Jeudi 20 septembre 2018

Débat

Entretien avec Neil MacGregor

Quelle politique étrangère pour les musées ?

Le Journal des Arts

Le 17 juin 2008 - 1854 mots

Le Musée du Louvre, à Paris, et le British Museum, à Londres, envisagent chacun à leur manière leurs actions à l’international. Leurs responsables respectifs s’en expliquent.

Les grands musées d’aujourd’hui ont-ils une politique étrangère ?
Oui. Cela reflète les changements survenus dans le monde ces trente dernières années, principalement le fait que nous assistions à une nouvelle période de grandes migrations. Le tourisme des riches s’est transformé en mouvement de populations à l’échelle mondiale. Un sentiment de curiosité pour les autres cultures s’est développé en parallèle, aussi de plus en plus de pays souhaitent-ils des prêts de grandes collections européennes et américaines, et en particulier du British Museum. Par ailleurs, comme davantage de gens de différents pays vivent à Londres, ces diasporas veulent s’associer aux collections de leurs cultures conservées dans nos musées. Phénomène séparé mais qui a clairement les mêmes fondements, les États et les nations montrent un désir politique croissant de se définir à travers des objets culturels et non plus par le patrimoine intangible qui définissait les communautés durant la plus grande partie des XIXe et XXe siècles. [...] Beaucoup de pays souhaitent aujourd’hui se présenter au reste du monde à travers les objets produits sur leur territoire au cours des siècles, et qui peuvent être des objets déjà présents dans les musées étrangers. Les Chinois ont décidé de prêter leurs guerriers de terre cuite pour susciter les débats et mieux faire comprendre l’histoire culturelle chinoise. Nous ne voulions pas présenter les guerriers de terre cuite comme un phénomène culturel dans un vide historique, comme cela a été souvent le cas par le passé, et nous avons décidé d’intituler l’exposition « Le Premier Empereur » pour tenter de profiter de l’événement afin d’évoquer la création de la Chine, la réussite du Premier Empereur en 220 av. J.-C. à imposer une sorte d’unité à des peuples extraordinairement divers, avec des situations comparables par bien des aspects à celles qu’affronte l’actuel gouvernement chinois. Enfin, la transformation totale de Londres en termes de population ces trente dernières années crée un vrai besoin d’expliquer comment se rencontrent les diverses traditions culturelles du monde. […] Nous devons avoir une politique étrangère pour nos relations de travail avec les communautés concernées, par exemple, le rythme de nos visites au peuple des Haida de Colombie britannique, le nombre de fois où nous les invitons ici. [Nous devons définir] quelles activités scientifiques nous menons avec eux, en quoi la présentation de leurs objets au British Museum reflète leur conception de leur art traditionnel. Je pense qu’intellectuellement, sans considération anthropologique ou politique, tout musée responsable doit aujourd’hui prendre cela en compte. C’est un repli de l’eurocentrisme qui dominait voici deux générations.

Vous est-il arrivé d’être en désaccord avec le pays d’origine sur l’histoire que vous présentiez ?
Le rôle d’un musée est d’être là où l’on dégage les faits. Un des points très intéressants concernant le Premier Empereur est que les sources écrites qui le concernent sont postérieures d’environ un siècle, et proviennent d’une dynastie qui voulait discréditer la sienne en montrant qu’elle avait perdu le droit de gouverner. Les fameuses histoires sur les livres brûlés et les philosophes enterrés peuvent être vraies, mais c’est très difficile à savoir. Ce que nous avons fait dans l’exposition, c’est de montrer les entraves de fer utilisées sur les modeleurs des guerriers de terre cuite, pour que l’on voie qu’il s’agissait de travailleurs forcés. Pour notre exposition sur les anciens Perses en 2005, il n’y a pas eu de désaccord avec le gouvernement iranien, mais il y a eu un vif débat public sur le rapport entre la signification des objets présentés et l’histoire écrite du point de vue des Grecs. Là encore, nous avons tendance à connaître les Perses d’après des sources écrites et partisanes. C’est un rôle très important pour un musée que d’être le lieu où une histoire contestable peut être débattue, face aux indices matériels exposés.

