Musée

New York

La Frick Collection par son conservateur en chef

Le conservateur en chef de la Frick Collection à New York, Xavier Salomon, reste très attaché à la proximité avec les œuvres

Par Carole Blumenfeld · Le Journal des Arts

Le 6 décembre 2016 - 1212 mots

Alors que le projet d’extension du musée a été relancé, rencontre avec Xavier F. Salomon, «Â Peter Jay Sharp chief curator » de la Frick Collection à New York.

Son curriculum vitae est aussi impeccable que les costumes italiens très ajustés qui lui siéent parfaitement sur les photographies de papier glacé – le magazine Vogue Italie lui a d’ailleurs récemment consacré un long reportage où il a joué au mannequin dandy d’un jour dans les salles de la Frick Collection. Ce Romain, élève brillant du Courtauld Institute of Art à Londres où il a soutenu une thèse sur le mécénat du cardinal Pietro Aldobrandini, a été tour à tour depuis 2004 « Andrew W. Mellon curatorial fellow » de la Frick Collection, « assistant curator » à la National Gallery de Londres, « Arturo and Holly Melosi chief curator » de la Dulwich Picture Gallery (Londres), conservateur des peintures baroques du Metropolitan Museum of Art à New York, avant d’être nommé voici trois ans, à seulement 34 ans, « Peter Jay Sharp chief curator » de la Frick Collection, l’un des postes les plus convoités des États-Unis où seuls deux conservateurs l’ont précédé et non des moindres : Edgar Munhall, qui a disparu en octobre, et Colin B. Bailey, aujourd’hui à la tête de la Morgan Library & Museum (New York).

Les « lieux impénétrables »
Un samedi soir d’octobre en pleine foire Tefaf à New York, en bon Italien, il arrive avec vingt minutes de retard dans le bar de l’hôtel Carlyle où il nous a donné rendez-vous. Tous les marchands d’art ancien de Londres et Milan s’y trouvant aussi, il nous propose d’improviser plutôt un goûter dans son bureau, sans doute l’un des plus luxueux de la métropole avec vue imprenable sur Central Park.
Devant des carrot cakes et du thé, nous l’interrogeons sur son essai paru dans le catalogue  de l’exposition « Carlo Saraceni » au Palazzo Venezia à Rome en 2013-2014. Il avait en effet publié nombre de documents conservés au monastère de Camaldoli, pourtant réputé être un des lieux les plus fermés d’Italie, une sorte de mont Athos toscan duquel aucune femme ne peut s’approcher : « J’ai dans un premier temps travaillé dans les archives, mais pour accéder à la partie réservée aux moines où se trouvent les tableaux, j’ai fait une retraite de dix jours. » Pour entrer dans l’autre monastère de Camaldoli, à Frascati, il a usé d’un stratagème tout aussi insolite en servant d’assistant au médecin local qui se rendait auprès des religieux. « L’histoire de l’art, telle que je l’ai pratiquée, est un peu aventureuse, j’ai toujours cherché des lieux impénétrables pour mettre à jour des archives et des œuvres inédites. »
En dépit de sa position, il n’a rien perdu de cet appétit et de ce besoin de voir les objets dans leur contexte. Pour préparer le premier ouvrage en anglais consacré à Guido Cagnacci (1601-1663) qui accompagne la présentation de la Madeleine repentante prêtée cet automne par le Musée Norton Simons de Pasadena à la Frick Collection, il a sillonné pendant deux semaines tous les petits villages de la Romagne afin de revoir in situ les maîtres d’autel pourtant réunis à Forlì en 2008 lors de l’exposition monographique.

« Curiosité »
Le mot « curiosité » revient sans cesse dans son discours. À la Frick Collection, l’un de ses plus grands plaisirs, assure-t-il, est le fait de fréquenter les fellows : « Il est important d’apprendre des aînés, mais aussi des plus jeunes. Ces doctorants âgés de 20 ans m’enseignent une chose par jour, leur enthousiasme est formidable ! » Tous les mois désormais, l’équipe de la conservation au complet va visiter une exposition afin d’en débattre, et régulièrement elle loue un minibus pour se rendre tantôt à Boston, tantôt à Washington.

