Société

Comment l’amour de l’art naît de l’amour de la liberté

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 13 décembre 2020 - 666 mots

Le fait n’a pas échappé aux lecteurs du Journal des Arts : quand a été apprise la mort de Daniel Cordier, le premier mouvement des médias a été de parler du résistant, du secrétaire de Jean Moulin, de l’avant-dernier compagnon de la Libération.

Daniel Cordier commente à Jack Lang un tableau dont il vient de faire donation au Centre Pompidou, le 21 novembre 1989. © Jean-Loup Gautreau/AFP
Daniel Cordier commente à Jack Lang un tableau dont il vient de faire donation au Centre Pompidou, le 21 novembre 1989.
© Jean-Loup Gautreau / AFP

De ne parler que de ce Cordier-là. Le grand galeriste, le collectionneur d’art n’a été évoqué que par ceux qui disposaient d’un peu plus de trois minutes, ce qui est un luxe. Assurément cette hiérarchie n’est pas absurde. Dans la mémoire d’un peuple, dans l’histoire de l’humanité, s’être battu pour la liberté de ce peuple, pour la liberté de cette humanité pèse assurément plus lourd que le commerce des œuvres d’art. Mais ne voir en toute chose que le sens de l’Histoire fait trop aisément oublier le sens d’une vie. Et la vie de Daniel Cordier a définitivement changé de sens non du jour où il a choisi la « Dissidence » mais du jour où il a rencontré Jean Moulin.

Quand, en 1989, le Centre Pompidou a organisé une première exposition sur ce qui était en train de devenir la Donation Cordier, une vitrine passait presque inaperçue : celle où étaient réunies quelques œuvres (des dessins principalement) de Moulin. Car le président du Conseil national de la Résistance (CNR) n’était pas seulement un clandestin œuvrant, au péril de la torture et de la mort – qui furent au rendez-vous – pour rassembler en un ensemble cohérent les forces diverses et parfois divergentes de la « France Libre ». Je me rappelle la surprise, vaguement navrée, de deux adolescentes, interrogées à la radio et découvrant que leur guérillero préféré avait été, dans sa vie antérieure, un préfet. Je me rappelle aussi ma propre surprise quand, après avoir entendu mon collègue Jean-Pierre Azéma me parler, un peu accablé, du « secrétaire de Moulin » qui se lançait dans l’aventure improbable d’une biographie-fleuve de son ancien patron, je découvris que le Daniel Cordier du CNR et son homonyme, fameux galeriste, déjà entré pour moi dans l’histoire de l’art moderne, était un seul et même homme et, mieux encore, que le second s’expliquait par le premier.

Car c’est bien ainsi que tout s’est passé, en trois temps. Au commencement était un haut fonctionnaire artiste qui dessine, collectionne, a un œil de grand amateur. À la suite vient un garçon âgé de 22 ans qui, sans enthousiasme, accepte d’accueillir le public dans la galerie que Moulin, révoqué par Vichy, ouvre à Nice, pour en faire sa « couverture ». Et à l’arrivée est ce jeune garçon qui se précipite, dès qu’il le peut, au Musée du Prado [à Madrid] et qui, après avoir commencé à collectionner de Staël et Dubuffet, ouvre à Paris, quatorze ans après celle de Nice, une galerie réputée pendant les quelques années de son existence – jusqu’à ce que, librement, à la surprise générale, il décide de la fermer, après avoir été le premier à Paris à exposer Robert Rauschenberg.

Disons le tout net : c’est là l’une des plus belles fables modernes, que l’on pourrait résumer en une phrase : comment l’amour de l’art naît de l’amour de la liberté. La formule paraît convenue, tellement elle sert de passeport à tout artiste « moderne » digne de cette épithète galvaudée. Mais là, le combat pour la liberté passe par des lieux bien plus terribles qu’une commission d’achat ou un palmarès de prix. Chez Cordier il a supposé une double conversion : celle d’un jeune de l’Action française qui, en 1940, fait passer son patriotisme avant sa haine de la république, celle, deux ans plus tard, d’un aveugle artistique dont les yeux s’ouvrent soudain, et qui, à travers l’art, découvre sa propre sensibilité. Pour être complet, il faut, en effet, ajouter à cette ligne de vie une troisième révolution intérieure, qui tiendra dans l’aveu qu’il sera conduit à se faire à lui-même de son homosexualité. Il suffit de lire le dernier livre qu’il publia de son vivant – Alias Caracalla [2009, éd. Gallimard] – pour avoir la preuve que chez lui toutes ces révolutions se conjoignent. Cela s’appelle un être humain.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°557 du 11 décembre 2020, avec le titre suivant : Comment l’amour de l’art naît de l’amour de la liberté

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