Musée

La Suisse, terre de chantiers culturels et artistiques

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 12 mai 2015 - 1930 mots

SUISSE

Si la Suisse ne connaît pas les problèmes financiers d’autres pays, son organisation politique et démocratique influe fortement sur la conduite des chantiers culturels. Ce qui n’empêche pas, bien au contraire, de nombreux projets d’extensions, de regroupements ou d’ouvertures de musées, d’être actuellement lancés un peu partout sur le sol helvétique.

Lausanne, Genève, Bâle, Zurich, Coire ou Lugano, pas moins d’une petite dizaine d’institutions musé-ales helvétiques de tout premier plan connaîtront des rénovations, extensions de bâtiments, voire des nouveaux édifices entre l’automne 2015 et 2022. Les échéances sont toutes étalées dans le temps ; ainsi, le 12 septembre prochain, l’inauguration du LAC (Lugano Art et Culture) ouvrira le bal. À l’intérieur de ce centre culturel dédié aux arts visuels, aux arts de la scène et à la musique, le Musée d’art de la Suisse italienne, né de l’union entre le Musée cantonal et le Musée d’art de la ville, côtoie notamment une salle de concert et de théâtre. L’inauguration du LAC sera suivie, en avril 2016, de l’extension du Kunstmuseum à Bâle.

Des contextes fort divers
À Lausanne, en préfiguration du pôle muséal qui les regroupera d’ici à cinq ans, le Musée cantonal des beaux-arts (MCBA), le Musée de design et d’arts appliqués contemporains (Mudac) et le Musée de l’Élysée dédié à la photographie proposent du 5 au 14 juin un parcours artistique vers leur futur site d’implantation en bordure de la gare ferroviaire, terrain des anciennes halles aux locomotives de la CCF. À l’automne 2015, ce sont les travaux d’extension du Kunsthaus de Zurich qui débuteront pour une ouverture programmée en 2020. Après avoir été bloqué pendant deux ans, le projet de l’architecte britannique David Chipperfield pourra donc prendre corps. L’annulation, le 2 février dernier par le tribunal, du recours de l’association Archicultura contre ce déploiement, en raison de la démolition de bâtiments anciens et de la coupe d’arbres que ce nouvel édifice induit, a levé le dernier obstacle à l’édification de cette annexe qui fera de ce Musée des beaux-arts le plus grand musée d’art ancien, moderne et contemporain de Suisse devant le Kunstmuseum de Bâle, jusque-là tenant du titre. En attendant, Zurich se prépare à inaugurer, en 2016, la rénovation et l’agrandissement du Musée national, pas moins exempt, dans le cours de sa réalisation, d’oppositions, de référendums et de retards.

La quasi-absence de contestations virulentes à Coire, chef-lieu du canton des Grisons situé à l’est de la Suisse, contre l’adjonction d’un nouveau bâtiment au Bündner Kunstmuseum fait figure d’exception. Entre le don qui a généré le projet et l’inauguration prévue en juin 2016, quatre ans à peine se sont écoulés contre dix-huit pour le Musée d’art et d’histoire de Genève qui est, lui, toujours en attente de la concrétisation du projet de rénovation et d’extension de l’atelier Jean Nouvel et du bureau genevois DVK, lauréats en 1998. Le vote tout dernièrement de la commission des travaux et des constructions par dix voix contre cinq pour sa réalisation est néanmoins un pas important après des années de contestation et de recours de l’association Patrimoine suisse. Rien cependant n’est encore définitivement acquis, bien que les architectes aient remanié leur version initiale et que le financement (139 millions de francs suisses, soit 135 millions d’euros) soit bouclé et assuré pour moitié par des mécènes et pour l’autre par la ville. Le résultat du référendum municipal qui devrait s’organiser en novembre prochain ou en février 2016 dira si, oui ou non, le chantier peut démarrer.

L’importance du vote populaire
« En Suisse, le problème n’est pas l’argent, mais de mettre tout le monde d’accord », confie-t-on invariablement outre-Rhin. L’économie helvétique se porte bien, et le duo public-privé dans le financement des musées ou le développement des collections forme un couple dont on ne remet généralement pas en cause la légitimité. Restent le recours devant le tribunal d’associations ou de fondations engagées pour la sauvegarde du patrimoine et le résultat des référendums auxquels est soumis chaque projet muséal public. Responsables d’institutions, architectes et élus connaissent leur portée. En terre alémanique, romande ou italophone, toute opposition, y compris minoritaire, est considérée comme dangereuse et n’est donc jamais négligée. Elle est ce grain de sable qui peut tout bloquer, tout remettre en cause.