Pour des expositions aussi importantes que les anciens Perses ou celle récemment venue de Chine, le British Museum travaille-t-il tout seul ou en tandem avec le gouvernement britannique ?
Ce musée ne relève pas du gouvernement, et c’est pourquoi des expressions comme « diplomatie culturelle » me mettent mal à l’aise. D’aucune façon des institutions comme le British Museum et la British Library ne sont des outils de politique étrangère et j’estime que c’est une ligne essentielle à tenir.

Le Foreign Office a-t-il jamais tenté de vous utiliser ainsi ?
Tout au contraire. Le Foreign Office a toujours tenu compte scrupuleusement du fait que les musées ne dépendent pas du gouvernement.

Il n’a ainsi jamais réalisé ce que fait le ministère italien des Affaires étrangères en ordonnant aux musées d’envoyer des œuvres importantes pour être exposées à l’étranger ?
C’est impossible, du fait de la sage décision des parlementaires du XVIIIe siècle de ranger le British Museum en tête des institutions subventionnées par l’État mais hors de son contrôle, avec des administrateurs qui ont leurs obligations envers les bénéficiaires, et ne peuvent être contraints par le gouvernement. Ce fut le modèle repris pour tous les autres musées nationaux et bien sûr aussi pour la BBC. Cela signifie que le gouvernement est dans l’incapacité totale de donner des ordres aux administrateurs. C’est très différent de la France ou de l’Italie, par exemple.

Le gouvernement peut-il vous aider dans vos expositions et vos programmes culturels à l’étranger ?
Il peut aider différemment selon les pays. En Chine, le travail préparatoire à cette extraordinaire exposition a été conduit ces vingt dernières années grâce à la coopération scientifique et aux relations d’amitié entre le British Museum et nos collègues chinois. Mais ce qui a aussi joué un rôle très important, c’est la signature du protocole d’accord entre le British Museum et le Musée national de Chine dans la Grande Salle du Peuple en présence de notre Premier ministre et de son homologue chinois, car il garantissait, entre autres, l’accord des plus hautes autorités chinoises pour le prêt de nombreuses œuvres d’art.

Et pour l’exposition sur la Perse ?
Cette exposition a pu être réalisée malgré les hésitations gouvernementales. Nous avons commencé à en parler juste avant l’invasion de l’Irak, et toutes les négociations ont été menées juste après, dans un moment de très mauvaises relations entre les deux pays sur le plan politique. Tout du long, les autorités iraniennes ont laissé entendre que du fait que l’organisateur de l’exposition était notre conservateur des collections moyen-orientales, John Curtis, ami fidèle depuis des décennies, ils lui prêteraient des objets. L’exposition a dû bien sûr recevoir l’autorisation du gouvernement iranien, mais je pense qu’ils étaient heureux de le faire parce qu’elle offrait une vue historique longue de l’Iran, qui ne pouvait que contribuer à une meilleure compréhension du pays.

Vous voyez-vous proposer des prêts à long terme à l’étranger, comme le fait le Louvre ?
Les musées cherchent partout à élargir leur public. Ils sont conscients que les grandes collections des XIXe et XXe siècles n’ont pu être constituées qu’à la faveur de la capacité politique de quelques pays, et qu’elles se trouvent dans d’anciennes capitales d’empires comme Londres, Paris... Comment les rendre accessibles dans le monde entier est une question pressante. Et certains ont fait le choix d’antennes pour tenter d’y répondre et générer des revenus. Notre politique actuelle est de tirer le meilleur parti des lieux où nos collections peuvent être vues, et nous avons mis sur pied une série de réseaux grâce auxquels des échanges de conservateurs auront lieu, des expositions à partir de nos collections voyageront régulièrement, si bien qu’avec le temps le public d’un endroit donné verra une bonne partie de nos collections. Cela semble la meilleure voie à suivre, plutôt que de choisir une antenne où l’on dépose une partie des collections, parce qu’il me semble qu’avec un réseau on peut réellement toucher plus de gens par une offre plus variée.