S’il reste un spécialiste de peinture – deux ans après son exposition « Véronèse » à la National Gallery, il se lance dans le catalogue raisonné de ses dessins dont il nous montre avec un plaisir non dissimulé ses dossiers d’œuvres –, il ne cesse de parler d’objets d’art. Il évoque avec admiration les recherches de sa collègue française, Charlotte Vignon, spécialiste du marchand Duveen. Première conservatrice en charge des arts décoratifs à la Frick Collection, elle vient d’inaugurer la première rétrospective « Pierre Gouthière (1732-1813) ». « Cette série d’expositions consacrée aux grands personnages des arts décoratifs est un projet auquel je suis très attaché car ce sont des temps forts de l’histoire du goût européen [Luigi Valadier (1726-1785), Bernard Palissy (vers 1510-1589) et Ottavio Miseroni (vers 1569-1624) devraient suivre, NDLR]. Notre public est extrêmement curieux, et même s’il en est moins familier que des grands noms de la peinture, il nous fait confiance puisqu’il a l’assurance de découvrir ici des œuvres d’exception. Nous ne devons jamais oublier que nous sommes un lieu d’apprentissage où les visiteurs viennent découvrir quelque chose de nouveau. » Il poursuit en défendant avec ferveur sa vision de l’institution muséale : « Le musée change la vie des gens car l’art les rend meilleurs. Il permet de comprendre d’où nous venons et qui nous sommes. Si nous n’apprenons pas du passé, nous n’apprenons rien. »

Projet d’extension
En évoquant la politique de la Frick Collection, son ton devient pourtant plus conventionnel et mesuré, l’Anglo-Saxon prend alors le pas sur le Latin – il est anglais par sa mère tandis que du côté paternel son grand-père était moitié danois, moitié égyptien et sa grand-mère venait du Mexique. Au terme d’un processus de sélection de dix-huit mois, Ian Wardropper, le directeur du musée, vient d’annoncer le choix d’Annabelle Selldorf pour mener à bien le plan d’extension de l’institution. Le premier projet, qui avait fait l’objet d’une forte polémique en 2014, a finalement été retiré. « Nous avons écouté les critiques. Nous voulions absolument quelqu’un de très sensible à l’esprit des lieux et de son histoire. » Hors de question ainsi de songer à un bâtiment moderne qui viendrait se greffer à la résidence de Henry Clay Frick imaginée par Thomas Hastings en 1912, mais, dans quelques années, comme Frick le souhaitait, tout le premier étage sera accessible au public, y compris le splendide bureau de Xavier Salomon. Celui-ci fait sien le credo du Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. La Frick doit rester ce qu’elle est : l’excellence dans les domaines de la recherche, de l’éducation et de la préservation des œuvres. »

Alors que toutes les institutions courent après les chiffres, la maison-musée entend préserver cette expérience unique du visiteur et ne pas doubler sa fréquentation annuelle, soit à peu près 300 000 visiteurs aujourd’hui. La Frick Collection peut se le permettre, ce qui est rare, mais elle n’en est pas pour autant refermée sur elle-même. Lors des « Free night » organisées chaque premier vendredi du mois, la moitié des visiteurs, des jeunes pour leur majorité, franchissent le seuil pour la première fois.
Tandis qu’il nous propose une promenade dans les salles désertes du rez-de-chaussée, nous lui demandons devant la Comtesse d’Haussonville par Ingres ce qu’il ferait s’il quittait du jour au lendemain l’univers des musées. Il hésite un instant avant de se lancer : « L’idée d’écrire des récits de voyage me plairait beaucoup, j’en lis beaucoup et j’aime également tenir des journaux sur l’expérience du dépaysement. M’occuper d’une librairie me tenterait aussi. » Des desseins qui resteront sans doute au stade de l’utopie puisque tous ses confrères lui prédisent un brillant avenir à la tête du Metropolitan Museum of Art, ce dont bien sûr il se défend.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°469 du 9 décembre 2016, avec le titre suivant : La Frick Collection par son conservateur en chef

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