Architecture

Jean-Louis Cohen : « Il n’y a pas de consensus quant à la valeur des bâtiments du XXe siècle »

Historien

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 13 avril 2021 - 1184 mots

Les constructions en béton ne suscitent que modérément l’engouement du public. L’historien Jean-Louis Cohen revient sur les menaces qui pèsent sur ce patrimoine souvent déconsidéré.

La villa E-1027 construite de 1926 à 1929 par Eileen Gray et Jean Badovici à Roquebrune-Cap-Martin dans les Alpes-Maritimes. © Carl ha, 2016, CC BY-SA 4.0
La villa E-1027 construite de 1926 à 1929 par Eileen Gray et Jean Badovici à Roquebrune-Cap-Martin dans les Alpes-Maritimes.
© Carl Ha, 2016

Professeur à l’université de New York et au Collège de France, l’historien de l’architecture et de l’urbanisme, Jean-Louis Cohen, est un spécialiste incontournable de l’architecture du XXe siècle. 

Le béton armé n’a pas bonne presse en général : il est souvent associé à une détérioration du paysage. Comment expliquer ce préjugé ? La question de cette réception négative n’est pas tellement liée aux caractéristiques du matériau en lui-même, mais au fait qu’il a été le matériau des grandes campagnes de modernisation qui ont couvert bien des pays d’ensembles d’habitations et de bureaux monotones. À partir de là, il était facile de stigmatiser le béton armé. Un exemple parlant : « Béton » était devenu le surnom de la bureaucratie communiste en Pologne, on utilisait le nom du matériau pour décrire une forme de pouvoir. Le béton armé a été assimilé à une uniformisation qui aurait très bien pu être le fait de constructions en brique.

Le patrimoine en béton armé se résume-t-il à une architecture sociale ? Son utilisation s’est faite au service de programmes multiples. Le béton est l’un des matériaux les plus utilisés pour la création d’ensembles d’habitations et de cités-jardins durant l’entre-deux guerres. Dans ce cadre, il a été utilisé avec plus ou moins de raffinement.
Mais c’est aussi avec le béton armé que des monuments de très grande qualité et de grande durabilité ont été construits : je pense au Musée des travaux publics (palais d’Iéna) d’Auguste Perret ou au lycée Camille-Sée de François Le Cœur, dont il ne faut pas oublier le rôle majeur dans l’émergence d’une architecture raffinée du béton. Ce matériau a été stigmatisé parce qu’on l’assimilait à une architecture pauvre, destinée aux pauvres, alors qu’il a été dans le même temps utilisé pour une architecture élégante. Dans l’immeuble de la rue Raynouard d’Auguste Perret, ce que l’on reproche au béton – l’uniformité de l’aspect – est banni : Perret a donné des qualités de surface différentes à chaque élément de la façade, en juxtaposant béton brossé, béton bouchardé et béton lavé. D’un matériau prosaïque et vulgaire, il fait un matériau éloquent et distingué.

Comment expliquez-vous le manque de considération pour certains exemples de cette architecture, alors que la reconnaissance d’Auguste Perret, Frank Lloyd Wright ou Le Corbusier ne pose plus de problème ? Ce qui est en cause, c’est la difficulté qu’a le public de percevoir les différences, parfois difficilement lisibles à l’œil nu, entre les édifices innovants, expérimentaux, et les édifices répétitifs qui ont fini par former le paysage dominant. Il n’est pas aisé de comprendre que telle solution a été imaginée d’abord à un endroit donné, que tel édifice est plus élaboré qu’un autre, quand on n’a pas les codes. Beaucoup de travail reste à faire en la matière.

