Turin Fiat lux culturel

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 23 avril 2008

Turin possède toute la richesse culturelle d’une capitale : depuis son patrimoine baroque jusqu’à son engouement pour l’art actuel. L’ancienne cité industrielle réunit plus d’une centaine de lieux dignes d’intérêt parmi lesquels il faut faire un choix.

Si la ville mise beaucoup sur la culture contemporaine, inutile pour autant d’y consacrer exclusivement sa découverte par ce biais, car son patrimoine historique vaut vraiment le détour. L’organisation extrêmement rigoureuse de son plan héritée du xvie siècle et ses quelque dix-huit kilomètres d’arcades couvertes confèrent à la ville une certaine rigueur et une grande homogénéité. On construisit ces précieuses coursives qui permettent d’échapper, jusqu’au xxe siècle, au soleil estival mordant comme aux abondantes pluies printanières et automnales, certaines sont même desservies par les élégantes galeries Subalpina et San Federico au charme suranné.
Les balades en ville offrent cependant un patrimoine bien plus éclectique qu’il n’y paraît de prime abord, de la porte Palatine romaine au fameux Lingotto, siège de la société Fiat, bâtiment colossal de Mattè Trucco. Son toit supporte la fameuse piste d’entraînement d’un kilomètre devenue terrain de promenade. Le bâtiment déserté par les usines de montage a été rénové par Renzo Piano et rassemble des cinémas, des boutiques et les fameuses rampes d’accès hélicoïdales construites en 1926 si photogéniques. Mais désormais, c’est la bulle rotative en verre bleuté, une salle de réunion juchée à 40 mètres de haut, qui est devenue le véritable emblème des lieux.

Reconversions architecturales
La visite de la Pinacothèque Agnelli n’a en revanche rien d’indispensable avec son parcours en best of artistique (vingt-cinq tableaux de Canaletto, Matisse, Modigliani, Tiepolo, Bala, Manet, etc.). La palme de la curiosité revient à la Mole Antonelliana, destinée à accueillir une synagogue et convertie en musée du Cinéma. Si on peut se passer de la visite du musée à la scénographie abrutissante, mieux vaut ne pas punir pour autant ce merveilleux bâtiment de métal et de verre, érigé peu avant la tour Eiffel entre 1863 et 1888. Avec ses 167,5 mètres, il était un des plus hauts bâtiments d’Europe au xixe siècle et demeure le point le plus élevé du centre de Turin.
Non loin, l’architecte de la Mole a signé l’étonnante Fetta di Polenta, tout nouveau terrain de jeu de la galerie d’art contemporain de Franco Noero. Les espaces des galeries turinoises ne manquent d’ailleurs pas de cachet. Les locaux de Maze ont investi en fond de cour, via Mazzini 40, une ancienne manufacture de flippers sous verrière. Ensuite, il faut savoir se perdre dans le centre-ville pour croiser un palais baroque ou traverser le Pô puis monter la colline, surplomber la ville et en apprécier le panorama.

Turin rime avec contemporain
Si on peut découvrir Turin toute l’année, c’est en novembre qu’elle se déchaîne complètement. À la foire Artissima (7-9 novembre) et à la Triennale d’art contemporain T2 (du 6 novembre au 18 janvier 2008) s’ajoute l’opération Luci d’artista. Depuis plus de dix ans, les nuits hivernales turinoises se parent d’œuvres contemporaines lumineuses. Rebecca Horn, Daniel Buren, Mario Merz, Michelangelo Pistoletto, Jeppe Hein, plus d’une vingtaine de projets jalonnent la ville pendant trois mois. Les éclairages de Noël passent à la trappe et Turin peut ainsi s’enorgueillir de son patrimoine public éphémère de premier choix. Quant à la Triennale, elle s’est donné pour thème la mélancolie placée sous l’égide de Saturne. La première édition, assez réussie, s’en était remise à Pantagruel, les paris sont ouverts pour cette édition. On sait déjà que le Danois Olafur Eliasson aura les honneurs du Castello di Rivoli et le jeune Paul Chan ceux de la Fondation Sandretto. Mais le mystère règne encore autour de la sélection du commissaire allemand. Si le programme contemporain est une des grandes forces d’attraction de Turin, on ne peut la visiter sans consacrer du temps aux joyaux baroques laissés par la famille de Savoie et au fabuleux Musée égyptien. Sa collection est étonnamment partagée entre un rez-de-chaussée fraîchement et un étage délicieusement vieillot. Le bâtiment renferme également la Galleria Sabauda, diverses collections des Savoie. L’accrochage pourrait s’avérer franchement
rédhibitoire tant il est saturé. Heureusement, les perles rayonnent dans cette accumulation et sauvent la visite : de Jan van Eyck, Tintoret, Gerrit Dou à Pollaiuolo, la visite parvient à s’imposer.

L’union du passé et du présent
Enfin, si le trajet pour sortir de la ville est certes un peu longuet, impossible de faire l’impasse sur le Castello di Rivoli, tant pour son architecture et ses décors peints au xviiie siècle que pour sa collection d’art contemporain. Au premier étage, les appartements de Victor-Amédée II décorés à partir de 1720 sont des chefs-d’œuvre d’élégance rococo, tandis que les salons du second niveau ont été ornés à différentes périodes et offrent des styles différents. Le dialogue qui s’opère avec les œuvres actuelles alterne les registres de la provocation et de la filiation avec ces lieux chargés d’histoire. Pour être vraiment incollable en art italien, on peut conseiller en complément un petit passage dans les salles de la Gam dotée d’une imposante collection de quelque 40 000 œuvres dont un bel ensemble futuriste.
Ce mariage du contemporain avec l’histoire de la ville est un des atouts les plus forts de Turin. Contrairement à Venise, qui plonge épisodiquement dans la contemporanéité, la capitale du Piémont  propose sans cesse de nouvelles expériences. Baroque ou contemporain, inutile de choisir, les deux se marient étonnamment bien, une union qui semble partie pour
durer.

Le patrimoine sabaude

Inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, la Corona di delizie rassemble les résidences d’agrément de la famille de Savoie, sublime « collection » de folies architecturales grandioses. Le patrimoine des Savoie est lié au sort de l’architecture baroque. Guarino Guarini a signé le palais Carignan tout de briques vêtu, la chapelle du Saint-Suaire à plan circulaire mais surtout le bijou baroque qu’est l’église San Lorenzo. Camouflée derrière les façades unifiées de la place du Castello, San Lorenzo (1666-1680, photo) réserve un plan central à pans concaves et convexes, support d’un tambour spectaculaire. Ses marbres polychromes rappellent l’emphase décorative de la Consolata, autre église de Guarini, complétée par l’autre architecte du baroque tardif, Filippo Juvarra. Sicilien de naissance, Juvarra a signé à Turin ses plus belles réalisations avec un sens de la scénographie urbaine bluffant. De l’ascension vers l’église de la Superga (1715-1731) à plan centré et façade jaune et blanche, à la progression vers Stupinigi (1729-1733), pavillon de chasse de seulement 150 pièces, Juvarra a révélé son génie à Turin. On retrouve sa signature dans le Castello di Rivoli, la Reggia di veneria Reale, les escaliers du Palais Royal et du Palais Madame. Mais la marque des Savoie, c’est aussi la rigueur orthonormée du plan d’urbanisme de la ville, décidé au moment du transfert de pouvoir de Chambéry vers Turin en 1563.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°602 du 1 mai 2008, avec le titre suivant : Turin Fiat lux culturel

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