Il existe une énorme différence : les antennes de prêt à long terme seront largement rémunérées par les pays hôtes. Comment financez-vous votre réseau de prêts ?
Nous demandons habituellement des droits de prêt aux lieux qui présentent nos expositions, ce qui engendre quelques revenus, mais pas dans les mêmes proportions que les antennes. Un exemple de nos expositions de réseau est celle sur la culture de la Mésopotamie ancienne que nous avons envoyée à Shanghaï. Nous avons conclu avec Shanghaï un accord prévoyant l’envoi, tous les deux ans, d’une exposition sur une grande civilisation antique, l’Assyrie en 2006, la Grèce cette année, l’Inde en 2010.

A-t-on fait appel à vous pour conseiller des États étrangers ?
Pas en ces termes, mais j’ai eu la chance de siéger pendant plus de dix ans au Comité consultatif international fondé par l’Unesco et le Musée de l’Ermitage. Ce qui est intéressant, c’est le progrès de la coopération entre les grands musées, parce que toutes nos collections ont été fondées dans l’esprit des Lumières et que nous avons tous à faire face aux mêmes problèmes de particularisme culturel, chez nous comme à l’étranger. Le British Museum, les musées d’État de Berlin, l’Ermitage et le Louvre se rencontrent une fois par an pour discuter de ce que nous faisons de nos collections islamiques, et en particulier des problèmes que pose aujourd’hui leur présentation à nos différents publics locaux. À Paris ce public est largement maghrébin, à Berlin majoritairement turc, à Saint-Pétersbourg tchétchène, caucasien et originaire d’Asie centrale. Mais à Londres, du fait de sa population nigériane et pakistanaise et du nombre important de gens venant du Moyen-Orient, il n’y a pas un public unique. La façon dont nous pouvons nous adresser aux communautés religieuses est aussi très éloignée de la tradition française où le musée relève d’un État séculier, ce qui n’est pas le cas en Grande-Bretagne. Ces questions sont aujourd’hui très importantes, et c’est là où il nous faut une politique étrangère.

Avez-vous d’ailleurs réussi à élargir l’éventail social de vos visiteurs ?
Absolument. C’est ce que nous avons fait notamment avec le programme consacré au Bangladesh, en édifiant la [déesse] Durga dans la Grande Cour. C’est un bon exemple de la nécessité d’une politique étrangère : si nous voulons toucher les Bengalis de Londres, puisque cette population est très nombreuse et que le musée a une collection bengalaise très importante et très ancienne, nous devons nous adresser aux artisans du Bangladesh, aux gardiens de ces traditions, là-bas et dans la diaspora. De nos jours, on ne peut pas mener une politique intérieure, au moins à Londres, sans avoir de politique extérieure.

Et à propos des pays qui sont, disons, sur la touche politiquement parlant ?
Nous pouvons favoriser l’exploration de leurs cultures et de leurs traditions. Ainsi, il y a deux ans, nous avons monté une exposition sur la longue histoire du Soudan au moment même où un grand débat s’élevait sur le génocide du Darfour et l’attitude vraiment alarmante du gouvernement soudanais. Le musée est un lieu neutre. C’est ce qui a fait que lorsque nous avons rouvert notre salle coréenne en 2000, nous avons pu avoir des représentants des Corée du Sud et du Nord au même moment, pour contempler la culture coréenne, dont ils étaient tous les héritiers. À l’époque, c’était plus qu’étonnant.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°284 du 20 juin 2008, avec le titre suivant : Entretien avec Neil MacGregor

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