Dimanche 18 février 2018

Débat

Entretien avec Henri Loyrette

Quelle politique étrangère pour les musées ?

Le Journal des Arts

Le 19 juin 2008

Le Musée du Louvre, à Paris, et le British Museum, à Londres, envisagent chacun à leur manière leurs actions à l’international. Leurs responsables respectifs s’en expliquent.

Les grands musées actuels ont-ils une politique étrangère ?
Pour le Louvre, ce n’est pas une nouveauté. Il a été fondé pendant la Révolution en 1793 et dès l’Empire, il a eu une politique étrangère très active. L’évolution s’est ensuite poursuivie au cours des XIXe et XXe siècles. Nous cherchons aujourd’hui à renouveler ce rôle initial du Louvre. C’est un palais qui a tenu une place dans l’Histoire de la France, et en tant que musée créé par l’État, le Louvre a eu un rôle comparable.

Au British Museum, Neil MacGregor estime que pour toucher les communautés immigrées en Grande-Bretagne il lui faut établir des relations étroites avec les pays dont elles sont originaires. Avez-vous une politique similaire ?
Nos collections sont de nature différente. Elles n’ont pas de lien direct avec nos populations d’immigrés, nous n’avons ni art d’Afrique ni art chinois, par exemple. La politique française à l’égard des immigrés est aussi très différente, comme en témoigne l’affaire du voile. Nous valorisons davantage l’intégration, et la position du Louvre et celle du British Museum ne peuvent être comparées. Je crois que la meilleure façon de répondre aux demandes de restitution est de promouvoir la circulation et l’échange des œuvres d’art. C’est aussi ce que nous cherchons à accomplir avec les expositions internationales et la coopération scientifique.

Le gouvernement français estime que la culture est une part essentielle de son image internationale. Que peut-il exiger de vous au nom de sa politique étrangère ?
Rien. Tous nos projets actuels sont partis du Louvre, en accord avec les ministères de la Culture et des Affaires étrangères, mais jamais avec des consignes venues de haut pour nous enjoindre ceci ou cela, à l’exception du projet Abou Dhabi, qui n’implique pas le seul Louvre, mais tout un groupe de musées nationaux et qui est susceptible de tous les dynamiser.

Hormis Abou Dhabi dont nous allons reparler, dans quel autre pays le Louvre est-il actif ?
Du fait de la création de nos grands départements archéologiques au XIXe siècle, nous sommes fortement présents en Égypte, Syrie, Jordanie et Iran, des pays qui sont nos partenaires traditionnels. Ce qui est nouveau, c’est notre présence dans des pays qui ne faisaient pas partie de l’apanage traditionnel du Louvre, comme le Soudan, historiquement associé aux Anglos-Saxons [...]. Nous voulons diversifier nos activités internationales au-delà des collections du Louvre pour ressusciter notre mission fondatrice de musée universel. D’où notre intérêt pour la création de nouveaux partenariats et le développement des collections : avec la Russie, par exemple, pour une grande exposition sur la Sainte Russie en 2010 ; avec l’Amérique latine, pour une exposition au Brésil en 2009, en réciprocité des manifestations culturelles franco-brésiliennes organisées au Louvre voici trois ans, et au Mexique en 2010.

Croyez-vous à l’efficacité de la diplomatie culturelle ?
Oui. Je crois qu’elle a toujours existé et je pense que la culture peut contribuer à maintenir des liens vivants quand la France a des relations difficiles avec un pays. Un exemple en est le renforcement de notre collaboration avec les États-Unis au moment où les relations franco-américaines étaient au plus bas, durant la guerre en Irak. C’est le moment où nous avons lancé The American Friends of the Louvre, et nous avons constaté que ce désir était partagé.

