Faillite

La collection du Detroit Institute of Arts menacée

L’administrateur spécial de la ville de Detroit pourrait demander au musée de vendre des œuvres pour payer les dettes municipales.

Par Kate Deimling (Correspondante à New York) · Le Journal des Arts

Le 10 décembre 2013 - 1105 mots

L’administrateur judiciaire nommé après la mise en faillite de la Ville de Detroit (Michigan) n’exclut pas la vente et/ou la location d’œuvres de la collection du Detroit Institute of Arts. Christie’s a estimé entre 450 et 870 millions de dollars la valeur des seules pièces acquises par la Ville. Cette cession provoquerait de violentes batailles judiciaires.

DETROIT -  Le Detroit Institute of Arts (DIA) a été fondé en 1883 par des amateurs d’art qui, en 1919, l’ont cédé à la Ville de Detroit (Michigan), à l’époque centre de l’industrie automobile américaine. Bien que la Ville reste propriétaire du musée, le DIA est géré depuis 1997 par le « Founders Society », une association à but non lucratif. Destiné à l’origine à assurer l’avenir du musée, son caractère municipal le met aujourd’hui en péril à cause de la faillite de la Ville, déclarée en juillet 2013. Selon l’agence de presse Reuters, les dettes de Detroit s’élèvent à 18,5 milliards de dollars (13,6 milliards d’euros).

En mars, le gouverneur du Michigan, Rick Snyder, a nommé Kevyn Orr administrateur spécial de la ville, ce qui suspend l’autorité du maire et du conseil municipal. Kevyn Orr a fait savoir que la collection du musée en tant que bien public pourrait être vendue ou louée, une proposition que le monde de l’art a vivement critiquée. Dans une lettre ouverte au gouverneur, l’Association of Art Museum Directors [qui regroupe les directeurs de musée américains] affirme que la vente d’œuvres du musée « violerait des principes fondamentaux reconnus de longue date par la communauté des musées… et constituerait un abus de confiance envers des générations de donateurs d’œuvres d’art et de dons financiers destinés au fonds d’acquisition du DIA ».

En outre, le procureur général de l’État de Michigan, Bill Schuette, a émis un avis long de 22 pages contre un tel procédé, qu’il déclare illégal en affirmant que la collection, bien que propriété de la Ville, est placée sous le contrôle fiduciaire de l’État. Kevyn Orr a également évoqué la possibilité de monétiser la collection par d’autres moyens, mais cela ne semble guère envisageable : offrir la collection en garantie d’un prêt risquerait qu’elle soit saisie en cas de non-paiement, et monter des expositions itinérantes ne permet pas d’encaisser de gros bénéfices. Selon le directeur du musée, Graham W. J. Beal, intervenant lors d’une table ronde à l’International Foundation for Art Research à New York en octobre, les opérations de ce type ont rapporté environ 250 000 dollars chacune, tandis que l’administrateur spécial cherche à obtenir 500 millions de dollars du musée.

Bataille judiciaire à venir    
Malgré l’avis du procureur général, Kevyn Orr a demandé à Christie’s d’évaluer la collection du musée, ce qui coûte 200 000 dollars à la Ville déjà en banqueroute. La maison de ventes estime que la vente des seules œuvres acquises par la Ville, soit 5 % de la collection, rapportait entre 450 et 870 millions de dollars. Jusqu’à présent, Kevyn Orr n’a contacté ni le directeur du musée ni le président de son conseil d’administration pour leur faire part de ses intentions. Cette évaluation annonce-t-elle une vente prochaine ? « L’administrateur spécial n’a pas pris cette décision », assure Bill Nowling, porte-parole de Kevyn Orr. Craint-il la bataille judiciaire que déclencherait à coup sûr une telle tentative ? « L’administrateur spécial croit avoir l’autorité sous la loi de l’administration spéciale de l’État et sous la loi fédérale sur la faillite, qui l’emporte sur la loi de l’État, de gérer et monétiser les biens municipaux. Toute contestation juridique devra avoir lieu au tribunal de la faillite. »

Une vente éventuelle pourrait mettre en péril le financement public du musée. Le DIA est principalement financé par un impôt local que les citoyens du comté de Wayne (où se trouve Detroit) ainsi que des deux comtés voisins ont approuvé en 2012, et qui s’élève à 24 millions de dollars tous les ans (les coûts d’exploitation annuels étant de 31 millions). Selon Graham W. J. Beal, le musée ne pourrait pas vendre des œuvres sans violer son accord avec ces comtés, qui par conséquent annuleraient l’impôt, ce qui rendrait le musée insolvable. Actuellement considéré comme une « grande réussite », le Detroit Institute of Arts deviendrait ainsi la victime d’une ville qui s’écroule sous une crise économique aggravée par des années de mauvaise gestion.

La question de savoir si l’administrateur spécial a le droit de vendre des œuvres de la collection reste épineuse. Selon son directeur, 90 % des œuvres du musée ont été acquises par la Ville par le biais des donateurs (dons, legs), et à ce titre, doivent être accessibles au public. Or, quelques tableaux parmi les plus célèbres ont été achetés par la Ville avec des fonds publics, notamment la Madone à l’Enfant de Bellini, La Fenêtre de Matisse et La Danse du mariage de Bruegel l’Ancien ; ils risquent donc de se trouver la cible de l’administrateur spécial.

Le Michigan à la rescousse ?
Étant donné que l’État du Michigan, qui a enregistré en juin un excédent budgétaire, gère actuellement la Ville, pourrait-il intervenir pour aider le musée ? « On discute de beaucoup de choses en ce moment. Le gouverneur est prêt à étudier toutes les idées qui pourraient se présenter. Jusqu’à présent, il n’a reçu rien de formel de la part du musée », déclare Dave Murray, porte-parole auprès de la presse adjoint au bureau du gouverneur. « Personne ne veut vendre les œuvres. Le gouverneur ne veut pas vendre les œuvres. Ce n’est pas le but. Le but, c’est de réinventer Detroit, de fournir de meilleurs services à ses habitants et de contribuer à la résolution d’un problème de la ville qui perdure depuis des décennies », poursuit-il.

Detroit a déjà connu une grave crise économique, mais c’est la première fois qu’est soulevée la possibilité de vendre des œuvres du musée. Le musée a été fermé presque un mois en 1975, mais « on n’a jamais évoqué la vente de la collection à cette époque », affirme Graham W. J. Beal. Selon le Detroit Free Press, Kevyn Orr soumettra un plan de restructuration à la fin 2013 ou au début 2014. S’il demande la vente des œuvres du Detroit Institute of Arts, une bataille judiciaire s’ensuivra ; le musée a déjà engagé un avocat new-yorkais spécialiste du droit de la faillite. Selon le New York Times, en approuvant la mise en faillite de la ville le 3 décembre, le juge fédéral Steven W. Rhodes a déclaré qu’une ville qui envisagerait la vente de biens municipaux devrait « s’assurer que la perte de ces œuvres n’handicapera pas l’assouplissement de la mission du musée ».
 

Légende photo

Le Detroit Institute of Art. © DIA, Detroit

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°403 du 13 décembre 2013, avec le titre suivant : La collection du Detroit Institute of Arts menacée

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