Le « public » inclut également les décideurs ? Oui, la plupart d’entre eux ne voient dans les édifices dont ils ne savent pas apprécier la qualité – voire la beauté – que des réserves foncières potentielles. Il y a aussi des obstacles dans les procédures françaises, pour la restauration rigoureuse des édifices modernes. Le code des marchés publics rend parfois difficile la sélection des meilleures entreprises, qui ne sont pas nécessairement les moins-disantes.
A contrario, une expérience à observer est la restauration de la maison E-1027 à Roquebrune Cap-Martin [voir ill.], œuvre de la designer irlandaise Eileen Gray et de Jean Badovici. C’est une opération exemplaire, à laquelle je suis associé depuis cinq ans, menée par une association privée, les collectivités territoriales ayant abdiqué leurs responsabilités. L’association Cap Moderne a mené une campagne extrêmement rigoureuse, en bénéficiant d’une délégation de la Drac, et en mobilisant un conseil scientifique comprenant les meilleurs experts, sous ma présidence. La restauration a été menée avec un degré de précision et de rigueur unique, pour le gros œuvre comme pour le mobilier et les éclairages. Cet exemple remarquable a été rendu possible par l’accumulation de la matière grise, et par un effort de mécénat, notamment auprès des hommes d’affaires irlandais.

Dans la protection de ce patrimoine, les historiens sont-ils toujours écoutés quand il s’agit de souligner l’importance de tel ou tel édifice ? Les historiens de métier ne sont pas toujours isolés. Des élus, des amateurs, des militants, des habitants les rejoignent. Mais il y a aussi des adversaires déterminés, comme à Châtenay-Malabry, où la cité-jardin de la Butte rouge, l’une des plus remarquables du genre, est menacée de destruction. Ce qui est étonnant ici, c’est que la cité-jardin a échappé à la vague de protection qui a permis de conserver les autres cités-jardins d’Île-de-France… Déjà, à l’époque de cette campagne de protection, le maire était déterminé à la détruire. Dans ce cas, il y a préméditation. Tous les discours, toutes les actions buttent sur la l’attitude diabolique de l’équipe municipale qui lance une enquête d’utilité publique, pour considérer ensuite comme irrecevables les 85 % d’avis négatifs exprimés. On a aussi vu à Clichy la tentation d’utiliser la Maison du peuple comme réserve foncière, sans en reconnaître la valeur. Il n’y a pas de consensus, en France, quant à la valeur des bâtiments de l’architecture du XXe siècle, parce qu’ils ne correspondent pas aux codes esthétiques de la majorité de la population. Ils restent choquants et provocants par les solutions qu’ils mettent en œuvre.

Quelle est la situation dans d’autres pays que vous connaissez bien, comme les États-Unis ou la Russie ? Les événements récents sont assez lamentables aux États-Unis ; on vient d’assister à la destruction du hall de l’immeuble McGraw-Hill de Raymond Hood, un des plus beaux intérieurs publics de New York. Dans le même temps, des mouvements de contestation obtiennent l’interruption de chantiers de destruction, des sociétés savantes sont tout à fait virulentes et aboutissent au rachat de maisons promises à la destruction.
Dans le cas de la Russie, il y a un changement de goût des nouvelles générations, qui sont attachées à ces édifices et qui les considèrent désormais comme constitutifs de leur héritage. Mais les expériences restent contrastées. L’une d’entre elles est ainsi inquiétante, c’est celle de la tour Choukhov à Moscou, construite en 1922. Elle devait être détruite par son propriétaire, le comité d’État pour la télévision. J’ai été l’inspirateur d’un mouvement international avec de grands signataires, qui a abouti à l’arrêt de ce projet. La restauration engagée s’est enrayée et il n’est pas évident que ce bâtiment soit sauvé.
Une expérience plus réussie est la restauration de la maison-commune construite par Moïsseï Ginzbourg à Moscou, qui était dans un état exécrable, et dont le destin est resté incertain pendant une vingtaine d’années. Elle vient d’être magnifiquement restituée, mais évidemment pour un public bien différent de celui des locataires initiaux. Ce sont désormais des logements de luxe, mais au moins, la substance bâtie est préservée. Quand j’ai vu récemment, dans le magazine de la compagnie aérienne russe Aeroflot, la maison de Ginzbourg citée parmi les meilleurs sites touristiques de Moscou, alors qu’elle était considérée comme l’incarnation de la laideur et la brutalité des programmes du communisme, je me suis dit que l’opinion publique était en train de changer.
 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°564 du 2 avril 2021, avec le titre suivant : Jean-Louis Cohen : « Il n’y a pas de consensus quant à la valeur des bâtiments du XXe siècle »

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