En 2006, vous avez prêté à Riyad une exposition d’art islamique, la première exposition étrangère accueillie en Arabie saoudite. Comment y êtes-vous parvenu ?
Ce fut une exposition très significative, inaugurée conjointement par le président Jacques Chirac et le roi d’Arabie saoudite. Le point de départ en est un accord global signé en 2004 et prévoyant notamment cette exposition et une autre d’antiquités saoudiennes qui viendra en échange au Louvre en 2010. En outre, grâce à la générosité du prince Alwaleed bin Talal qui nous a fait don de 17 millions d’euros en 2005, l’Arabie saoudite a soutenu notre projet de développement du département d’Art islamique. C’est une coopération à long terme incluant également des échanges de spécialistes et d’autres initiatives de partenariat culturel.

Comment est venue la donation du prince Alwaleed ?
Les Saoudiens savaient que nous devions trouver de l’argent pour le réaménagement des salles islamiques, et grâce aux bons offices de l’ambassade saoudienne à Paris, de l’ambassade française en Arabie saoudite et de nos propres contacts, le prince a eu ce geste très généreux.

Une bonne partie de l’actuelle activité du Louvre à l’étranger est concentrée dans le Moyen-Orient. Les opposants au Louvre-Abou Dhabi ont reproché au Louvre de servir les intérêts militaires et pétroliers de la France dans la région. Que répondez-vous à ces critiques ?
Une fois de plus, j’en reviens à la diplomatie culturelle. Il y a de la part des Émirats un réel intérêt et une demande générale, illustrée par la présence de la Sorbonne à Abou Dhabi. Dans ce contexte, il y a le désir de faire venir de nombreux musées, non seulement le Louvre, mais aussi le Guggenheim et le Musée de la Marine. Ils se sont adressés au Louvre pour deux raisons, je crois, et notamment parce que le Louvre est le « musée des musées », d’une certaine façon, l’image même pour eux du musée universel.

Qui a établi les premières relations ?
Une délégation des Émirats est venue dire au Louvre – ce n’était pas une démarche politique – qu’Abou Dhabi voulait travailler avec nous pour créer un musée universel. Mais alors que le Louvre était réellement universel à sa création, progressivement il l’est devenu moins, avec l’art du XIXe siècle au Musée d’Orsay, celui du XXe siècle au Musée national d’art moderne, les arts asiatiques au Musée Guimet... Pour recréer la notion de musée universel, il fallait donc [s’entendre avec] la communauté des musées nationaux, et c’est alors que les négociations ont démarré.

Vous employez 2 200 collaborateurs mais seulement 70 conservateurs. Votre contrat avec Abou Dhabi prévoit notamment que vous formerez sur place l’équipe du musée. Comment allez-vous faire ?
Nous formons des gens au Louvre depuis longtemps. Nous avons accueilli des scientifiques d’Iran, de Syrie, du Yémen, de Palestine, et échangé des personnels de tout niveau. Pour Abou Dhabi, le cas est légèrement différent car l’interlocuteur des Émirats est l’Agence France Museums, ce qui n’exclut pas la participation occasionnelle d’un conservateur, d’un muséologue ou d’un architecte.

Le projet d’Abou Dhabi concerne-t-il ce seul émirat ou Abou Dhabi agit-il aussi pour l’ensemble des Émirats ?
Ils l’intitulent musée national, je pense donc que le projet va au-delà d’Abou Dhabi, qui est la capitale des Émirats arabes unis.

Comment les autres musées de l’Agence France Museums ont-ils été sélectionnés ?
Il leur fallait être des établissements publics, et toute institution de ce type pouvait s’y associer si elle le souhaitait. L’agence réunit les grands musées de la région parisienne, le Musée d’Orsay, le Centre Pompidou, le Musée du quai Branly, Versailles, la Bibliothèque nationale de France et le Musée Guimet.

Le milliard d’euros sur 30 ans versé par Abou Dhabi comprend-il les 400 millions d’euros pour le Louvre ?
Oui.

Que pourrez-vous faire de cette somme ?
Cela doit être examiné en fonction de la situation économique générale des musées français. À mon arrivée au Louvre en 2001, 70 % de son budget venait de l’État, les 30 % restants de ses propres produits et des donations. L’an dernier, c’était respectivement 57 % et 43 %.

