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RENCONTRE

Eike Schmidt le plus italien des conservateurs allemands

Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome · Le Journal des Arts

Le 30 septembre 2019 - 1386 mots

FLORENCE / ITALIE

Depuis son arrivée en 2015 à la tête de la Galerie des Offices, ce conservateur formé en Italie et aux États-Unis a su redonner du lustre au musée florentin.

Eike Schmidt devant la Vénus d’Urbin de Titien après les travaux de rénovation de la Galerie des Offices. © Uffizi.
Eike Schmidt devant la Vénus d’Urbin de Titien après les travaux de rénovation de la Galerie des Offices.
© Uffizi

Florence. Eike Schmidt n’a jamais rêvé de devenir directeur de la Galerie des Offices. Son pragmatisme l’empêchait de perdre son temps à convoiter des objectifs irréalisables. Et jusqu’en 2015, envisager la nomination d’un étranger à la tête d’un musée italien n’était pas seulement improbable, c’était impossible. Cette année-là Dario Franceschini enfreint ce tabou en faisant adopter une réforme du ministère des Biens et Activités culturels (le Mibac) pour internationaliser et moderniser les institutions muséales de la Péninsule. Sur les vingt nouveaux directeurs alors nommés, sept sont européens. L’historien de l’art allemand Eike Schmidt, spécialiste de la sculpture et des collections Médicis, est choisi. Il ne débarque pas en terres inconnues. « Ce sont celles de mes études académiques », explique dans un parfait italien aux inflexions germaniques le jeune cinquantenaire né dans une famille de musiciens et de médecins. « Il s’agit tout de même d’art », commente Eike Schmidt en fendant son visage poupon d’un large sourire. Enfant, il voulait poser son regard céruléen sur la nature en devenant photographe animalier. Une patience et un sens de l’observation analogues à ceux dont a besoin l’historien de l’art.

L’adaptabilité

Il commencera par les exercer sur des livres de philosophie, de littérature et de linguistique allemande à l’université de Heidelberg qui abrite l’un des principaux Instituts d’histoire de l’art du pays. C’est sur cette dernière discipline qu’il aime le plus disserter, et en particulier sur l’art italien qu’il découvre lors de son séjour Erasmus à Bologne au tout début des années 1990. Mais c’est Florence qui sera la ville de prédilection d’Eike Schmidt qui signe une thèse sur les collections de sculptures en ivoire des Médicis aux XVIe et XVIIe siècles. De 1994 à 2001, il y est boursier puis chercheur au prestigieux Deutsches Kunsthistorisches Institut. C’est le début d’un parcours remarquable qui le conduit d’abord aux États-Unis pour occuper les postes de conservateur, à la National Gallery of Art de Washington jusqu’en 2006, puis au Getty Museum de Los Angeles de 2006 à 2008 avant d’achever provisoirement sa carrière américaine au Minneapolis Institute of Art de 2009 à 2015. Fort de sa rigueur allemande mâtinée de bonhomie toute transalpine, il retient outre-Atlantique une leçon indispensable dans sa future fonction de directeur de musée : l’adaptabilité. « Ce n’est pas parce qu’on a toujours procédé d’une certaine manière qu’il faut continuer. Au contraire, explique-t-il. Aux États-Unis, le changement ne fait pas peur. “C’est impossible” est une expression qui n’existe pas. En Europe on doit se justifier quand on fait quelque chose. Là-bas on doit se justifier quand on ne fait rien. »

Aucun risque de la sorte pour cet hyperactif à l’air placide qui relève avec enthousiasme le défi de convaincre le public de franchir les portes d’un musée où la culture n’est pas l’expression d’un statut social mais un simple loisir mis en concurrence avec les autres. « L’autre grande différence de mentalité se situe dans la mission du directeur de musée. Aux États-Unis, il doit enrichir et valoriser ses collections alors qu’en Europe il comble surtout les trous dans ses collections. L’un regarde vers le passé l’autre vers le futur en étant en contact étroit avec le marché. » Un contact qu’il souhaite approfondir et qui explique le détail insolite dans son CV : son passage durant un an en 2008 dans la maison de ventes Sotheby’s à Londres. « J’étais curieux et je voulais découvrir, se souvient Eike Schmidt. Quand on travaille dans un musée, on fait trois ou quatre découvertes par an dans les réserves ou les archives. Dans une salle des ventes comme Sotheby’s, chaque jour on est en contact avec des centaines d’œuvres pour décider rapidement si c’est intéressant ou pas, si c’est un faux ou pas. » La rapidité. L’autre raison qui l’a poussé à rentrer en Europe.