L’inauguration en octobre 2014 du Musée d’ethnographie de Genève (MEG) a clôturé une quinzaine d’années de lutte, de conciliations et de votations organisées pour ou contre le futur musée au nouveau visage architectural adopté le 26 septembre 2010 par 67 % des Genevois. En cours de travaux, le recours d’Archicultura devant le tribunal contre l’arrachage d’arbres sur le site a cependant fait craindre le pire. Quand les Zurichois se sont prononcés fin août 2012, le score en faveur de l’édifice de David Chipperfield (53,9 %) fut moins important que prévu bien que l’architecte ait retouché quelque peu le projet d’agrandissement du Kunsthaus. Un échec peut cependant générer de meilleurs projets. La physionomie du MEG aurait été ainsi complètement différente si le référendum de 2001 avait abouti à l’acceptation du programme initial. De son côté, le rejet le 30 novembre 2008 par les habitants du canton de Vaud de la transformation du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, au-delà de prendre de court élus et porteurs de ce redéploiement des collections, a conduit à un tout autre projet. « Lausanne a très bien rebondi et s’est rapidement mobilisé pour arriver au pôle muséal », souligne Olivier Kaeser, codirecteur du Centre culturel suisse de Paris, en rappelant que « dès le début du XXe siècle, l’écrin du MCBA, le palais de Rumine, n’était pas adapté au contenu ».

L’action des mécènes privés
Le Schaulager à Bâle est né lui aussi, dit-on, d’un désaccord, mais là entre pouvoir public et pouvoir privé sur le nom du directeur du Kunstmuseum. C’est le choix par la ville de Bernhard Mendes Burgi et non de Theodora Fischer, candidate de la mécène et collectionneuse Maja Oeri, qui a conduit cette dernière à créer et à financer ce modèle artistique inédit signé Herzog et de Meuron, emblématique, voire révolutionnaire tant dans sa manière de concevoir la réserve d’une collection d’art contemporain, l’exposition, que de soutenir la recherche. En Suisse, les collectionneurs et les mécènes jouent un rôle déterminant dans la dynamique et l’évolution du paysage muséal de leur pays. Déjà soutien actif en son temps du Museum für Gegenwartskunst, le Musée d’art contemporain de Bâle, Maja Oeri en acquérant ainsi un terrain face au Kunstmuseum et en finançant à moitié l’édification de son extension donne aujourd’hui à cette institution de renom les moyens de développer les espaces consacrés à ses collections d’art du XXe siècle et d’accroître son offre d’expositions temporaires. Récemment, l’annonce par la Fondation Beyeler de l’acquisition de 9 500 m2 d’un parc jouxtant l’institution et de la construction d’une annexe « plus petite que le bâtiment du musée, dessinée par Renzo Piano », promet un autre redéploiement très attendu, et là encore soutenu par des dons.

