’être cofinanceur et de se voir proposer une acquisition au prix fort, la DAP aurait ainsi préféré financer à cent pour cent la sculpture afin d’en devenir propriétaire.
 
Associer les galeristes
L’apparente stabilité du budget de la commande publique au cours de ces dernières années (autour de 2,25 millions d’euros dont 250 000 euros pour le Mobilier national) est donc trompeuse, celui-ci étant discrètement ponctionné pour servir la production de grandes manifestations lancées par la Rue de Valois sans les moyens afférents. Serait toutefois envisagée la création d’un fonds spécifique destiné à la production d’œuvres, auquel les galeries pourraient être associés. Les pièces pourraient ensuite être revendues. Un choix impératif si le ministère de la Culture souhaite encore voir aboutir des projets aussi exemplaires que celui de Grenay.

(1) lire le JdA n° 311, 16 octobre 2009, p. 11.

« Work in progress »
2010 pourrait être un bon cru en termes de commandes publiques. Melik Ohanian devrait ainsi achever sa création pour le pavillon des urgences de l’hôpital Saint-Antoine, à Paris ; Stéphane Calais, son intervention pour un escalier de la DRAC Franche-Comté ; Dan Graham, la place François-Mitterrand de La Rochelle, et Matali Crasset, un habitat nomade à Aire-et-Meuse (Meuse). Sans oublier la livraison attendue des vitraux de François Morellet conçus pour l’escalier Lefuel du Louvre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°314 du 27 novembre 2009, avec le titre suivant : Hold-up sur la commande publique ?

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