Vendredi 27 novembre 2020

Embarquement pour Le Havre

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 17 octobre 2012 - 902 mots

Le Musée du Luxembourg, à Paris, relate un épisode prestigieux de la vie artistique havraise, animée à partir de 1839 par le Cercle de l’art moderne.

Chapeau haut-de-forme et chapeaux melon bien en place, cigarette au bec, binocles vissés sur les nez, Olivier Senn, Charles Auguste Marande et Pieter Van de Velde observent avec attention un laboureur entraîné par deux chevaux… dans un tableau présenté par un marchand aux yeux pleins d’espoir. Les Collectionneurs havrais visitant une galerie de peinture (v. 1910), par Robert Frémond, auraient pu ouvrir le parcours de l’exposition du Musée du Luxembourg consacrée à l’effervescence artistique dont a témoigné, quatre années durant, la ville du Havre. Lorsqu’en 1906 ces riches marchands et collectionneurs avertis s’associent avec des artistes – ce grâce au soutien de la municipalité, qui met à leur disposition une salle d’exposition – pour créer le Cercle de l’art moderne, c’est en dissidence avec l’éminente Société des arts fondée en 1839. Si l’on ne saurait résumer cette concurrence en un duel simpliste « tradition contre avant-garde » (d’autant que certains membres siégeaient aux deux associations), le nouveau groupe ne jurait que par « l’originalité et l’ouverture à la modernité ». Le Havre et sa Société des arts avaient pourtant fait preuve d’ouverture à partir de la fin des années 1860 en réservant un accueil chaleureux aux artistes du pays (Boudin, Monet…), aux jeunes pousses mais aussi aux francs-tireurs dont Paris n’avait que faire (Courbet, Manet). Mais avec les années, l’accès aux expositions de cette société s’est fait toujours plus ardu jusqu’à ce que celle-ci devienne, dans les années 1880, une vague succursale du Salon parisien.

Le Havre, cité éclairée
Donner un coup de pied dans la fourmilière : telle était l’intention des fondateurs du Cercle de l’art moderne, qui entendaient aussi rivaliser avec Paris et ses Salon d’automne et Salon des indépendants en organisant expositions, concerts, conférences et autres rencontres littéraires.

L’importance commerciale du Havre, centre névralgique européen d’importation (coton, sucre, café…) s’est traduite par la présence dès le premier tiers du XIXe siècle d’une bourgeoisie fortunée, d’origine locale comme internationale, à laquelle s’ajoutait une riche clientèle saisonnière, attirée par les bienfaits des bains de mer. Comme le déplorait autrefois Boudin, puis Monet, les œuvres d’art y auraient été considérées au pire comme de vulgaires marchandises, au mieux comme la garantie d’une réputation bienséante. L’image d’une ville portuaire empestant l’argent était également à effacer, au profit de celle d’une cité éclairée censée attirer les grands noms de la modernité et reconnaître les jeunes talents. S’articulant autour de ce moment clé, l’exposition du Musée du Luxembourg lève le voile sur les œuvres acquises par cette poignée d’acheteurs au goût certain et dont le profil commercial allait de pair avec le goût du risque. Certes, ces collectionneurs considéraient eux aussi leurs achats comme des trophées qu’ils s’échangeaient volontiers, comme le rappellent les commissaires. Mais sans cette soif de possession et les dons qui s’en suivirent, les collections du Musée des beaux-arts du Havre fondé en 1845 (actuel Musée d’art moderne Musée André-Malraux) seraient aujourd’hui bien pauvres.

Collections précieuses
Le parcours sobre et lumineux, au fil duquel les habitués du Musée Malraux pourront redécouvrir des tableaux familiers, réserve quelques surprises, à l’image du Paysage à Champrosay (v. 1849) d’Eugène Delacroix, dont la légèreté de touche est insoupçonnée de la part du peintre romantique, ou encore des Toits rouges (1902-1904) d’Albert Marquet, un paysage urbain silencieux bien antérieur à ceux d’Edward Hopper. Chaque cartel fournit l’historique de la provenance des œuvres (dont certaines ont rejoint de prestigieuses institutions internationales), et les goûts de chacun finissent par transparaître. Avec un point commun : la mer. Dès la première salle, Le Havre et son port apparaît chez Gustave Le Gray, au travers d’une saisissante mise en regard entre deux Bassin du commerce peints par Monet (1874) puis Boudin (1878 !). Et l’eau se fait partout présente dans les toiles de Marquet, Matisse, Dufy, Braque, Cross, Camoin… Si la marine a toujours été un genre prisé au Havre, rappelons que les deux musées de la ville (l’ancien et le nouveau) ont tous deux été construits face à la mer.

Depuis sa reprise en main par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais, le Musée du Luxembourg cultive un jardin moins confidentiel qu’il n’y paraît, en sortant de l’ombre des artistes et épisodes qui ont marqué l’histoire de l’art. En cela, la richesse de cette période havraise, mieux connue au niveau local, promet d’être une jolie découverte pour le public parisien. Défigurée par la Seconde Guerre mondiale, longtemps méprisée pour son nouveau visage en béton signé Auguste Perret, Le Havre peut se targuer d’abriter un musée aux collections précieuses, nées d’un passé artistique aussi remarquable qu’il est proche sur le plan historique. Ne s’agit-il pas, en France, du musée le plus riche en impressionnisme après Orsay ?

LE CERCLE DE L’ART MODERNE. COLLECTIONNNEURS D’AVANT-GARDE AU HAVRE

Jusqu’au 6 janvier 2013, Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, 75006 Paris, tél. 01 40 13 62 00, www.museeduluxembourg.fr, tlj 10h-19h sauf le 25 décembre, 10h-22h le vendredi et le lundi.
Catalogue, éd. RMN-Grand Palais, 248 p., 180 ill., 39 €.

- Commissaires : Annette Haudiquet, conservatrice en chef et directrice du Musée d’art moderne André-Malraux (MuMa), Le Havre ; Géraldine Lefebvre, attachée de conservation au MuMa

- Scénographie : Jean-Julien Simonot, architecte DPLG et scénographe

Voir la fiche de l'exposition : Le cercle de l'art moderne - Collectionneurs d'avant-garde au Havre

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°377 du 19 octobre 2012, avec le titre suivant : Embarquement pour Le Havre

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