Le Louvre a-t-il dégagé plus d’argent ou l’État a-t-il réduit son soutien ?
Le budget et la contribution de l’État ont tous les deux augmenté. Nous avons un contrat de financement de trois ans avec l’État, principalement pour des domaines où il serait difficile de trouver des mécènes : entretien des bâtiments, protection contre l’incendie... Mais après le doublement de la taille du musée dans les années 1980, le gouvernement a clairement fait comprendre que la rénovation et l’expansion des salles étaient à notre charge. Nous travaillons actuellement à redéployer les Arts décoratifs du XVIIIe siècle, restés en l’état depuis 1960, et il nous faut trouver les 20 millions d’euros souhaités [...]. Le projet Abou Dhabi révolutionne le financement des musées concernés car il nous procure tout ce que les musées américains et britanniques ont de longue date, c’est-à-dire un fonds de dotation, et la part de 400 millions du Louvre sera investie, et ses revenus utilisés pour financer nos divers projets. Dans les années à venir, grâce aux fonds d’Abou Dhabi, nous serons capables de financer de nouveaux projets pour lesquels le Louvre n’a pas de lignes budgétaires [...]. Premièrement, la construction d’un nouveau centre pour les réserves, la restauration, la recherche et la conservation dans la proche banlieue. Deuxièmement, la rénovation complète du département des Antiquités grecques, étrusques et romaines. Troisièmement, la réorganisation totale des espaces sous la pyramide, conçus à l’origine pour accueillir 4,5 millions de visiteurs par an et qui en accueille maintenant 8,5 millions. Si nous sommes en mesure de faire tout cela, nous le devons aux efforts des gouvernements successifs qui ont développé les incitations fiscales pour encourager les bienfaiteurs. Ainsi, l’un dans l’autre, je ne vois pas de retrait de l’État, il demeure le principal soutien du Louvre.

Quels ont été les ministères impliqués dans les négociations avec Abou Dhabi ?
Les négociations n’ont pas été menées par le Louvre après le premier contact avec l’émir, c’est le ministère de la Culture qui a pris le relais, mais en collaboration étroite avec nous, les autres musées et le ministère des Affaires étrangères. Il a fallu un accord interministériel, avec une loi votée au parlement.

Des critiques se sont élevées depuis le Golfe, estimant que le projet du Louvre-Abou Dhabi n’avait guère été expliqué à la population locale.
La question capitale est de savoir quel public aura ce musée. Même si je ne connais pas bien ces pays, deux choses m’ont frappé, d’abord l’appétit de culture que j’y ai vu, ensuite tout ce qu’ils me rappellent de mes recherches sur l’histoire des premiers musées américains, autour de 1900. Les journaux européens publiaient des articles arrogants et mal informés, disant « Quel besoin peut avoir Chicago, ville de bouchers et d’abattoirs, d’un Art Institute, n’est-ce pas contre nature ? » Ces articles ressemblent étonnamment à ceux qu’ont publiés les médias européens récemment. Pour moi, la volonté de créer le Louvre d’Abou Dhabi est merveilleuse, et ce projet est très souhaitable tant du point de vue de la civilisation que du politique.

Mais croyez-vous que vous puissiez créer une scène culturelle à partir de rien ou d’une tradition culturelle très différente ? Singapour s’y est essayé ces quinze dernières années, avec des résultats limités.
Depuis combien de temps n’êtes-vous pas allé à Singapour ? Nous y avons des contacts très actifs, et venons d’y présenter une exposition d’art grec avec beaucoup de succès. Ils ont ouvert un musée magnifique.
 
Le Louvre fait-il actuellement l’objet de demandes de restitution ?
Pas de demandes officielles. Il y a toujours çà et là un journal pour demander la restitution de telle ou telle pièce, mais aucune demande émanant d’un gouvernement.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°284 du 20 juin 2008, avec le titre suivant : Entretien avec Henri Loyrette

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