Deaccessioning

En toute liberté ?

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 19 novembre 2007 - 1045 mots

Le « deaccessioning » est courant dans les musées aux États-Unis. Cette pratique autorisant la vente d’œuvres pour en acquérir d’autres donne lieu à des dérives.

Le rapport demandé par la ministre de la Culture et de la Communication, Christine Albanel, à Jacques Rigaud sur l’inaliénabilité des œuvres d’art ne manquera certainement pas de faire référence à la politique de deaccessioning des musées américains. Institutions pour la plupart à capitaux privés, ces derniers sont libres de disposer de leurs biens, sous certaines conditions cependant. Comme l’indique le code de conduite de l’Association of Art Museums Directors (AAMD), « un directeur de musée ne doit pas céder des œuvres d’art de la collection pour obtenir des fonds utiles à des fins autres que l’acquisition d’œuvres d’art pour la collection ». Ces œuvres doivent être soit de « piètre qualité », soit « redondantes », soit poser des « problèmes de provenance, de titre ou d’état de conservation ». L’Association of American Museums (AAM) autorise même l’utilisation des fonds récoltés pour la préservation/restauration des œuvres. Les musées ont ainsi la possibilité de vendre plusieurs pièces jugées mineures au profit d’une œuvre plus importante qui viendrait combler un manque. Mais les limites éthiques de ce champ d’action sont de moins en moins respectées. Au cœur de ces dérives se dessinent clairement deux tendances. La première révèle une manœuvre purement financière : l’argent récolté vient tantôt regonfler une dotation exsangue, tantôt financer des travaux. La seconde est directement liée à l’incompétence – voire à l’hypocrisie – des dirigeants, qui prétendent se débarrasser d’œuvres secondaires alors qu’ils cèdent des pièces phares de leur collection.

La volonté des mécènes bafouée
Le conseil d’administration du Randolph College à Lynchburg, en Virginie, a récemment violé en toute impunité ces préceptes moraux. Le tollé provoqué par sa décision de vendre quatre toiles du Maier Museum of Art – le musée attaché à l’université – pour renflouer ses caisses est sans précédent. Karol Lawson, directrice du musée, Ellen Agnew, directrice adjointe, et Laura Katzman, directrice du département d’études muséales du Randolph College, ont toutes les trois démissionné en signe de protestation. Plusieurs associations ont aussi manifesté leur désapprobation, telle l’AAMD, mais aussi l’Association américaine des conservateurs (AAMC). Seul le tribunal peut procéder à l’annulation de la vente des tableaux, parmi lesquels le chef-d’œuvre de George W. Bellows, Men of the Docks (est. 25-35 millions de dollars, 17-24 millions d’euros), proposés les 19 et 29 novembre par Christie’s à New York. L’injonction temporaire déposée le 23 octobre auprès du tribunal de Lynchburg par un groupe de dix-neuf personnes, formé des directrices démissionnaires, de mécènes et d’étudiants, a été entendue le 8 novembre. Le juge Leyburn Mosby Jr. a néanmoins requis le versement d’une caution de 10 millions de dollars par les plaignants. L’université a fait appel tandis que Christie’s ne s’est pas encore prononcée à ce jour sur une éventuelle annulation de la vente. Les membres du conseil d’administration avaient d’abord approché des institutions en Virginie pour leur proposer, sans succès, de leur céder une partie de la collection.

De même, Alice Walton, héritière de la chaîne de supermarchés Wal-Mart, a-t-elle offert à la Fisk University, à Nashville, Tennessee, de devenir copropriétaire de la collection Alfred Stieglitz – un ensemble de cent une œuvres du photographe légué en 1949 par sa veuve l’artiste Georgia O’Keeffe à l’université – contre la somme de 30 millions de dollars. Le futur musée d’art américain d’Alice Walton, le Crystal Bridges à Bentonville, Arkansas, exposerait alors la collection en alternance avec la Fisk University. Là encore la justice tranchera, au terme d’un procès prévu en février 2008. Ces deux exemples décrivent des situations extrêmes où est bafouée la volonté des mécènes, qui ont soit légué des œuvres, soit confié de l’argent à des fins déterminées. Ici, le pouvoir de l’AAMD ou de l’AAM est largement dépassé. Mimi Gaudieri, directeur exécutif de l’AAMD, qualifie pourtant la politique de l’association de « très stricte ». Si l’un des cent quatre-vingt-dix directeurs membres transgresse le code disciplinaire, il encourt « l’annulation de subventions, le retrait du circuit de diffusion des expositions, voire la radiation ». Le Maier Museum n’appartenant pas au réseau AAMD, l’association a dû se contenter de publier un communiqué de presse.

Stratégies à court terme
Au quotidien, le deaccessioning présente une aubaine pour le marché de l’art. Là encore, les associations ne peuvent pas empêcher les musées de vendre leurs joyaux. Le Museum of Modern Art de New York a souvent prétexté la « redondance » en vendant, ici un Picasso – au grand dam du biographe de l’artiste John Richardson –, là un Kandinsky. Que dire de l’Hispanic Society of America qui, pour alimenter son fonds d’acquisition, a cédé le plus ancien exemplaire connu d’un manuscrit complet du Coran, signé et daté, lequel a battu des records le 23 octobre chez Christie’s à Londres ? Ou du Saint Louis Art Museum, à St. Louis, Missouri, vendant son unique Mary Cassatt et neuf autres tableaux souvent emblématiques pour financer l’achat d’une toile de Degas à hauteur de 10 millions de dollars ? Par respect pour leur mission première qui est de « collectionner l’art actuel », certains musées se lancent à corps perdu dans la course à l’art contemporain – sans recul vis-à-vis des envolées de certains artistes promus au rang de stars par le marché. Cette année, l’Albright-Knox Art Gallery, à Buffalo (New York), a vendu deux cent sept œuvres, soit 3 % de ses collections, pour financer ses achats contemporains. Le musée attendait quinze millions de dollars, il en a récolté plus de soixante-seize. Le directeur de l’institution, Louis Grachos, avait-il vraiment besoin de se séparer d’un rarissime vaisseau en bronze chinois de la dynastie Shang (adjugé 8,1 millions de dollars) et d’Artémis et le cerf (bronze gréco-romain vendu 28,6 millions de dollars) ? Si la possibilité d’affiner les lignes d’une collection peut comporter des avantages, les musées ne sont pas à l’abri de phénomènes de mode ou de stratégies à court terme. Le pouvoir d’achat de ces institutions est devenu si faible que les collections risquent de fondre comme neige au soleil, décourageant les futurs conservateurs et inspirant la méfiance des mécènes. Et les musées d’oublier qu’ils ont pour obligation de veiller sur les œuvres au bénéfice des générations futures.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°269 du 16 novembre 2007, avec le titre suivant : En toute liberté ?

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