« La pire bureaucratie au monde, ce n’est pas l’italienne, c’est la californienne », affirme-t-il en accompagnant sa provocation d’un éclat de rire. « En Californie, on ne peut pas traverser la rue même au feu sans avoir signé avant trente pages avec un avocat. C’était frustrant. Les Américains sont en effet précis et rigoureux mais parfois rigides. La bureaucratie italienne n’est pas la pire mais la plus imprévisible, car on peut suivre toute une procédure en découvrant au dernier moment que ce n’était pas la bonne. » Il a failli en faire personnellement les frais il y a deux ans lorsque le tribunal administratif de Rome avait été saisi par certains candidats malheureux lors de la nomination des directeurs des grands musées en 2015. Les magistrats avaient estimé dans un premier temps que l’appel à candidature ne pouvait pas être élargi aux citoyens non italiens.

Un bilan flatteur

Eike Schmidt pourrait désormais se retrouver à la tête du plus important pôle muséal du pays. La dernière, et controversée, réforme du Mibac, prévoit en effet la fusion des Offices avec la Galleria dell’Accademia de Florence. Un poste bien plus prestigieux que le Kunsthistorisches Museum de Vienne. On avait annoncé qu’il en prendrait la direction à l’automne. Pour l’instant tout est supendu à la confirmation que pourrait lui octroyer le nouveau gouvernement italien. Il se présentera devant le ministre de la Culture avec un bilan flatteur : celui d’une véritable renaissance des Offices dont les galeries principales ont été rénovées ; le couloir de Vasari restauré pour une réouverture prévue en 2021 ; le parcours permanent réaménagé et la fréquentation augmentée avec plus de 4 millions de visiteurs en 2018. Sans oublier des recettes commerciales qui ont doublé depuis le début de son mandat : elles assurent 29 millions d’euros sur les 34 millions d’un budget dans lequel figurent 5 millions d’euros apportés par des donations et la location des bâtiments – comme ce fut le cas pour le tournage d’une récente série Netflix. Les Offices, qui offraient un site Internet archaïque, sont désormais le musée italien le plus suivi sur Instagram avec une communication qui ne fait aucune publicité et se veut un outil culturel. « Je suis étonné du travail effectué, se félicite Eike Schmidt. C’est comme si j’avais fait quatre mandats en un grâce à l’esprit d’équipe que nous avons réussi à insuffler et à la fierté rendue au personnel du musée. J’ai trouvé en arrivant une institution à la dérive avec un parcours d’exposition incompréhensible et daté, et beaucoup d’œuvres [prêtées] à l’étranger car on considérait la collection permanente comme un fonds dans lequel puiser pour les expositions temporaires. »

Il lui a rendu également l’un de ses chefs-d’œuvre. Le ministère allemand des Affaires étrangères a restitué le 19 juillet le Vase de fleurs, une toile du XVIIIe siècle du peintre hollandais Jan van Huysum dérobée par les nazis lors de la Seconde Guerre mondiale. En début d’année, Eike Schmidt avait posé l’air courroucé devant une copie en noir et blanc de la toile accrochée sur le mur de son musée avec la mention « volé » inscrite en italien, anglais et allemand. Il démontrait ainsi sa détermination pour cette restitution que l’Italie souhaite depuis que le tableau a refait surface en 1991 après la réunification allemande. « À cause de cette affaire qui porte atteinte au patrimoine de la Galerie des Offices, les blessures de la Seconde Guerre mondiale et de la terreur nazie ne sont pas cicatrisées », avait-il déclaré, appelant son pays d’origine à supprimer la prescription pour les œuvres volées durant le conflit et à faire en sorte qu’elles puissent revenir à leur propriétaire légitime. Un coup d’éclat pour confirmer sa légitimité à diriger le plus grand pôle muséal italien. Désormais tous les rêves sont permis. D’autant que Dario Franceschini est revenu aux commandes, remplaçant Alberto Bonisoli qui était hostile à la politique d’internationalisation des directeurs.

 

1968
Naissance à Fribourg- en-Brisgau (Allemagne). Il suit des études d’histoire de l’art à l’université de Heidelberg.
2001
Conservateur aux États-Unis, successivement à la National Gallery of Art de Washington, au Getty Museum et au Minneapolis Institute of Art.

2008 Dirige pendant un an le département sculpture de Sotheby’s Londres.

2009 Docteur en histoire de l’art après avoir rédigé une thèse sur les collections d’ivoire des Médicis aux XVIe et XVIIe siècles.
2015
Directeur de la Galerie des Offices à Florence qui doit bientôt fusionner avec la Galleria dell’Accademia.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°529 du 20 septembre 2019, avec le titre suivant : Eike Schmidt Le plus italien des conservateurs allemands

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