Le soutien aux jeunes architectes
La concentration de ces différentes institutions à court et moyen termes ramène à l’identité de chacune de ses villes. Bâle n’est pas Lausanne ni Genève, ni même Zurich. Bâle est la ville des musées et la capitale mondiale incontestée de l’art une semaine par an lors d’Art Basel tandis que Zurich, la rivale sur le plan culturel, concentre tous les grands noms du marché de l’art. La nouvelle impulsion insufflée au Kunsthaus et au Musée national suisse renforce l’image de vitalité qui prédomine en matière culturelle et artistique, que ce soit au niveau des galeries, de l’édition d’art ou au niveau des nouveaux espaces d’art contemporain telle l’ancienne zone d’implantation de la brasserie Lövenbräu où se logent entre autres le Migros Museum für Gegenwartskunst (Musée d’art contemporain) et la Kunsthalle. Coire est quant à elle l’arrière-scène artistique zurichoise où la grande majorité des VIP ont une maison secondaire dans ce paysage des Grisons qui rivalisent en grands chalets traditionnels, constructions ultracontemporaines et, l’été, en symposiums réunissant artistes, conservateurs et curateurs internationaux. La construction dans cette ville de 33 000 habitants de l’aile contemporaine du Bündner Kunstmuseum par Fabrizio Barozzi et Alberto Veiga, lauréats aussi à Lausanne du futur édifice du Musée cantonal des beaux-arts, éclaire par ailleurs le soutien accordé en Suisse aux jeunes architectes de la scène nationale ou internationale. Barozzi et Veiga ont également gagné à Zurich le concours d’architecture du Tanzhaus, le centre de danse de la ville. Ce sont aussi les jeunes architectes bâlois Emanuel Christ et Christoph Gantenbein qui ont dessiné les extensions du Kunstmuseum à Bâle et du Musée national suisse à Zurich. La configuration de ces futurs bâtiments, systématiquement minimaliste et discrète mais non moins remarquable et soulignée par des développements d’espaces en sous-sol, relève par ailleurs d’une autre volonté : celle de s’inscrire dans le paysage urbain sans créer de ruptures ni de rejets définitifs, non sans que leurs architectes n’aient appris « à se mouvoir dans un contexte politique, à éviter les pièges et à renforcer leur projet tout en le radicalisant », comme le disaient Chris et Gantenbein lors du blocage de leur projet à Zurich après un vote populaire.

Le Kunstmuseum (Bâle)
Le Kunstmuseum et sa future extension seront reliés par les espaces d’exposition aménagés sous la rue qui les séparent. Les nouveaux espaces abriteront principalement des expositions temporaires et une partie des collections d’art moderne du musée. Par sa forme massive, le futur bâtiment des architectes bâlois Emanuel Christ et Christophe Gantenbein dont l’inauguration est programmée en avril 2016 se veut le « frère contemporain » de l’ancien édifice du musée inauguré il y a quatre-vingts ans et actuellement fermé pour rénovation.

Le LAC (Lugano)
En bordure de lac, le Lugano Art et Culture (LAC) de l’architecte tessinois Ivano Gianola intègre l’ancien couvent des Franciscains. Ce centre culturel, dédié aux arts visuels, à la musique et aux arts de la scène ouvrira ses portes en septembre 2015.

Le Kunsthaus (Zurich)
L’agrandissement du Kunsthaus confiée à David Chipperfield permettra au Musée des beaux-arts de développer les points forts de ses collections, en particulier en art moderne et contemporain, et d’accroitre ses espaces d’expositions temporaires.

Le Bündner Kunstmuseum (Coire)
Imaginée par les Barcelonais Barozzi et Veiga, l’extension du Bündner Kunstmuseum permettra à l’institution de renforcer ses différentes actions en matière d’art contemporain déjà référencées sur le plan national et international.

Le pôle muséal de Lausanne
En bordure de la gare ferroviaire, le pôle muséal réunira à l’horizon 2018-2022 les trois institutions culturelles de la ville et du canton de Vaud : le Musée cantonal des beaux-arts, le Mudac (design) et le Musée de l’Élysée (photographie). Ces trois institutions seront rejointes par la Fondation Félix Vallotton et la Fondation Toms Pauli dédiée aux arts textiles anciens et modernes. En octobre 2015, le nom du lauréat retenu pour la construction des nouveaux bâtiments du Musée de l’Élysée et du Mudac sera dévoilé. Les deux institutions disposeront chacune d’une identité architecturale propre, à l’instar du Musée cantonal des beaux-arts aux lignes signées des architectes catalans Fabrizio Barozzi et Alberto Veiga. En attendant, du 5 au 14 juin, ces institutions ont conçu en préfiguration de leur réunion un parcours artistique d’une vingtaine d’étapes, rythmé d’expositions, de créations, de projections en plein air, de performances et de workshops.

Le Musée d’art et d’histoire (Genève)
Pour prendre la mesure du projet d’extension du Musée d’art et d’histoire imaginé par Jean Nouvel, il faudra rentrer à l’intérieur, objet d’une profonde métamorphose alliant rénovation et extension de l’édifice inauguré en 1910 et conçu par l’architecte Marc Camoletti. De l’extérieur, seuls la terrasse et le restaurant installés au niveau de la toiture se devineront.

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°680 du 1 juin 2015, avec le titre suivant : La Suisse, terre de chantiers culturels et artistiques

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque