Mercredi 17 octobre 2018

Justice

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1960, la «Â Diseuse… » de La Tour, une blessure française

Par Carole Blumenfeld · Le Journal des Arts

Le 15 février 2017 - 764 mots

La Diseuse de bonne aventure a été l’objet d’une cascade de scandales dans la presse française et américaine à partir de 1960.

Lorsque le tableau est découvert en 1946 par un religieux de l’abbaye de Solesmes dans un château proche du Mans (Sarthe), le nom de Georges de La Tour est encore relativement confidentiel. Le tableau attira l’attention de René Huyghe, alors conservateur en chef du département des Peintures au Musée du Louvre. Si les pourparlers n’aboutirent pas en 1948-1949, celui-ci prit soin d’empêcher une sortie du territoire du tableau acquis entre-temps par le marchand Georges Wildenstein. Dix ans plus tard, René Huyghe, qui a quitté le Louvre, est prévenu par James Rorimer, le directeur du Metropolitan Museum of Art (Met), à New York : « Je suis désolé pour vous, vous allez découvrir dans la salle suivante une œuvre qui va vous donner un choc et dont l’exposition en ce lieu ne vous fera pas plaisir !… (1) »

La presse ne tarda pas à s’emparer du même « choc ». Le Monde titrait le 16 juin 1960 : « La trop belle aventure d’un chef-d’œuvre de Georges de La Tour » et publiait la lettre d’un expert près les cours d’appel, Alfred Daber, qui qualifiait « le gain du Metropolitan » de « grande perte pour le Louvre » et concluait en insistant : « Le tableau, nous dit-on, a quitté le pays “avec l’autorisation des musées nationaux”. Pour qui nous prend-on ? C’est depuis presque douze ans que ceux-ci se laissent jouer ou orienter et c’est cette gestion qui implique des responsabilités. Qu’importe la signature qui signe la débâcle des musées ! On aura eu soin de l’apposer selon les rites qui couvrent le signataire. » La presse tenait là les parfaits ingrédients d’un scandale. Le 2 décembre 1960, André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles, fut interpellé devant la Chambre des députés : « M. le président. M. Dalbos demande à M. le ministre d’État, chargé des affaires culturelles, s’il a réellement donné son accord à l’expatriation de la toile La Bonne Aventure de Georges de La Tour. Il rappelle que, dès la découverte de cette œuvre, les responsables du patrimoine artistique national, conscients de sa très grande importance pour la connaissance de la peinture française du XVIIe siècle, avaient pris toutes dispositions utiles pour éviter que les musées nationaux n’en soient, un jour, frustrés. II regrette que, pour le seul profit d’intérêts particuliers, ait été portée une telle atteinte à notre patrimoine artistique au moment où précisément la politique instaurée en ce domaine semblait nous mettre à l’abri de pareilles surprises. »

Piqué au vif, Malraux parvint tant bien que mal à se défendre, arguant que le visa d’exportation avait été signé deux mois avant son arrivée, ce qui coûta son poste à Germain Bazin, le successeur de René Huyghe, qui avait effectivement paraphé le document. Jamais les questions relatives à la protection du patrimoine national n’eurent une telle répercussion médiatique et politique en France.

Un tableau controversé
Une décennie plus tard, le magazine Connaissance des Arts titrait « L’épidémie continue » (no 222, août 1970) et faisait état de la nouvelle polémique lancée en Angleterre où une batterie de spécialistes allait s’employer pendant près de douze ans à remettre en question l’authenticité du tableau dans les colonnes du Burlington Magazine et du Connoisseur, obligeant l’historien de l’art John Pope Hennessy à répondre dans Apollo. La polémique gagna les ondes et, en 1982, l’un des programmes les plus regardés des États-Unis, « 60 minutes » sur CBS News, donna la parole à l’historien de l’art Christopher Wright, à la spécialiste du costume Diane de Marly du Courtauld Institute, à Brian Swell, ancien de Christie’s, et au marchand londonien Sidney Sabin… Tous assuraient qu’il s’agissait d’un faux manifeste peint au XXe siècle.

Peu après, la banque Chase, mécène de l’exposition de Pierre Rosenberg consacrée aux chefs-d’œuvre de la peinture du XVIIe siècle français dans les collections américaines (Galeries nationales du Grand Palais, 1984), achetait une pleine page dans le New York Times où une photographie de La Diseuse de bonne aventure était accompagnée de la phrase suivante : « Ce qui est sûrement le tableau le plus controversé au monde est maintenant visible au Met. »

Aujourd’hui, le spécialiste de l’artiste, Dimitri Salmon, reconnaît que « les musées français ne se remettront sans doute jamais complètement du traumatisme que représenta, pour eux, la perte du plus éblouissant et extravagant tableau diurne du maître lorrain… Et, pourtant, l’on ne saurait nier que les scandales à répétition concernant l’incompréhensible exportation puis l’autographie même de la Diseuse de bonne aventure participèrent […] à forger auprès des connaisseurs comme du grand public, l’“énigme Georges de La Tour” ».

(1) René Huyghe, Une vie pour l’art. De Léonard à Picasso, éd. de Fallois, Paris, 1994, p. 94.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°473 du 17 février 2017, avec le titre suivant : La France refuse plusieurs certificats d’exportation : Le Caravage, Vinci…

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